Journal du peintre

Jeudi 6 septembre 2018

 

Le destin est comme le vent pour un voilier. Celui qui est à la barre ne peut décider d'où souffle le vent, ni avec quelle force, mais il peut orienter sa propre voile. Et cela fait parfois une sacrée différence. Chacun d'entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, en instrument d'exclusion, et parfois trop souvent, en instrument de guerre. L'identité n'est jamais donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence. La vertu première de tout nationalisme est de trouver à chaque problème un coupable plutôt qu’une solution. Je sais que bien souvent c'est notre regard qui enferme les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer. Le pire pour un individu, est de s'enfermer dans une mentalité de victime, car c'est plus dévastateur encore pour la victime que l'agression elle-même. A partir du moment où une personne a peur, c'est la réalité de la peur qui doit être prise en considération plus que la réalité de la menace. Le XX ème siècle nous aura appris qu'aucune doctrine n'est, par elle-même, nécessairement libératrice, toutes peuvent déraper, toutes peuvent être perverties, toutes ont du sang sur les mains, le communisme, le libéralisme, le nationalisme, chacune des grandes religions, et même la laïcité. Personne n'a le monopole du fanatisme et personne n'a, à l'inverse, le monopole de la compassion. Ma conviction profonde, c'est que l'avenir n'est écrit nulle part, chaque jour il faut se réinventer, réinventer l'amour, réinventer la tendresse, rester humain est bien plus important que de rester en vie.

 

 

Mercredi 5 septembre 2018

 

J'ai souvent remarqué que les personnes qui ont été maltraitées durant leur enfance éprouvent de grosses difficultés à s'accepter telles qu'elles sont. Elles se détestent et cherchent toujours inconsciemment à se punir. Lorsque je pense à mon enfance, le premier mot qui me vient sur les lèvres, c'est l' insécurité. Héritage de mes parents, de la seconde guerre mondiale et de toutes celles qui suivirent en Afrique du nord et dont mes parents furent témoins et acteurs, écho de lointains bombardements, souvenirs persistants de ces années sombres et douteuses. Une histoire pleine de violence, de déchirements, de carrières brisées, de rêves brutalement interrompus. Je porte en moi la trace de toutes ces violences, de toutes ces déceptions, de cette amertume qui traverse l'histoire et les peuples. Ce sentiment d'insécurité ne m'a jamais quitté et me tient toujours sur le qui vive, toujours en alerte. Je ne sais pas pourquoi j'éprouve le besoin de confier tout cela, sûrement en pensant à Montaigne qui disait : «  Chaque homme porte en lui la forme entière de l'humaine condition. ». Je serai incapable de faire mon auto-portait tant je suis dans l'incapacité de peindre un portrait figé de moi qui durerait dans le temps, car tout change en moi, sans cesse, rien de fixe, rien de définitif, rien de clair, je me modifie continuellement, il n'y a pas une version définitive de moi, je ne perçois de moi que ce glissement silencieux, ce passage d'un état vers un autre. Ma peinture reste insaisissable, elle n'est qu'une suite de remarques, de variations continues. Je crois que l'instabilité, l'insécurité sont l'essence de l'Homme.

 

 

Dimanche 19 août 2018

 

Les souvenirs à la poubelle !effacés de ma mémoire ! qui ne sera plus qu'un vaste miroir réfléchissant le présent. L'oubli mettra un terme à tous mes soucis. Çà me fait froid dans le dos, rien que d'y penser ! Suis-je sûr de finir cette journée qui commence ? Je rêve d'aider le monde à changer, d'en arrondir les angles afin qu'il ne blesse plus personne. Pendant toutes ces années privilégiées, à l'abri des regards, j'ai vu lentement les choses se dégrader, assisté à tous les compromis, toutes les lâchetés, tous les non-dits. Des trucs tellement loin de nos valeurs qu'on a du mal à imaginer quoi. Tout au long de ma vie j'ai découvert des milliers de livres et ça laisse des traces ! Virgile, Voltaire, Aristote, Racine, Marc Aurèle, Ronsard, Balzac, Maupassant, et tant d'autres. Enfant, j'imaginais que tous ces illustres morts se parlaient la nuit, une fois les hommes endormis. Et que d'une bibliothèque à l'autre, d'un siècle par dessus l'autre, ils se disaient de ces choses incroyables qui font une civilisation.

 

 

 

Samedi 18 août 2018

 

J'aime ces journées d’hiver, si brèves, si légères, si élégantes. Je donne tout, je peins tout, j'écris tout. Un tableau terminé et il n'y a plus rien. Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu'on ne pourra pas retrouver. Mais à l'intérieur de notre esprit, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues comme dans une bibliothèque. Les souvenirs, c'est quelque chose qui nous réchauffe de l'intérieur et qui nous déchire violemment le cœur en même temps. Laisser l'oubli se faire est peut-être finalement la plus belle manière de se souvenir. Vouloir oublier quelqu'un n'est ce pas continuer d'y penser. C'est curieux quand on prend de l'âge, on voit naître en soi une sorte de résignation, une disposition à accepter avec joie une dissolution en accord avec les lois de la nature. On aspire à une vie tranquille, équilibrée et pourtant les souvenirs du passé, de ces amours, de ces illusions, tous ses rêves de jeunesse sans rapport avec la réalité, finissent par représenter l'unique moyen de continuer à vivre au présent.

 

 

Vendredi 10 août 20

 

Je ressens une immense paix, le ciel matinal est bleu azur, doux et profond. Dans la transparence de l'air frais, la silhouette des palmiers, des cocotiers, des manguiers, se détache nettement, tout semble à sa place et tout l'est bien effectivement, je le ressens profondément à cet instant. Le chant des oiseaux entre joyeusement dans l'atelier. J'ai commencé une nouvelle toile, elle représente un vieillard accroupi qui regarde passer au dessus de lui une étrange caravane humaine, une humanité en marche depuis des millénaires. J'aime rêver à ces caravanes humaines, à ces peuples nomades, découvreurs de nouvelles terres, reculant sans cesse la frontière de l'inconnu. Où vais-je ? La réponse à cette question reste inconcevable, je vais avec, que je le veuille ou non, je suis entraîné comme toute chose par un extraordinaire élan vital, une formidable envie d'exister, de respirer, de voir. Est-ce là le début de la folie, de la transgression ? J'aime plus que vivre. Mon tableau est comme je souhaitais le voir. Il me ressemble, je me retrouve en lui, je me sens en lui, je suis dedans. C'est un sentiment puissant qui ne dure pas longtemps, bientôt il me semblera au contraire que ce n'est pas moi qui l'ai peint, mais un autre que moi, un qui vit en moi et dont je ne sais presque rien, sinon qu'il est bien vivant, qu'il suit son propre chemin, indépendamment du mien, et que nous nous croisons parfois sur une toile dans une course folle.

 

 

 

Mercredi 8 août 2018

 

L'artiste par excellence est celui qui a pris comme matière à sculpter sa propre chair, comme toile à peindre son visage et son corps, comme terre à modeler sa pensée et ses sentiments. Il veut que la beauté et l'harmonie de la création passent à travers lui. Cet artiste crée l'art de la nouvelle culture qui vient. La beauté est une chose vivante dont la source reste cachée au plus profond de l'être mais qui jaillit et se déverse jusqu'à la surface du corps, inondant la peau, le regard, le sourire et même la voix. Mais seules les pensées lumineuses et les sentiments d'amour désintéressé peuvent créer la beauté. À ce moment-là, rien ne peut empêcher le rayonnement à travers vous des parfums des fleurs qui s'ouvrent et des fruits qui mûrissent dans le jardin de votre âme. Si les choses pouvaient en être ainsi, j'en serai heureux sûrement, mais je n'en suis pas sûr. Peindre est un acte tellement mystérieux, et puis il y a cette peur que l'on ne parvient jamais à vaincre, toujours tapit dans chacun de mes gestes, de mes repentirs.Quelque chose veut sortir de soi, pour nous soulager ? nous punir ? Expier ?Je crois que toute la beauté de ce monde, tout le plaisir que l'on en tire, prennent leur source dans un océan de détresse, de souffrance, de terreur. Le plaisir et la douleur sont si proches l'un de l'autre !Je ne crois pas qu'il faille placer la raison au dessus de la foi, ni de l'instinct. Aujourd'hui je vois bien que mon corps n'en fait plus qu'à sa tête, il suit son propre chemin et moi le mien, et je vois bien que lui et moi n'avons pas les mêmes croyances, ni les mêmes certitudes, et encore moins les mêmes doutes. Comme une grande majorité de crétins, j'aimerai me rassurer en pensant, qu'au delà de mon esprit, plane une conscience, une âme ignorante du temps, éternelle, mais tout mon corps me dit le contraire, que serait une âme sans corps ? Un esprit sans pieds ni mains ? L'abîme est vertigineux, infranchissable. Existe-t-il une frontière entre le corps, palpable, doux, chaud, humide et l'esprit insaisissable, inconsistant, mouvant et versatile.

 

 

 

Samedi 4 août 2018

 

Il y a trois lignes dans mon journal de peintre, et elles ne sont ni horizontales, ni verticales ni perpendiculaires. Ce sont trois lignes sinueuses, perdues à l'infini, constamment proches et divergentes , elles racontent ce qu'un homme a cru être, ce qu'il a voulu être et ce qu'il était. Oui, je me tiens devant vous, impertinent et familier, solide et fragile. Je suis comme Albert Camus, né à mi-chemin entre la misère et le soleil. La misère m'a empêché de croire que tout va bien dans l'histoire et le soleil m'a appris que l'histoire n'est pas tout. Nous sommes de l'autre côté des rêves dont nous rêvons, de ce côté qui s'appelle la vie. Un être qui t' aime, c'est quelqu'un qui entre dans ta vie en paix, c'est quelqu'un qui vient mettre en doute les choses, qui change ta réalité, quelqu'un qui marque un avant et un après dans ta vie, c'est quelque chose d'extraordinaire dans un être ordinaire et qui s'arrange pour révolutionner ton monde en une seconde. Si par bonheur, un jour dans ta vie tu rencontres une telle personne, restes proche d'elle aussi longtemps que tu le pourras, les bonnes rencontres sont rares et souvent trop courte. On apprend la vie à ses dépens et les questions sont toujours les mêmes: qui es-tu ?, qu'as-tu vraiment voulu ?, qu'as-tu vraiment su ?, à quoi as-tu été fidèle ou infidèle ?, avec quoi et avec qui as-tu agi avec courage ou lâcheté ? On répond comme on peut, dire la vérité ou mentir, ça n'a pas d'importance, ce qui importe c'est que la réponse soit vraie. Je me prends un peu la tête, je vais en rester là. La beauté du monde est destinée à nous faire oublier la brièveté tragique de nos vies. Il y a des souvenirs persistants, par exemple, j'aime les longs après-midi d'été, dans l'ombre fraîche des murs épais, quand tout se tait, même les coqs, que rien ne bouge, que les vagues de l'air ondulent comme des serpents monstrueux, que le temps n'est plus qu'attente du soir. Je garde le souvenir précis d'interminables attentes, lorsque j'étais enfant, à l'heure de la sieste. Ne pouvant demeurer dans ma chambre, je m'asseyais à l'ombre, tentais de lire, mais l'air épais cassait entre mes doigts, une heure durait une année, et je désespérais de voir le monde se remettre en route.

 

 

 

Jeudi 2 août 2018

 

Je ne voudrais pas parler avec trop de mépris de ma génération, même si c'est un peu ce que je fais dans mon journal, mais il faut bien l'avouer, nous avons eu l'occasion de changer le monde et avons préféré regarder la télévision. La peinture n'a pas sauvé ma vie, mais elle a rendu ma vie plus lumineuse et plus agréable. Peindre n’a rien à voir avec gagner de l’argent, devenir célèbre, draguer les filles ou se faire des amis. Il faut peindre ce que l'on a envie de peindre, y insuffler de la vie et rendre le tableau unique en y mêlant ce qu'on sait de l’existence, de l’amitié, des relations humaines, du sexe. C'est vrai que nous parlons souvent charpente, écoles et styles, techniques, mais quand nous peignons, nous parlons de magie. L'idée que l'effort créateur et les substances qui altèrent l'esprit sont étroitement liés est l'une des plus grandes et populaires supercheries intellectuelles de notre temps. Conception fort bien connue de la plupart des alcooliques et qui provoque en général chez eux une réaction amusée. Les peintres consommant des drogues ne sont ni plus ni moins que des consommateurs de drogue, des ivrognes et des drogués de la variété courante, en d'autres termes. Prétendre que les drogues et l'alcool sont nécessaires pour atténuer les effets d'une sensibilité exacerbée, c'est avancer un ramassis de conneries simplement pour se justifier. J'ai entendu des chauffeurs de poids lourds donner le même argument. Peu importe que vous soyez Van Gogh, Bacon, Basquiat, pour un drogué, il n'y a qu'une priorité, protéger à tout prix son droit de boire ce qu'il veut, ou de se droguer avec ce qu'il veut. Il est certain que les créatifs courent des risques plus grands de devenir alcooliques ou drogués que des personnes exerçant d'autres activités, et alors? On se ressemble tous quand on dégueule dans le caniveau. La plupart des personnes talentueuses ne sont même pas capables de se comprendre elles-mêmes, et beaucoup d’entre elles mènent une existence misérable, se rendant à peine compte, et de façon plus ou moins claire, qu'elles ne sont jamais que d’heureux monstres.

 

 

Mardi 31 juillet 2018

 

Seuls, les fleurs et les oiseaux, le vent et la lune devraient avoir le droit de franchir le seuil de mon atelier, mais il ne faut pas exagérer, j'ai parfois de drôle d'idée. On dit que tout homme est à la fois le labyrinthe et le promeneur qui s'y perd. L'embêtant, avec les labyrinthes, c'est qu'on ne saura qu'à la fin si l'on a choisi le bon chemin ou pas. Et si en fin de compte on s'est trompé, il est en général trop tard pour repartir en arrière et recommencer. C'est tout le problème avec les labyrinthes. Parfois écrire me fait plus de bien que peindre, quand j'écris j'ai la sensation que je me libère, quand je peins je suis libre, c'est très différent. Je ne suis vraiment moi- même, vraiment libre de toutes influences, de toutes contraintes que lorsque je suis hors de moi, mais je n'en garde aucun souvenir, le tableau n'a rien à voir avec cela. Il n'y a qu'un artiste pour comprendre ce que j'écris là. Je ne devrais pas dire ça. C'est curieux que sur cette île où tout est en train de disparaître, on puisse ainsi fabriquer quelque chose avec des mots et peindre des tableaux que sûrement personne ne verra. Bien sûr que les peintres qui viennent travailler dans mon atelier les voient, mais nous ne parlons jamais de peinture, je ne parle jamais de moi, nous ne parlons que de leur peinture, de leur bonheur, de leur joie et cela me suffit. Écrire me fait du bien, c'est tout. Finalement on ne pense qu'à se faire du bien, qu'au bien- être, d'abord pour soi, accessoirement aux autres, si le notre en dépend, finalement le but dans la vie reste toujours d'être heureux et de tout faire pour le rester. C'est affreusement égoïste et obscène ce que j'écris, je ne suis même pas sûr d'y croire vraiment. Je suis pétris de contradictions, je vis dans le plus malheureux des bonheurs, mais, aussi étrange que cela puisse paraître, je n'éprouve aucun regret, aucun remord, pas la moindre culpabilité non plus. Je plains seulement ceux qui ont eu le mauvais mari, la mauvaise épouse, le mauvais fils, la mauvaise fille, le mauvais père, la mauvaise mère. En disant cela je ne pense pas plaider ma cause, je plains ces promeneurs égarés dans ces labyrinthes sans issue.

 

 

Lundi 30 juillet 2018

 

Les belles fleurs ne durent pas longtemps, je crois qu' une femme intelligente ne devrait pas se donner à un homme pour la vie. La femme est une rose, l'homme est un papillon. La vie d'une femme n'aura pas été vaine si la chance lui est donnée un jour de s'évanouir de bonheur dans les bras d'un homme. Le mariage, les enfants, la famille, tous les ingrédients réunis pour détruire une femme. A cinquante ans, elle n'est plus rien et rare sont celles qui ont la force et le courage d'oser redevenir femme, ces années de servitude les ont complètement anéanti, c'est pathétique. Je suis un clochard céleste, c'est le nom que l'on m'a donné à la mort d'un ami cher, pendant 30 ans j'ai vécu une vie de nomade à travers le monde avant d' échouer sur cette petite île, je ne suis ni un pirate, ni un Rastignac, je ne suis rien ni personne, il y a bien longtemps que j'ai cessé d'imaginer être ceci ou cela. Je fais ce que je peux du mieux que je le peux. La vie des nomades est faite de saisons, et non pas d'horloges et de calendriers. Des années 90, de cette épouvantable guerre civile dans les Balkans, je n'ai retenu qu'une chose, quoiqu'il arrive, le seul fait de rester en vie est en soi une victoire. Je garde au fond du cœur le souvenir vivace d'un amour que je croyais n'avoir jamais ressenti, quand on est jeune on est tellement égoïste et superficiel. Aujourd'hui que ma vie s'apaise, la lumière dans mes yeux à remplacer la flamme qui y dansait autrefois, je suis toujours amoureux d'une femme et c'est la chose la plus merveilleuse qui soit, je ne me suis pas endurci avec les années, c'est une grâce, un don du ciel. Je sais qu'à cet instant je vis les plus belles années de vie, car je suis pleinement conscient de chaque instant qui passe, je sens tout autour de moi, je ressens tout, je pressens tout, il n'y a rien d'extraordinaire dans tout cela, je ne fais qu'écouter mon cœur voilà tout, au diable la raison et sa stupide logique qui ne mène à rien. Il faut être con pour penser et croire que deux et deux font quatre. J'ai été con longtemps, mais je ne le mourrai pas.

 

 

Dimanche 29 juillet 2018.

 

Il y a une chose que l'on souhaite toujours et qu'on obtient parfois, c'est la tendresse humaine. Tous les petits mots, toutes les lettres d'amour sont ridicules, c'est vrai. Mais ce ne serait pas des lettres d'amour sans cela. Les lettres d'amour, s'il y a vraiment de l'amour dedans, doivent être ridicules. Seul ceux qui n'ont jamais écrit de lettres d'amour sont ridicules. Qu'est-ce qu'il faut pour être heureux ? Un peu de ciel bleu au-dessus de nos têtes et sentir peser tendrement sur soi le regard de celui ou celle qui vous aime éperdument. Depuis des années j'aime une femme, une seule et unique femme. J'ai bien essayé de lui parler autrefois, de l'approcher parfois, mais sa morgue me fait peur à présent. C'est peut-être cela qu'elle voulait, qu'on est peur d'elle, elle m'a appris à la fuir, à l'éviter. C'est impossible lui dit sa fierté, c'est risqué lui dit son expérience, c'est sans issue lui dit sa raison, mais alors que peut bien lui murmurer son cœur ? Il y a pourtant des péchés qui nous rapprochent de Dieu, et l'amour est un merveilleux péché, comment peut- on refuser un tel cadeau du ciel ? Je ne comprendrai jamais ces gens-là, sûrement que trop d'ennui, trop d'isolement, trop de solitude, pas assez de vie sociale finissent par les vider de toutes substances, ne reste que des coquilles vides. Heureusement qu'au quotidien, je vis entouré de femmes, toutes plus charmantes et talentueuses les unes que les autres, gaies et pleine de vie, pour qui j'ai une grande affection et beaucoup de reconnaissance, je ne pourrais pas vivre la vie que je mène sans leur indispensable présence autour de moi, et pourtant il n'y a qu'elle qui m'attire, me séduit et m’envoûte délicieusement, je pense à elle tous les jours, un peu le matin, un peu le midi, un peu le soir, surtout le soir, souvent après avoir peint toute une longue journée, j'imagine que je dépose ma tête dans le creux de ses mains, et comme autrefois je l'embrasse dans le cou croyant qu'elle est tout à moi. Je suis fait de contradiction, j'aime les femmes entreprenantes, enthousiastes, gaies, légères et  rieuses et cependant mon coeur me ramène toujours vers elle, l'amour est une chose vraiment incompréhensible. Le verbe croire est un verbe très particulier, à la fois le plus large et le plus étroit de tous les verbes. Chaque jour tout doit être inventé, ré-inventé et l' amour ne fait pas exception à cette règle. L'amour aussi a son nombre d'or. On dit qu'il faut une minute pour remarquer une personne spéciale, une heure pour l'apprécier, un jour pour l'aimer, un mot pour la blesser, mais ensuite toute une vie pour l'oublier... ou la retrouver. Moi, je crois qu'un jour, je la retrouverai, je la serrerai de nouveau sur mon cœur, à chacun ses croyances, de toutes façons une croyance est toujours irrationnelle, j'ai toujours cru à l'impossible, car c'est bien la seule possibilité, la seule issue que nous ayons pour continuer à vivre.

 

 

Samedi 28 juillet 2018

 

La nuit est un peuple qui ne vit jamais en paix et meurt un peu plus à chaque recommencement. L’heure approche, l’heure vertigineuse, fatidique et inexorable. Le mystère n'est guère plus qu'une vue de l'esprit, l'un des nombreux noms que l'on donne à l'ignorance pour faire croire que l'on est dans la confidence. En plus de cinquante ans d'existence, j'ai vu la population humaine passer de quatre milliards à huit milliards d'individus, et finalement, la seule espèce qui ne soit pas menacée d'extinction à l'heure où j'écris ces lignes, est toujours celle des imbéciles ! Et si l'humain n'était qu' anecdotique, sur une planète insignifiante, dans un système solaire banal, aux confins d'une galaxie quelconque ? L'histoire humaine connaîtra son dénouement, c'est certain, sinon pourquoi croire en une finalité, les enfants, Dieu, le progrès, un lendemain radieux et tant d'autres projets ! Autant de chimères pour dissimuler notre solitude existentielle, en s'inventant un espoir, un futur triomphant ou simplement moins pitoyable. N'avons- nous pas inventé cette idée géniale de l'âme immortelle ? Ce qui caractérise le mieux l'humanité c'est cet orgueil démesuré, insensé, qui n'a d'égal que sa peur de ne plus être. En ce moment ma peinture est totalement imprégnée de ces réflexions que je me fais à moi-même. Après tout, chaque vie se termine en apocalypse, d’une manière ou d’une autre. Ma toile est devenue mon arène, le théâtre dans lequel je joue le dernier acte de ma vie. Ce n'est pas parce qu'on souffre déjà atrocement qu'on ne peut pas souffrir davantage demain et cette éclipse de lune la nuit dernière avait tout l'air d'être un signe, que plus de souffrance encore, est à venir.

 

 

 

Vendredi 27 juillet 2018.

 

S'il fallait échapper à tout ce qui enlaidit la vie, tout ce qui l'altère, la rend souffrante et surtout nous rappelle sa finitude, est-ce qu'on serait encore des êtres humains ? Fuir ne sert rien, la souffrance court toujours plus vite que nous, elle nous rattrape, et comme le loup dans les contes, elle nous dévore. Mais savoir qu'on peut faire quelque chose change tout, même pour ceux qui choisissent de ne rien faire. Savoir qu'on a toujours le choix c'est tout ce qui compte, oser c'est une autre question, tout le monde n'a pas le même courage. Mais où donc rencontre-t-on encore un homme indépendant d'esprit ? J'ai croisé dans ma vie toutes sortes d'artistes, je ne parle pas de ceux qui exercent leur art comme on ramasse un porte-monnaie sur un trottoir, mais de ces êtres passionnés par une seule idée, ceux-là m'ont toujours fasciné, car plus quelqu'un se limite, plus il s'approche en réalité de l'infini, et ces gens-là précisément, qui semblent s'écarter du monde, se bâtissent, tels des termites, et avec leur matériau particulier, un univers en miniature, singulier et parfaitement unique. Ici, sur ctte île, tout autour de moi, tout est laid, nul à chier, c'est le néant, un vrai désert artistique, intellectuel et culturel et j’y suis tout entier immergé, je vis comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, la peinture c'est mon ciel bleu azur. Dans ce monde qui s'uniformise inexorablement, où tout y est vrai mais où y manque l’essentiel, tout ce qui est unique devient plus précieux de jour en jour. Celui qui n'est pas passionné, qui n'abrite pas dans son cœur cette petite flamme déchirant l'obscurité, devient tout au plus un légume, c'est toujours par l'intérieur qu'il faut aller aux choses, toujours, toujours en partant de la passion, sans passion, sans amour on est rien du tout.

 

 

Jeudi 26 juillet 2018

 

Alors que le monde évolue sans cesse, pour moi, c'est au contraire comme s'il avait de moins en moins de réalité, plus les années passent et plus je réalise que le propre de la réalité est de n'avoir aucune réalité, parce que rien n'est jamais quelque chose ou quelqu'un suffisamment longtemps pour le rester, rien n'est définitif. Tout ce qui a une forme finit par disparaître, et pourtant certaines pensées semblent laisser des traces éternelles. Ce dont j'ai le plus besoin, c'est de quelque chose de beau, d'agréable, qui me fasse croire, au moins partiellement, que l'existence a un sens. J'ai l'impression de m'éloigner de moi-même. Mes sensations fluctuent. Je deviens un papillon qui volette au-dessus des frontières du monde. Par-delà le bord il y a un espace où le vide et la substance se superposent, où passé et présent forment une boucle continue sans commencement ni fin. Des signes que nul ne peut déchiffrer, des accords que personne ne peut entendre y flottent au hasard. Les papillons, ce sont vraiment les êtres vivants les plus élégants et les plus éphémères. Ils naissent on ne sait où, leur quête est paisible, très limitée, et ils disparaissent on ne sait où, imperceptiblement, probablement dans un autre monde. Aujourd'hui, j’avance à pas lent sur le rivage de ma conscience, je sais que tout ceci n' est qu'un rêve, un rêve qui ressemble étrangement à la réalité.

 

Mercredi 25 juillet 2018

 

Rien ne devrait pouvoir nous limiter, nous définir, nous tenir, notre substance propre, c'est la liberté. Picasso disait: « ça prend du temps pour être jeune. » Les enfants sont des gens sérieux qui ne connaissent pas l'impossible. J'aime les mondes subtils comme des bulles de savon, j'aime les voir se peindre, trembler sous le ciel bleu. Les meilleurs personnes que je connaisse ont de la sensibilité pour la beauté, le courage d'oser, la générosité pour sourire, le sens du sacrifice, ironiquement ces vertus les rendent vulnérables, souvent on les blesse, parfois on les détruit. Heureusement, il y a toujours un autre jour, d'autres rêves, d'autres rires et d'autres personnes. J'ai connu dans ma vie des gens inoubliables et il n'y a pas de remède à cela. J'ai oublié ceux qui feignaient d'être ce qu'ils ne sont jamais devenus. La plupart passe trop de temps à imaginer ce qu'ils ne sont pas, on ne les voit jamais tel qu'ils sont, mais tel qu'ils se montrent, c'est peut- être pourquoi notre mémoire finit par les effacer, pas assez de présence, pas assez de consistance ! Vivre ce n'est pas seulement exister, l'homme à des illusions, comme l'oiseau a des ailes pour s'envoler, l'important pour moi n'a jamais été de rester vivant, mais de rester humain. On trouve deux types de personnes, ceux qui se taisent parce qu'ils ne sentent rien et ceux qui ne disent rien parce qu'ils sentent tout, aujourd'hui les premiers sont devenus les plus nombreux et les plus ennuyeux. Dès le début, j'ai accepté la grande aventure d'être moi-même, lorsque autour de moi, tout le monde criait: " le temps, c'est de l'argent ", comme si l'argent était la mesure de toutes choses, j'ai toujours su que le temps ce n'est pas de l'or, le temps c'est la vie, un temps qui passe et ne revient plus , ils ont oublié de vivre, sacrifié leurs rêves d'enfant, ils se sont trahis eux-mêmes.

 

 

 

Mardi 24 juillet 2018

 

J'aime les questions et les chemins qu'elles nous font prendre, les réponses sont sans importance. On ne comprend jamais rien, ou si peu, ou trop tard. De toute façon le mystère, comme la différence, ont toujours fait peur, et puis, le cours d'une vie dépend de tellement de choses insignifiantes que toute réponse est vaine. En relisant mon journal, je vois que je file à travers les mots comme un gibier traqué, je ne cesse d’aller de l’avant, de revenir, de sauter le fil du temps, de me perdre sur les côtés, ce fatras, ce chaos, c’est ma vie. La vie d'un peintre n'est pas seulement la somme de ses œuvres et de ses actes, mais aussi celle de ses obsessions, de ses égarements, de ses rêves ainsi que de la cendre de ses illusions. En ce qui me concerne la vie n'a aucune valeur excepté celle qu'elle se donne dans l'instant à elle-même. Mon tort à moi est d’avoir mis le nez dans les livres, quelle perte de temps, que de mots, le mot n'est pas la chose, il faudrait toujours garder cela à l'esprit, et toujours se méfier de leur alchimie qui nous troublent, nous saoulent et nous empoisonnent, on finit par les croire réels, on a trop tendance à croire que ce qui est écrit à plus de valeur que ce qui est dit, plus de valeur qu'un non-dit, comme si l'écriture avait ce pouvoir de donner un corps à ce qui n'en possède pas, de lui conférer une réalité, une existence propre, mais qu'y-a-t-il de réel dans une religion, dans une philosophie, dans une croyance... rien, mais parce que c'est écrit on pense que c'est vrai et très réel, mais en fait il n'en est rien, ce n'est qu'un discours, un point de vue de l'esprit. Une chose bien réelle par contre, c'est notre peur. L'âme à laquelle on associe volontiers l'immortalité m'est toujours apparu comme la plus monstrueuse des impostures, le comble de l'orgueil ! Et tous les lâches de la terre s'accrochent à cette croyance comme des aveugles à leur canne.

 

 

 

Lundi 23 juillet 2018

 

On ne fait jamais rien d'autre dans la vie qu'aller vers soi. Rien de définitif n’arrive donc sur cette terre. On y mène son existence au brouillon, on la trace au hasard, chaque jour chassant le précédent, cahin-caha, jusqu’à la fin, le mystère des êtres ne se dissipe jamais. A quoi bon tout cela ? Voilà une vraie question, une de celle qui n'aura jamais de réponse, une question mystérieuse, du temps perdu dans un silence profond. Parfois il n'y a que des questions à ajouter aux questions. L'écriture est pour moi une forme de plaisir poussée à son raffinement le plus extrême, je crois que cela arrive quand le langage ne satisfait plus. C'est absolument fou tout ce qu'un homme peut faire pour conserver l'illusion que sa vie n'est pas aussi ordinaire que celle de son voisin. Le nombre infini de formes que cela peut prendre et la stupidité inhérente à chacune de ces formes. J'ai parcouru des milliers kilomètres, fait le tour de la terre, pour me perdre, sans doute, mais peut-être aussi pour me retrouver. J'ai découvert dans mon atelier un nouveau mode de relation avec mes élèves où n'affleurent ni l'angoisse, ni le souci d'efficacité , ni la volonté de contrôler les actes de chacun. Ici, personne ne planifie, personne ne se préoccupe du temps qui passe, personne n'organise quoi que ce soit, personne n'a peur du lendemain. Je ne vois pas le bout de cette promenade insensée. Je ne pensais pas être une personne si étrange, si compliquée, à la fois si forte et si faible. C'est surprenant. L'expérience de la solitude, l'expérience de soi, du temps qui passe est surprenante. On ne refait pas sa vie, on la continue, seulement on dort moins bien la nuit, on écoute patiemment les bruits du dehors, tout l'effondrement d'un monde qui nous échappe.

 

 

Dimanche 22 juillet 2018

 

Quand je peins, c'est toujours une bataille, au commencement je fais des plans et dès le premier engagement j'improvise. Aujourd'hui, j'ai perdu. Ma toile ne m'a laissé aucune chance, aucune issue. Je suis complètement vaincu, totalement abattu, toutes mes tentatives ont échoué, un vrai fiasco. J'étais parti confiant, sûr de moi, et cette fois, impossible de m'extraire de ce chaos, je suis anéanti, misérable, minable, dévasté. Le coup est rude. Lassitude, épuisement, tout est lourd, difficile, insupportable. Seul projet, seul objectif à présent, chercher le sommeil et m'y réfugier. Mais faire semblant tout de même ! Il y a dans ce vide total, cette perte de toute perspective, toute projection dans l'immédiat, il y a une peur absolue de tout et l'aveuglante certitude d'une absence de solution. C'est dans ces moments là que j'aimerai pouvoir poser ma tête lourde dans ses mains pour y trouver l'oubli, au lieu de cela je plonge un peu plus dans cette souffrance aiguë, inconcevable pour celui qui ne l'a jamais vécue. L'horreur de la situation, soudain, me frappe comme un coup derrière la nuque, je reste face à rien, face au néant, et j'ai en tête cette phrase de Nietzsche : « Si tu plonges longtemps ton regard dans l'abîme, l'abîme te regarde aussi. » Aujourd'hui, j'ai complètement raté ma toile, deux semaines que je travaillais dessus, le combat de l'homme et de l'ange. Un poème populaire japonais dit: Telle est la vie, tomber sept fois et se relever huit. Cela ne me console pas vraiment. Ce soir il y a quelque chose de terrifiant à être seul, plus même qu'à me sentir seul, cette solitude, cette angoisse, cette peur de l'heure suivante, de la nuit qui arrive. Aujourd'hui, je suis tombé, je me suis écrasé, je me suis fracassé, je me suis perdu, et je n'ai nulle part où aller, nulle part où rester. Je suis à la torture.

 

 

Samedi 21 juillet 2018

 

On ne jette pas un rêve, même brisé ! Le temps est moins cruel qu’on ne le pense, derrière ses stigmates, les êtres ne changent pas, c'est comme des beaux meubles, même sous plusieurs couches de peinture, ils conservent leur grâce et leur élégance, il suffit de les gratter pour les retrouver intacts, les gens de valeur, c’est pareil. Vivre sans passion ce n'est pas vivre, car vivre c'est douter, le doute est une force, une vraie belle force à la condition simplement qu'elle vous pousse toujours en avant, limites sans cesse repoussées, plaisir infini. Il y a une différence énorme entre celui qui cherche à se dépasser et celui qui veut être le meilleur. Le premier travaille sur lui, le second par rapport aux autres, les deux possèdent les mêmes qualités, mais ne partagent pas les mêmes défauts. Toute mon existence est une toile tissée de secrets parce que je n'ai jamais confondu le prix d'une chose avec sa valeur, c'est ce qui fait toute ma différence. La plupart se fixent un but facile dans la vie, gagner de l'argent, acheter une maison, il l'atteignent vite, arrivés là, ils s'assoient et ils meurent, ils restent là, sans bouger, pendant toute leur ennuyeuse vie. J'ai toujours trouvé cela très curieux, il faut dire que je n'ai jamais eu de but dans ma vie, je n'ai même pas cherché à ne pas en avoir, je n'ai rien fait du tout, voilà tout et ce n'est pas rien .

 

 

Vendredi 20 juillet 2018

 

On attend souvent des autres qu'ils nous expriment leurs sentiments d'une certaine façon, alors qu'ils nous les expriment déjà, mais d'une autre façon à laquelle on ne s'attend pas forcément, que l'on ne voit pas au premier abord. Moi je n'arrête pas de douter, c'est ce qui fait ce que je suis, un homme fréquentable. Cela me donne un sentiment d'insécurité, c'est ma respiration, ma vie, c'est mon humanité. Si je voulais en finir avec cet inconfort, je deviendrais un fanatique, ou pire encore, un conformiste sans cervelle! Un idiot qui doute est moins dangereux qu’un imbécile qui sait. Il n'y a que les questions sans intérêt qui ont une réponse définitive. Les questions les plus intéressantes restent des questions. Elles enveloppent un mystère. Plus on vieillit, plus il faut faire preuve de goût pour apprécier la vie, on doit devenir raffiné, artiste, amoureux, poète. La première façon de penser est toujours rationnelle, la seconde est magique. Le ciel bleu de juillet c'est appuyé de tout son poids sur moi, pour voir ce que je peins par dessus mon épaule, juste le temps de récupérer un peu, avant de reprendre son long chemin de solitude. Est-il possible qu'on soit assez dépourvu de doute, pour croire en soi ? Y-a-t-il une vie après la mort ? Mon esprit voudrait y croire mais mon corps doute.

 

 

Jeudi 19 juillet 2018

 

Je suis toujours en vie, les pieds solidement chevillés au sol et la tête toujours dans les étoiles. Le bonheur n'est pas un événement, c'est une aptitude de l'esprit, certaines personnes sont totalement hermétique au bonheur, j'en connais beaucoup, mais à présent je les évite, car elles ont la fâcheuse habitude de vous entraîner par le fond si vous n'y prenez pas garde. Je me sens différent des gens, mais je suis du côté qui me convient. Nous n'avons qu'une vie, autant la vivre intensément. Je préfère avoir vécu ce que j'ai vécu que d'avoir passé ma vie à compter les jours, compter l'argent, compter le temps qu'il me reste à vivre. Vouloir posséder quelque chose n’est pas mal en soi mais l’aspiration à posséder prend sa source dans le désir de vivre dans la paix et la sécurité qui n'engendre que troubles et insécurité, c'est tout l'inverse de ce que l'on attend qui arrive, se préparer au malheur, c’est le vivre deux fois. Je sais que pour être heureux on a besoin du bonheur des autres. Le monde n'a rien de logique ! Il est truffé de subtilités, de pièges, de fausses pistes. Délestée de toute logique, la poésie est la seule manière libre de remarquer ce qui est précieux, Klimt, Van Gogh, Monet, Renoir, Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé, la poésie rachète tout. Gagner sa vie ? Mais on l'a déjà, sa vie ! La liberté dépend du degré d'évolution de chacun. D'après sa façon de penser, de sentir et d'agir, l'homme s'approche soit de la fatalité, soit de la providence. A croiser les regards résignés des gens de ma rue, j'ai vite compris que je ne pourrais rien attendre d'un petit peuple aussi soumis, aussi servile et veule, on ne peut pas vivre dans la jalousie et le mensonge. Je sais depuis longtemps que les autres n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux, mais la mienne m'a conduit depuis longtemps au- delà des limites de ce monde, là où le corbeau est blanc et le héron est noir. Je sais depuis toujours que ce qui semble rationnel n'est pas souvent raisonnable et que ce qui est raisonnable n'est pas toujours rationnel. Depuis toujours les hommes se font la guerre de façon très rationnel mais est-ce bien raisonnable de faire la guerre ?

 

 

Mercredi 18 juillet 2018

 

L'immobilité n'existe pas. On n'est jamais quelque chose ou quelqu'un suffisamment longtemps pour le rester. Les espoirs se muent en déceptions ou en expériences. Tout se transforme au fur et à mesure que l'on avance et au gré des années d'absence. Quand on est enfant, on attend souvent, et on attend beaucoup de la vie. Quand on est enfant, on a un temps indicible pour contempler le monde. On le parcourt à tâtons, éveillant les objets à la vie. Notre savoir ne sera jamais plus aussi étendu qu'à cet âge, et jamais plus on n'attendra autant de l'existence. Jamais plus on ne jettera un regard aussi dénué de vanité sur les choses qui nous entourent. Nos yeux sont des planètes dont la gravitation aspire les images de l'éther. Jamais plus les petites choses ne susciteront d'aussi grands espoirs. J'ai beaucoup voyagé dans ma vie, beaucoup aimé, croisé la route de beaucoup de gens, peut- être trop, saviez- vous que le cœur d'une baleine a la taille d'une petite voiture? Quand on me demande si j'ai vu le monde, je réponds que le monde bouge trop pour qu'on puisse le voir. Tout est sans cesse en mouvement, change de place, se métamorphose, croît d'un côté pour décliner de l'autre, se détache et se défait, grandit et rétrécit, ne cesse de tourner sur lui-même. Les choses arrivent tout simplement et, comme des millions d’hommes avant moi, je cherche à leur trouver un sens parce que mon orgueil ne veut pas admettre que le sens d’un événement est tout entier dans cet événement. Un jour, je ne serai plus là et plus personne ne fauchera le pré, alors le sous-bois gagnera du terrain puis la forêt s’avancera jusqu’au mur en reconquérant le sol que l’homme lui avait volé. Quand mes pensées s’embrouillent, c’est comme si la forêt avait commencé à allonger en moi ses racines pour ruminer avec mon cerveau ses vieilles et éternelles pensées. Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j'arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Peut-être me suis-je déjà tellement éloigné de moi-même que je ne le remarque même pas.

 

Mardi 17 juillet 2018.

 

Certains disent: je n'ai aucun talent et jamais je ne pourrai créer quoique ce soit. Mais le talent n'a rien à voir avec la création, le talent n'est pas une faculté créatrice, mais une certaine aptitude, un don travaillé, et il me semble que tout le monde possède au moins un don. Être créateur, c'est être en état de faire surgir la vérité, et celle-ci n'apparaît qu'à l'instant où cesse le processus de la pensée, cette pensée qui n'est autre que le mouvement incessant de notre mémoire . La création, créer, consiste à se libérer du connu, à se soustraire de l'influence du passé, du dogme, de l'idéologie, des autres, créer c'est se libérer de toutes les influences, s'affranchir de tous les conditionnements, ce n'est qu'ainsi que peut surgir la nouveauté, la fraîcheur. Hier, je suis allé sur le bord de mer, les baleines flottaient et sautaient devant nous, quelle imposante nature. La rêverie de l'eau est sans doute celle qui convient le mieux à ma nature inconsistante, car je n'ai jamais pu vraiment me saisir entre les doigts. Les requins sont là aussi, dans la baie. Après que le volcan fut en activité la semaine passée, la terre a tremblé, je l'ai senti. Je sens tout, je ressens tout, je pressens tout, parfois j'ai l'impression de n'être qu'une petite feuille accrochée à l'extrémité d'une fine branche, si fragile et si solide à la fois. Je suis comme mes tableaux, je suis dans mes tableaux. C'est le lieu où j'habite et mon parfum véritable est celui de ma brièveté et de mon inconsistance. Les corps déclinent comme des fleurs dans des vases, qui baissent un jour leur corolle puis s'affaissent dans un effondrement irréversible de leurs couleurs et de leurs parfums. Souvent lorsque les gens pénètrent dans mon atelier, la première chose dont ils me parlent, ce sont les odeurs, l'huile de lin, la térébenthine, le baume de Venise, toutes ces odeurs qui se mélangent et forment un parfum familier, lourd et capiteux, qui invite à la rêverie, vous enveloppe tendrement, affectueusement, chez moi, on se sent vite chez soi.

 

Dimanche 15 juillet 2018.

 

Un lecteur assidu de ce journal, me demande qu'est ce qui ne va pas? Suis- je donc si malheureux pour parler si souvent de la mort ? Pas du tout, si je parle autant de la mort, c'est qu'elle me semble tout aussi mystérieuse que la vie et puis, n'est- ce pas elle qui donne tout son sens à l'existence. C'est vrai que j'aborde toujours les mêmes thèmes, la vie, la mort, le temps, l'amour, les femmes, mais c'est parce que dans la vie quotidienne on évite généralement de parler de cela, on préfère la météo, les enfants, le travail, l'argent, la cuisine, tout ce qui rend le quotidien si quotidien, si banal et prévisible, mais surtout si ennuyeux. Je ne vais pas non plus parler de moi, ce n'est pas très intéressant, raconter mes journées, ni celles des autres. Écrire me fait surtout du bien, me permet de mettre à plat et d'approfondir, justement, les thèmes sur lesquels je médite souvent, ceux qui ont vraiment une importance particulière pour moi, qui résonnent en moi, me font vibrer, c'est l'unique raison d'être de ce journal de peintre. L'esprit échappe à la succession des heures et des jours, il crée lui-même son propre temps et aussi sa liberté. J'ai bien conscience de n'être qu'un morceau de viande qui pense, mais j'aime aussi le corps des femmes, j'aime le désir, ce désir si puissant, si bouleversant. L'histoire de ma vie, ma vie tout court, n'est pas une image du monde, mais plutôt comme une œuvre d'art, une interrogation incertaine, déraisonnable et mouvante que je pose au monde. Et puis il y a le cœur, le plus remuant des organes, toujours à s’enfiévrer d'orgueil, de rage ou d'amour jusqu'au dernier battement. Mais parlerais- je autant de tout cela, s'il n'y avait le doute. Le doute est toujours là, comme un oiseau qui nous siffle aux oreilles. Il se joue de toute pensée, en dénonce l'insuffisance, noie le désir dans un ricanement ravageur, lequel n'en a pas moins la vertu d'un avertissement charitable. Cette vie n'est peut- être qu'un rêve, d'ailleurs, ne vivons- nous pas comme nous rêvons, seul ?

 

 

Samedi 14 juillet 2018

 

L'hiver austral est bien là, depuis que les baleines sont de retour, le vent ne cesse de souffler, les arbres grincent, chuintent, bruissent, leurs feuillages murmurent des secrets et leurs troncs se plaignent de douleurs. Les baleines sont les derniers poètes, elles sautent parce qu'elles sautent. Elles sautent pour des raisons que nous ne saurons pas. Elles sautent sans raison. Mes jours sont fragiles. Dans ma vie il m'est parfois arrivé d'accompagner des vivants jusqu'à la mort. Désormais, ce sont eux qui m'accompagnent, sur le chemin qu'il me reste à parcourir. Quel aura été le moteur de ma vie ? Je serais bien en peine de le dire. J'ai choisi tout de suite de conduire mon existence à l'instinct, ne me fiant qu'à mon intuition que je sais bonne et fiable, à l'envie du moment, à moi-même, sans jamais me préoccuper de donner un sens à mon destin. Je me suis, très tôt, écarté des routes toutes tracées, au gré de mes désirs ou de mes colères. J'ai cherché quelque chose, sans jamais parvenir à poser un nom sur l'objet de cette quête. Comment ignorer la mort qui vient ? Et, du reste, s'habitue-t-on à cette idée ? Devient-elle familière, presque rassurante ? Se résigne-t-on avec calme, sans se débattre ? Accepte-t-on son sort, quand on sait ne plus être en mesure de s'y opposer ? Abandonne-t-on un matin ou un soir ? Laisse-t-on la forme noire se faufiler en nous? Est-il un moment où on admet, une fois pour toutes, que la résistance est vaine, que la lutte peut enfin finir ? J'écris pour me sentir libre, quand je peins, je le suis réellement. J'ai passé la moitié de la semaine à peindre avec mes élèves, des heures extraordinaires, j'aime leurs joies, leurs émerveillements, partager avec eux ma passion pour cet art si délicat me procure un bonheur intense et m'accorde une paix profonde, une satisfaction dont je ne saurais me passer. Je ne sais pas ce qu'ils pensent de moi, j'évite avant tout de les écraser, de les impressionner. Il ne me viendrait jamais à l'esprit de leur demander ce qu'ils pensent de ma peinture. Je les laisse regarder mes tableaux dans l'atelier et garder le silence, et vite nous passons au travail. Ils ont confiance en moi, aussi, j'ai peu de choses à leur dire, je me contente souvent d'un, « Bon, on y va », et tout s'enchaîne naturellement, il y a une sorte de magie dans tout cela, c'est peut- être çà finalement qu'on nomme l' art.

 

 

 

Jeudi 12 juillet 2018

 

L'amertume est un don précieux qui donne du goût à la vie et pourtant ma vie n' a pas cette saveur, avec le temps tout devient si comique. Je vais chaque jour au bord de la mer, je ne sais pas ce que je cherche. Il me semble que je n'ai plus rien à apprendre des autres, je sais ce qu'ils vont dire avant même qu'ils aient ouvert la bouche, je lis dans leurs yeux. La lâcheté du plus grand nombre m'effraie. C'est peut- être cela qui m'amuse. J'essaie de vivre comme avant, quand je ne savais rien. La seule différence, c'est ce nœud au fond de moi. On naît et on crève, et au milieu on s'échine à perdre notre temps en faisant semblant de le gagner. Ce soir je sens que ça va pas trop bien. C'est sûrement à cause d'hier, j'ai déjeuné au restaurant, ensuite j'ai passé l'après- midi à me demander qu'est- ce qui avait bien pu m'empoisonner. J'ai bien essayé de peindre un peu aujourd'hui, mais vraiment je ne me sens pas du tout dans mon assiette, écrire ne me console pas. Ce soir, le vide prend plus de place que n’importe quel plein. 

 

 

Mercredi 11 juillet 2018

 

La plainte du vent est revenue, le souffle de la mer, je regarde la lumière fragile du dehors, l'or du soir qui tombe. La poésie n'attend que notre regard, sans répit elle enlace le mystère qui nous enveloppe, nous ensevelit jour après jour. Je peins un tableau, je croyais être en train de le faire, mais c'est lui qui, secrètement, me fait. Comment peut-on se prendre au sérieux quand l'existence est si éphémère et qu'elle ne cesse de courir vers sa fin ? Après des millénaires, l'homme a-t-il réellement changé ? Nos connaissances s'accroissent, mais la question primordiale de notre venue, de notre absence au monde sera-t-elle jamais résolue ? La peinture suggère. En cela, elle est plus proche qu’on ne le pense de la vie, qui est toujours en deçà de l’instant qui frappe et se débat sans cesse. Je reste émerveillé par la couleur bleu azur du ciel, le clapotis des vagues, les oiseaux gazouilleurs, par tous ces bonheurs de la terre . Je reste émerveillé d’un amour invincible, toujours présent, de cet amour ardent qui ne craint ni le torrent du temps, ni l’hécatombe des jours accumulés. Dans mon miroir défraîchi, je me souris encore, je reste émerveillé, rien n’y fait, l’amour s’est implanté une fois pour toutes, et de cet amour ardent je reste émerveillé. La peinture n'est pas un refus de la vie, mais plutôt une manière de la multiplier, et de rendre compte de sa largesse. Elle témoigne aussi d'une soif qui me hante, d'un sens impénétrable qui me tient en haleine, d'une densité que le quotidien dilapide trop souvent. Debout dans mon présent, le passé et l'avenir sont mes fleurs de saison. Je veux garder les yeux ouverts sur les souffrances, le malheur, la cruauté du monde, mais aussi sur la lumière, sur la beauté, sur tout ce qui nous aide à nous dépasser, à mieux vivre, à désirer demain. Que savent-ils de l'amour ceux qui croient que celui-ci n'offre que des terres paisibles et rassurantes ? Ceux qui pensent que la jouissance, l'euphorie des corps suffisent ? Ceux qui ignorent que l'amour se perpétue au-delà des sens, qu'il s'enracine à la fois dans la volupté et dans l'ailleurs ? Que l'amour tient du toucher, de l'odorat, du goût, de tous les sens, mais va bien plus loin encore ? Mystérieux comme la vie, pétri de folie et de sagesse.

 

 

 

Dimanche 8 juillet 2018

 

J'ai peint toute la journée et je suis épuisé, mais heureux. La fraîcheur du soir jette son désarroi sur les couleurs du tableau et sur mon âme. Un tableau c'est comme un jardin où l'on apprend à bien comprendre et à bien aimer. C'est un extérieur qui nous révèle notre intérieur. Peindre ce n'est jamais sortir de soi, c'est y pénétrer. L'histoire de ma vie n'existe pas, ça n'existe pas, il n'y a jamais eu de centre, pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l'on peut croire qu'il y avait quelqu'un, mais ce n'est pas vrai, il n'y a jamais eu personne. Très vite dans ma vie, il a été trop tard. C'est drôle le bonheur, ça vient d'un seul coup, comme la colère. Je regarde mon tableau, c'est une image terrifiante, depuis quelques semaines ma peinture est terrible, mes toiles se peuplent de monstres et de démons. Ce n'est pas la mort qui est triste mais ce que nous faisons de nos vies, j'en ai la certitude. La seule réalité n'est-elle pas celle de nos désirs ? Une vie n'est qu'une vie, une étincelle entre deux moments, un passage fugace et réel qui jamais ne se retrouvera. On a beau lancer des ponts au dessus de l' abîme pour aborder les rivages d'éternité, le vieux rêve lâche et imbécile, malheureux, humilié, souffrant et torturé mais éternel surtout, surtout ne pas mourir, ne jamais n'être rien. Je vis cette vie parce qu'elle finira et car je sais qu'elle n'a de sens que parce qu'un jour elle ne sera plus. J'écris mon journal, le soir en fin de journée, souvent après avoir peint. Les mots tracés le matin sont-ils plus heureux que ceux écrits le soir ? Peut-être contiennent-ils en filigrane l’espérance du jour qui s’annonce alors que les autres naissent de la plume porteuse de toute la fatigue de la journée. Il y a de la mort en eux. Les écrivains du crépuscule ont sur leurs épaules le poids parfois trop lourd des heures vécues, ceux de l’aube sont riches de ce qui s’étend devant eux, cela confère à leurs écrits une couleur d’espérance. Je n'espère plus rien, je n'attends plus rien, simplement je désire ardemment.

 

 

Vendredi 6 juillet 2018

 

On est ce que l'on donne aux autres, dit-on, et tout le bien que l'on fait autour de soi parfume l'âme. Sur cette terre, ce ne sont pas les occasions de s'émerveiller qui manquent, mais de gens pour s'émerveiller. Mais par dessus tout, nos désirs sont les choses les plus spontanées, les plus vraies, les plus authentiques, ils sont la manifestation de notre être véritable. Nos désirs constituent notre énergie vitale, primordiale, et malgré cela on voit tout autour de soi des gens qui n'ont de cesse de vouloir les étouffer, les étrangler, ils pensent et finissent par croire que l'argent est une énergie bien plus grande, bien plus puissante, et par leur propre faute la vie devient terne, insipide et finit par ne plus avoir aucun sens. Je trouve cela désolant, se refuser ce que l'on désire le plus, au nom de croyances complètement irrationnelles, car une croyance ne peut être qu'irrationnelle et se consoler de sa frustration en achetant ce que la consommation nous offre, quel système pervers, quelle frustration, quel gâchis de la vie ! Alors, les gens souffrent et font souffrir les autres, par vengeance, par colère, par bêtise. J'en ai croisé tant dans ma vie de ces personnes qui m'ont fait tant de mal et dont la seule chose que je puisse leur reprocher c'est leur ignorance! Peut- on condamner quelqu'un parce qu'il est ignorant ? Bien sûr que non, car connaître son ignorance est la meilleure part de la connaissance. Mais alors que faire ? Si c'est vieux jeu que de croire à la tendresse, à la gentillesse, à la fidélité et à l'amitié, alors je suis résolument vieux jeu. Mes rêves ont fait tant de vacarme qu'ils ont réveillé mon cauchemar. Ma libellule rouge en a fini avec ses folles acrobaties et la lune a repris sa course sage. J'ai signé un pacte avec le temps, comme on signe un pacte avec le diable, il ne me poursuit pas, je ne le fuis pas, un jour, nous nous rencontrerons, mais d'ici là, je vis en paix. J'ai connu la nuit, son opacité, sa noirceur, l’insomnie, ses vertiges, ses tourments et ses douleurs. J'ai surfé sur les vagues incessantes du doute, approché et courtisé la mort comme une fiancée. J'ai suffisamment aimé pour en connaître les joies et les déceptions, et finalement j'ai trouvé sans chercher, une lumière sans soleil, un repos sans sommeil, une vérité sans certitude, un amour sans réciprocité ! Laissons les morts enterrer les morts.

 

 

 

Mercredi 4 juillet 2018

 

Dans ma jeunesse c'est la lecture de L'Apologie de Socrate de Platon, qui m'a poussé à réfléchir sur le sens de la dignité, la nécessité de dire les choses. A cette époque, l'adolescent que j'étais n'avait pas droit au chapitre, on restait silencieux face à toutes les injustices des adultes. Je dessinais des planches de Vinci, de Michael Ange, de Watteau, les livres d'art et de peinture étaient en noir et blanc. C'est à cette époque que je compris que peindre ou dessiner nécessite de se confronter aux mystères enfouis au cœur des choses. Je devinais obscurément que le chemin serait long, tortueux et très douloureux. J'ai fait beaucoup de détour dans ma vie. Observer les choses consiste à les détruire puis les reconstruire sous des formes différentes. Il faut faire sauter le vernis pour capturer la fragilité de l'instant, pour comprendre la facilité avec laquelle la vie peut basculer en un instant, et la mienne a souvent basculé dans des abîmes effrayants. Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse complètement. Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n'ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S'il m'est nécessaire au contraire, c'est qu'il ne se sépare de personne et me permet de vivre. L'art n'est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d'émouvoir le plus grand nombre d'hommes en leur offrant une image privilégiée de souffrances et des joies communes. Il oblige donc l'artiste à ne pas s'isoler, il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d'artiste parce qu'il se sentait différent, apprend bien vite qu'il ne nourrira son art, et sa différence, qu'en avouant sa ressemblance avec tous. L'artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s'arracher. C'est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien, sauf les cons peut- être, ceux qui ne changent jamais d'avis et ne doutent jamais de rien. Je n'ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d'être, à la vie libre où j'ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m'a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m'aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux, de ce troupeau ahuri, qui ne supportent la vie qui leur est faite que par le souvenir de petits instants de bonheurs sordides et mesquins. Mais l'art, lui, vit de contrainte et meurt de liberté .

 

 

 

Mardi 3 juillet 2018

 

Il n'y a pas de petit ni de grand sentiment, de digne ou indigne. Nous ne vivons pas d'autre chose que de nos pauvres, beaux et magnifiques sentiments, et chacun d'entre eux contre lequel nous commettons une injustice est une étoile que nous éteignons.Trois choses ne peuvent pas se cacher longtemps, nos sentiments, nos désirs et la vérité. Si nous voulons un monde de paix et de justice, il faudra mettre résolument l' intelligence au service de l' amour. Nous devrions être plus reconnaissants aux personnes qui nous rendent heureux, ce sont de charmants jardiniers qui font fleurir nos âmes. Les gens parfaits ne blessent pas, ne font pas d' erreurs, ne mentent pas et surtout... ils n' existent pas. Je reçois beaucoup de courriers et chaque matin je prends le temps de lire vos e-mails. Souvent on me demande comment est mon quotidien, ma vie sur une île. Mon quotidien est quotidien, il ne diffère en rien du votre. Je mène comme tous les hommes de mon âge une vie plutôt solitaire, calme et paisible. Chaque jour je reçois dans mon atelier des peintres et nous nous exerçons ensemble à cet art délicat et merveilleux. Je donne tout de moi-même et je reçois tout d'eux, ils donnent un sens à ma vie, une immense joie de vivre et en retour je leur fais partager une passion, l'amour des belles choses et celle des nuances. Je n'aime pas trop les relations sociales,elles sont trop souvent vaines et cachent trop mal de mauvaises intentions, je préfère la complicité, la confidence, l'intimité, et par dessus la spontanéité, la franchise. Mon quotidien est fait de relations sensibles, franches et honnêtes, et je le partage avec des peintres qui ont le même goût pour la vérité, la beauté, le naturel, sans autre prétention que de passer ensemble d'agréables moments de convivialité et d'humour.

 

 

 

 

Lundi 2 juillet 2018

 

Ce matin, après le cours de peinture, je me suis lancé dans l'écriture de plusieurs pages de calligraphie Japonaise. J'aime l'élégance de ce style ainsi que son audace. En cherchant dans mes cahiers j'ai retrouvé cet aphorisme chinois, « Celui qui tout au long de la journée est actif comme une abeille, fort comme un taureau, bosse comme un cheval, et qui le soir est crevé comme un chien devrait consulter un vétérinaire : il est probable que ce soit un âne. » C'est une pure vérité. Il faut ajouter de la vie aux jours, lorsqu'on ne peut pas ajouter de jour à la vie. Aujourd'hui tout le monde possède une montre et plus personne n'a de temps, quelle ironie, mais aussi quel cynisme, celui de ceux qui connaissent le prix de tout, mais ne savent la valeur de rien. Si je m'arrête un instant pour écrire, juste ça, tranquillement, un jour je finirai par raconter mes souvenirs de cette époque de ma vie où vieillir était encore bien illusoire, de ces hivers enneigés, de cette réalité crue des bonheurs et des peines, de ce temps où l'on espère être heureux avant d'être vieux, avant de mourir. Après avoir vécu, on se dit que l'on était finalement que des étoiles filantes. Et malgré les vieilles amertumes, les amours qui passent, la vie s'accroche et renaît comme le printemps revient dans une bouffée d'air frais qui apaise les cœurs en peine. Je suis un nomade, un clochard céleste et même si rien ne dure, je reste cette petite étoile filante. Les étoiles aussi vont mourir. Le secret pour bien vivre et longtemps, manger la moitié, marcher le double, rire le triple et aimer sans mesure. La nostalgie est une menteuse. La vie est un peu comme un arc-en-ciel, il faut de la pluie et du soleil pour en voir les couleurs.

 

 

Dimanche 1 juillet 2018

 

Nous ne supportons plus la durée. Nous ne savons plus féconder l'ennui. C'est toute la tragédie de notre époque où tout va tellement vite que l'on ne sait plus prendre le temps de ne rien faire sans avoir le sentiment désagréable d'avoir perdu notre temps, comme si le temps était à nous , c'est ce que l'on veut nous faire croire et c'est ce que l'on finit par admettre, comme d'habitude, sans jamais rien remettre en question. J’ai été condamné à l’espace et au temps. Je domine l’un, l’autre me tue et m’empêche de mourir. Je suis l’esclave du temps, j’attends qu’il passe et finisse, je ne m’occupe que de lui, le temps. Je ne parle jamais de rien d’autre que le temps. Le passé s'éclaire à mesure qu'il s'éloigne. Et quand on comprend il est trop tard. Toute mort est un mystère parce que toute vie est un mystère. J'aime beaucoup cette science que l'on nomme l’astrophysique. Ce qui m' intéresse le plus dans cette formidable aventure du temps qui va de la découverte fondamentale par Hubble de l’éloignement continu et accéléré des galaxies entre elles, confirmée par la découverte accidentelle du rayonnement fossile par Penzias et Wilson, à la découverte par l’équipe du CERN à Genève du boson de Higgs, dit, improprement et par exagération médiatique, le «boson de Dieu», c’est l’impossibilité de remonter dans le passé au-delà d’une fraction infinitésimale de seconde après l’explosion primitive du big bang d’où sort le grain de poussière minuscule qui deviendra l’univers. On dirait une blague. Il faut imaginer 0 seconde, un 0 virgule suivit encore d’une quarantaine de zéros avant que surgisse enfin un 1, s’élève soudain un mur infranchissable. Ce n’est pas un mur religieux, théologique, poétique, philosophique, idéologique. Non. C’est un mur scientifique. Il s’appelle le «mur de Planck » car à cet instant la lumière est encore invisible, prisonnière de la matière. Voyager dans le temps est fort simple pourtant, il suffit de lever les yeux vers les étoiles. L’espace est un complice, le temps est un ennemi. L’espace peut être affronté, vaincu, apprivoisé mais le temps est toujours vainqueur, et il est sans pitié. Il écrase l’espace de ses dons inquiétants et de son ambition dévorante. Si digne, si raisonnable, toujours prêt à rendre service, l’espace est du temps dégradé, une vile matière. Nous pouvons devenir les maîtres de l'espace mais jamais nous ne serons les maîtres du temps.

 

 

 

Samedi 30 juin 2018

 

Sciences sans conscience n'est que ruine de l'âme disait Rabelais, à cela j'ajoute que croissance sans développement n'engendre que misère. Ici sur cette île c'est flagrant. L'augmentation de la richesse, la croissance ne contribue pas à l'amélioration du bien-être pour tous. La richesse est accaparée par une petite minorité de commerçants cupides, jaloux et envieux et par une classe politique totalement corrompue et parfaitement incompétente. La richesse n'est pas redistribuée mais gaspillée ou consommée en produit d'importations, voitures, biens de consommations courantes. On assiste au triomphe des grandes surfaces et son corollaire l' abêtissement massif du peuple. La culture qui est le seul outil permettant à chacun d'apprendre à se forger sa propre opinion, de développer son jugement personnel est rabaissée à sa plus simple expression, celle d'un divertissement pour une jeunesse qui tourne en rond, pour des vieux qui s'ennuient à mourir et des femmes au foyer, délaissées par leurs maris et lassent de faire le ménage. D'après le dernier rapport de IEDOM de 2017 ( institut économique des départements d'outre- mer ) cette île compte quarante pourcent de pauvres ! Et pourtant la croissance et la richesse sont bien là, mais le diable aussi . La société de consommation exerce d'énormes pressions pour transformer les gens en monstres pathologiques qui ne s'intéressent qu'à eux-mêmes, qui se méfient les uns des autres et n'ont strictement aucun rapport les uns avec les autres, la communication est à son niveau zéro et par conséquent le peuple n'est plus qu'un vil bétail abruti par la télévision, la publicité. Le petit peuple a perdu toute sa capacité d'indignation, de révolte, il est devenu d'une docilité effarante. Et moi dans tout ça, j'attends de voir passer les pingouins, parce que je crois que tout homme devrait pouvoir vivre deux vies, l'une pour lui-même, l'autre pour les autres. L'une consacrée au bonheur de son ennuyeuse famille par devoir et par reconnaissance et l'autre à sa vraie vie, à sa rêverie, à la satisfaction de ses vrais désirs et non de besoins qui lui sont imposés par les autres. Mais bon,  qui écoute ce qu'un clochard céleste raconte, c'est pas bien grave, j'ai fait le tour du monde et je sais que l'humanité est une fille légère, vénale, frivole et insouciante.

 

 

Vendredi 29 juin 2018


La poésie c'est mon silex. Je suis libre d’avancer où je désire, de me retirer dans n'importe quel coin bleu d’azur et de dormir jusqu’au jour. Je ne suis pas seul avec moi j’ai le soleil et le vent , l'un me brûle et l'autre caresse ma peau blanche. Je regarde cet océan que je n’imaginais pas, cette fois il m’appartient. Je vis au rythme de mon cœur, de ses vagues pliant sous mon regard, de ses songes et de ses mirages ! Je savais bien que j’atteindrais ce vide, loin des autres et proche de moi. Et puis il y a la lecture et l'écriture. Passer le restant de mes jours avec un être à qui je n'aurais rien à dire, ou pire, avec qui je ne pourrais pas partager de silences ? Je n'imagine pas d'existence plus solitaire. Peindre, lire, écrire sont les meilleurs moyens de rendre supportable l'insupportable. Je ne vis plus sur une île, je vis sur mon île. Pour être heureux je peins. Je m'en remet à un geste méticuleux, délicat mais génial. Un baume parfait contre tous les maux. Parce que peut-être, pour beaucoup de gens peindre c'est fixer un point pour ne pas lever les yeux sur la confusion du monde, les yeux cloués sur cette toile pour échapper à tout, les couleurs qui l'une après l'autre poussent la boue vers un sourd entonnoir par où elle s'écoulera dans ce qu'on appelle des tableaux. Qui peut comprendre quelque chose à cette douceur s'il n'a jamais penché sa vie, sa vie toute entière, sur une toile blanche immaculée? C'est la seule, la plus douce des protections contre toutes les peurs. Un tableau qui commence.

 

 

 

Jeudi 28 juin 2018

 

En finissant mon cours ce matin, je réalise qu'on ne voit jamais les choses comme elles sont, on les voit comme on se voit soi-même dans le miroir. Aujourd'hui je me sens vaincu, comme si je connaissais déjà toute la vérité. La vérité c'est parfait pour les mathématiques, la chimie, la philosophie, mais pas pour la vie. Dans la vie, l'illusion, l'imagination, le désir, l'espoir comptent bien plus. Certaines choses existent tant qu'on a la volonté et le pouvoir de les imaginer, si l'on s'arrête elles disparaissent immédiatement et tout devient gris. Quand je peins souvent c'est une protestation, parfois contre moi-même, parfois contre la vie.Ce qui me choque le plus dans le monde d'aujourd'hui, ce n'est ni sa cruauté ni son insécurité, mais simplement son vide, son manque absolu de contenu. C'est peut- être contre cela que je proteste. Il faut toujours un coup de folie pour défier le destin. La normalité c'est une route pavée, pratique pour marcher, mais il n'y pousse aucune fleur. Il y a plein de gens qui croient tout savoir, et c’est exactement pour cela qu’ils n’apprennent jamais rien de la vie, ils sont aveuglés par leur arrogance, par leur quant à soi, ils ne pensent qu'en terme de vide ou de plein, de j'aime ou j'aime pas, de blanc ou de noir, mais nos vies ne sont pas découpées simplement en sombre et lumineux . Il y a une zone intermédiaire qui s'appelle "clair-obscur ", c'est la première chose que j'apprends à mes élèves, la nuance. La saine intelligence consiste à distinguer ces nuances, à les comprendre. Et, pour acquérir cette saine intelligence, il faut pas mal de temps et d'efforts, pour les petits robots que l'on croise dans la rue, tout est binaire, et c'est cela qui les rend si prévisible et si triste. J'ai remarqué qu'ici pour la plus grande majorité des gens, le monde se cantonne uniquement à l'intérieur de leur maison. Ils ne font rien pour la faire voler en éclats. En ce sens, on peut sans doute dire qu'inconsciemment ils se contrôlent pour protéger leurs incohérences.

 

 

Mercredi 27 juin 2018

 

Dire que les gens s'imaginent qu'après une tragédie on devient plus sage, plus spirituel. Foutaises. C'est tout le contraire. Une tragédie, ça rend mesquin et malveillant. On n'en sort ni plus lucide ni plus avisé. Beaucoup de gens aiment bien broyer du noir. C'est plus intéressant que de penser à des choses drôles et joyeuses. C'est dans le noir qu'il se passe des choses. C'est bien plus intéressant de se demander ce qu'il y a derrière les nuages, plutôt que de passer des heures à regarder un grand ciel bleu tout vide, tout simple. Le vide, en voilà une drôle de matière ! Un tableau n'est qu'une illusion, tout est aussi vrai que faux dedans, il ne commence à exister qu'au moment où on le regarde, qu'au moment où on le désire. Le moment du désir est tellement plus puissant que celui du plaisir parce qu'on imagine la jouissance, on la sublime, on la rend plus forte qu'elle ne pourra jamais être, l'esprit va toujours tellement plus loin que les actes. Je me dis parfois qu' être vivant, c'est manquer à quelqu'un, c'est être la douleur d'un autre. Mais dans le fond, je ne suis pas masochiste, j'aime sentir, ressentir, caresser, imaginer, on voit tellement mieux les yeux fermés. Une chose est certaine, de toutes ce que nous possédons, c'est encore notre liberté qui a le plus de prix ! La mienne veut que chaque instant de ma vie, à défaut d’être une fête soit une œuvre d’art, et pourquoi pas, puisque je suis libre de penser ce que je veux et surtout d'y croire. Pour un optimiste comme moi, la promesse d'un bonheur est aussi puissante que le bonheur lui-même. Tous, nous nous en allons, vulnérables, de chute en chute, nous rattrapant sans cesse avant de toucher le sol et de nous briser le cou, funambules plus habiles que nous ne pensons, à condition de ne jamais quitter des yeux la mince corde de nos désirs qui soutiennent nos pas, car seul nos désirs sont vrais, spontanés et authentiques, tout le reste de notre vie n'étant que conformisme, capitulation et résignation. Je sais qu'il y a d'autres rythmes que les battements du cœur et je reste attentif à tous ceux de mon corps.

 

 

Mardi 26 juin 2018.

Seuls ceux qui cherchent peuvent se perdre, les autres on les a déjà perdu depuis longtemps. Je crois que pour beaucoup de mes contemporains le cerveau n'est qu' une option, comme l'allume cigarette dans une voiture, il est certain que beaucoup ne s'en servent pas quotidiennement. Les gens sont beaux quand ils font ce qu'ils aiment, à voir la tête de ceux que je croise dans ma rue, je n'aimerai pas faire ce qu'ils font. Il faut bien comprendre une chose, ce qui vaut la peine d'être vécu nous met forcément en danger. L'incertitude est inconfortable, oh oui, mais la vie est une incertitude à elle tout seule. Il n'y a que quand on est mort qu'on est sûr d'être mort. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'imprévu. C'est comme ça, et on n'y peut rien. Le doute, c’est le point de départ de l’intelligence ! La vie n'est pas une promesse après laquelle on doit attendre. La vie est là, à prendre ou à laisser, pleine et vide à la fois. Il me semble que je commence à savoir ce que c'est que de vivre et j'ai déjà un certain âge, l'âge où tout devient incertain, mais comprendre n'empêche pas la peine, comprendre n'empêche pas le cœur d'être lourd parfois. Nous n'en avons jamais fini avec le suspense de nos vies. A un moment donné il devient nécessaire de croire à l'impossible parce que le simplement possible est devenu insuffisant pour continuer à vivre. Le simplement possible, c'est quand il ne reste plus rien d'autre à faire que de planifier le néant des jours à venir. 

 

 

 

Lundi 25 juin 2018

 

Au diable la sagesse. Je ne suis que trop sage, seules les folies entretiennent le goût de vivre et puis le désespoir est inutile et nuisible. Bon, c'est vrai, qu'un chagrin d'amour fait un mal de chien, mais le pire malheur, c'est quand la vie est un désert, sans caresses on est comme un aveugle. Chaque jour confirme ma foi en l'inconstance de la nature humaine, chaque jour me montre qu'on ne peut guère se fier aux apparences du mérite ou du bon sens, il n'y a aucune logique dans tout çà. Pourquoi ne pas profiter immédiatement des plaisirs ? Combien d’instants de bonheur ont été gâchés par trop de préparation, trop d'hésitation ? Combien de fleurs s'épanouissent loin de tout regard et gaspillent leur parfum dans l'air du désert. Les idées se pressent dans ma tête si abondantes que je n'ai même pas le temps de les exprimer, c'est ce qui explique pourquoi mon journal en est quelquefois totalement dépourvues. J'ai souvent remarqué lorsqu' on vit aux cotés des gens, on ne se rend pas vraiment compte qu’ils changent, et c’est comme cela qu’on finit par les perdre où qu'ils finissent par nous bouffer. Je crois qu'il y a en chacun de nous deux vie, celle que l'on connaît et celle qui nous attend, mais il ne faut pas attendre trop longtemps car le temps lui n'attend pas l'homme. L'autre jour une amie bienveillante qui connaît beaucoup de mes secrets, me demanda :Tu penses encore à elle ? Cela m'arrive. Souvent ? Un peu le matin, un peu le midi, un peu le soir, un peu la nuit. Parfois je me dis que je suis un animal extraordinaire et d'autre fois que je suis une pauvre bête. Il est des petites choses qu'on laisse derrière soi, des moments de vie ancrés dans la poussière du temps. On peut tenter de les ignorer et faire comme si de rien n'était, mais ces petits riens mis bout à bout forment une chaîne qui vous raccroche au passé. J'ai dans le cœur des larmes qui ne parviennent pas à monter jusqu'aux yeux. Je souris, je parle, tout s'inscrit automatiquement sur l'écran de mon ordinateur, mais je ne pense qu'à elle, si fort que cela me fait un creux dans tout le corps. La peinture me sert à quelque chose, à dépasser le présent. Mais, au fait, n'est-ce pas là son rôle, peut-être le seul qu'elle possède vraiment ?

 

 

 

Dimanche 24 juin 2018

 

Aujourd'hui j'ai passé la journée à ne rien faire, assis sur la plage à regarder l'océan. C'est dur de ne rien faire quand on y pense. La mer fait divaguer les vagues, les pensées et les voiliers, même la tête elle aussi divague et les routes qui hier étaient là aujourd'hui n'y sont plus. La vie, ne se passe pas comme on l'imagine, elle va son chemin et nous le nôtre, et ce n'est pas le même chemin. La plage c'est un endroit, où on prend congé de soi-même. On se détache doucement de soi, peu à peu. Et à chaque pas, on se laisse derrière soi, sur ce rivage qui ne connaît pas le temps et ne vit qu'un seul jour, toujours le même. Le présent disparaît et on devient mémoire. On dit que chaque grain de sable est le souvenir d'une vague, c'est joli comme idée. On ne meurt pas, on glisse de l'autre côté de la vie, si légèrement que c'est comme une danse. Ce qui est beau, ici ? C'est quand on marche, on laisse toutes ces traces sur le sable, et elles restent là, précises, bien en ligne, mais demain on se lèvera, on regardera cette grande plage et il n'y aura plus rien, plus une trace, plus aucun signe, rien. La mer efface tout la nuit. La marée recouvre tout, comme si personne n'était jamais passé, comme si nous n'avions jamais existé. S'il y a, dans le monde, un endroit où on peut penser qu'on est rien, c'est ici. Ce n'est plus la terre et ce n'est pas encore la mer. Ce n'est pas une vie fausse et ce n'est pas une vie vraie. C'est du temps. Du temps qui passe. Rien d'autre. Je voulais me sauver de tout ça, me sauver de ce monde ingrat, mesquin et vaniteux, voilà tout, me sauver. Mais j'ai compris un peu tard de quel côté il fallait aller. On croit que c'est autre chose qui sauve les gens, la sagesse, le devoir, l'argent, la sécurité, l’honnêteté, être bon, être juste, mais non. Ce sont nos désirs qui nous sauvent. Ils sont la seule chose vraie. Si on marche avec eux, on est sauvé. Quelquefois je me demande ce que nous sommes en train d'attendre, qu'il soit trop tard ! Pendant un instant je crois même que je me suis endormi sur la plage et j'ai rêvé d'elle, de cette femme qui semble avoir été oubliée, échouée là tout comme moi, fatiguée, et, décidée de s'arrêter sur cette ébauche de vie, cédant à sa propre faiblesse, penchée la tête en avant et attendant la fin. Je l'aime car elle a cette beauté que seuls peuvent avoir les vaincus, la limpidité de ce qui est faible et la solitude parfaite de ce qui est perdu. La mer ensorcelle, la mer tue, émeut, terrifie, fait rire aussi, parfois, disparaît, par moment, se déguise en lac ou alors bâtit des tempêtes, dévore des bateaux, elle offre des richesses, elle ne donne pas de réponses, elle est sage, elle est douce, elle est puissante, elle est imprévisible. Mais surtout, la mer appelle. Elle ne fait que ça, au fond, appeler. Jamais elle ne s'arrête, elle pénètre en vous, elle vous reste collée après, c'est vous qu'elle veut. On peut faire comme si de rien n'était, c'est inutile. Elle continuera de nous appeler. Cette mer qu'on voit toujours aux aguets, patiente, à deux pas de nos vie. On l'entend appeler, infatigablement. Voilà ce qui arrive dans ce purgatoire de sable et qui arriverait dans n'importe quel paradis et dans n'importe quel enfer. Sans rien expliquer, sans nous dire où, il y aura toujours une mer qui sera là, et qui nous appelle.

 

 

Samedi 23 juin 2018

 

Vieillir, pour moi, c'est une chance. Si je vieillis, c'est que j'aurai eu le temps de faire ce que je dois. J'ai toujours la disposition d'esprit de considérer comme une chance chaque année, chaque jour qui passe. Bonheur de ces années à peindre dans mon atelier, à mes élèves où personne n'essaie d'épater l'autre, plaisir de ces instants où l'on parle juste comme ça, mais où l'on pourrait se taire ensemble. Plaisir de créer des images. Qu'est-ce que je souhaite ? Rien. Surtout rien. L'art consiste pour une large part à découvrir ce qu 'on peut donner à son semblable et à cultiver la sensibilité qui nous permet de recevoir ce que lui-même est susceptible de nous donner. Il est impossible de démêler ce qui, de notre intelligence, de notre sensibilité ou de notre inconscient, est engagé dans l’acte d’inventer. Je ne saurais que dire de cette qualité réputée première, l’imagination, et j’éprouve de la surprise et une certaine gêne chaque fois qu’on m’en attribue. Se sait-on, ou peut-on se vouloir, imaginatif ? Je peux transposer l’interrogation sur le plan physique : à moins de s’être vu marcher, comme on verrait un autre, connaît-on jamais sa démarche ? L’imagination semble toujours la qualité des autres : elle est, par définition, ce qu’on n’aurait pas imaginé soi- même, ce dont on se sait incapable, elle est l’inventivité qu’on constate avec étonnement chez autrui et dont on est persuadé qu’on ne l’aurait pas eue. Ce qu’on invente soi-même paraît toujours sans imagination puisqu’on l’a inventé soi-même. Les pieds ancrés dans le quotidien, la tête dans mes tableaux, j'avance dans la vie sans me poser de questions, convaincu que le meilleur est toujours à venir. Il faut écouter le temps ! En passant, il fait le ménage dans nos vies. Ensuite, on y voit plus clair. La vie n'a pas plus de valeur parce que l'on souffre. Vous ne me croirez sans doute pas, mais le bonheur se niche derrière nos peurs. Oui c'est bien vrai, je l'ai souvent constaté dans ma vie, derrière tout ce qui nous fait peur se cache un immense bonheur et je sais aussi que beaucoup de gens le savent, c'est le courage d'oser qui leur manque, j'ai toujours trouvé ridicule ces gens qui s'interdisent ce qu'ils désirent le plus, que d'inutile souffrance, quelle perte de temps et bientôt il ne restera plus que des cendres et nos cauchemars de demain seront fait des rêves que l'on aura oublié de vivre aujourd'hui. Il faut du courage pour vivre, il faut oser, exister ne demande aucun effort, c'est biologique, mécanique. Combien de petits robots croise-t-on chaque jour dans la rue ? Des milliers sans doute qui ressemblent à des êtres humains, qui parlent comme des humains, mais dont le sourire mécanique trahit l'automatisme de la machine bien huilée, bien programmée.

 

 

Vendredi 22 juin 2018

 

Une toile pour le peintre, une toile pour l'araignée, premier jour de l’hiver austral, mon ombre est en bonne santé. Les jours incertains et les nuits indifférentes passent, et pourtant, je ne puis l'oublier. Il me semble que partout je croise le regard songeur de ma douleur, ce soir l'air est épais, sauvage et lourd. La vie est déserte, errante, insondable, je l'ai su au moment précis où la première étoile est apparue dans un doux silence solennel, comme si quelqu'un allait mourir dans l'indifférence générale. Pourquoi suis-je si triste ce soir ? Ici rien ne change, à part l'étrange calme qui s'installe, la nuit se penche sur moi en frémissant. Un jour on dira en passant par là, ici vivait un peintre, sans s'arrêter, tout simplement. Une nuit banale, une rue déserte, comme toujours ! Je peux oublier ce qui fut, mais comment oublier ce qui pourrait être encore... Souvent après avoir peint toute la journée mon esprit vide se remplit d'une brume mouillée et alors le quotidien s’effondre dans un sombre gouffre, j'entends comme une mélodie naissante et sourde dans le silence qui retient son souffle sur cette vie sauvage. J'aperçois dans le ciel la course folle des planètes, la course folle du temps. La nuit abrite tous ces insensés, dans cette petite cité vénale où le ciel ne descend jamais. A pas très lent, ma pensée insensée pénètre le silence de mon âme qui délire. Mon cœur se glace, à pas très lents, je pense froidement à celle que j'aime. Tout murmure et roule mystérieusement dans la nuit. Jalousie et mensonge sont sans mesure, mais mourir est si long ! C'est ainsi qu'on écoute la nuit, comme on sent une fleur, profondément à en perdre le sens ! C'est ainsi que dans l'air du soir, qui est bleu de Prusse, ma soif de vivre est sans fond, c'est ainsi que j' aime à en tomber dans le précipice. Un jour, je le sais,  je quitterai le jeu, heureux de ne pas croire qu'il y a d'autres mondes. Ce soir, ma tête est vide et c'est charmant, ce soir mon cœur, lui est trop plein !

 

Jeudi 21 juin

On a tous un rêve en commun, celui d'être aimé, c'est fou quand on y pense à tout ce qu'on a en commun. Mais trop souvent la tristesse nous accable, immense comme la mer, mélancolique comme un jour de pluie, elle refroidit notre cœur et l'engourdit. Il ne sert à rien de sonder les âmes, il ne faut pas rechercher les causes et les effets, il ne faut pas chercher un sens, tout n'est que chaos. La vie n'a, à l'origine, aucun but, il suffit d'avancer, c'est tout ! Un vrai voyageur ne devrait avoir aucun objectif. Le vrai tracas vient de ce qu'on ne sait pas ce qu'on cherche, quelque chose qui viendrait rompre avec la monotonie du quotidien. Trop de réflexion, de logique, de sens! Mais la vie elle-même n'obéit à aucune logique et pourtant on s'obstine, on s'accroche à ses croyances, totalement irrationnelles, elles aussi. Parfois dans l'immense nudité de la nuit, j' écoute le silence, je songe qu' une journée encore vient de s'achever et que j' ignore tout de la suivante. Il m'arrive souvent de traîner toute une journée un rêve fait pendant la nuit, il se mêle à tous mes gestes les plus quotidiens, et j'ai beau me trouver avec mes élèves, avec des amis, à la plage au soleil, à la terrasse d'un café, il me poursuit par bribes et se colle à ma vie réelle, comme une sorte d'écho dont je ne peux plus me débarrasser. La nuit dernière j'ai rêvé d'elle et ce matin je la vois qui passe sous ma fenêtre. Moi aussi, j'éprouve une drôle de sensation à la pensée de ces lampes que j'ai oublié d'éteindre en sortant, dans des endroits où je ne suis jamais revenus. C'est difficile de faire comme si de rien n'était. Dans ma vraie vie, je suis le centre de mon univers. Bien entendu, j'aime des gens, beaucoup de gens et je me soucie d'eux. Seulement, à la fin de la journée, mes pensées et mes actes sont principalement orientés vers ma propre existence et mes propres émotions. Lorsque la nuit tombe, que mes élèves sont partis, quand je cesse de peindre, je ressens comme une cassure dans l'écoulement du temps, un peu comme ces dimanches en fin d'après- midi, quelque chose se suspend qui retient son souffle, une paix neutre.

 

 

Mercredi 20 juin 2018

 

Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne prête à côté de chaque être et toujours dans sa plénitude, mais qu’elle soit voilée, enfouie dans les profondeurs, invisible, lointaine. Elle est pourtant là, ni hostile, ni malveillante, ni sourde, qu’on l’invoque par le mot juste, par son nom juste, et elle vient. C’est là l’essence de la magie, qui ne crée pas, mais invoque. Je ne quitterai plus mon journal de peintre. C'est là qu'il me faut être tenace, car je ne puis l'être que là. Comme j'aimerais expliquer le sentiment de bonheur qui m'habite de temps à autre, comme maintenant par exemple. C'est véritablement quelque chose de mousseux qui me remplit entièrement de tressaillements légers et agréables, et me persuade que je suis doué de capacités dont je peux à tout instant, et même maintenant, me convaincre en toute certitude qu'elles n'existent pas. L'homme est extraordinairement habile à s'empêcher d'être heureux ; il me semble que, moins il est capable de supporter le malheur, plus il est apte à se l'apprivoiser. Surtout ne surestimez pas ce que j'ai écrit, cela me fermerait l'accès de ce que j'ai à écrire. J'ai dans la tête un monde prodigieux, mais comment me libérer et le libérer sans me déchirer, je préfère plutôt mille fois être déchiré que le retenir en moi ou l'enterrer. Je suis ici pour cela, je m'en rends parfaitement compte. Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu'écrit la raison. Il faut demeurer entre les deux, tout près de la folie quand on rêve, tout près de la raison quand on écrit, quelle erreur de croire que la sagesse est toujours du côté de la modération. Vivre, c'est vieillir, rien de plus. Je sais avec certitude ce que je ne suis pas et c'est déjà assez pénible de ne se connaître que comme une suite d’absences. Si un jour je devais m'ennuyer, je crois que je m'ennuierais passionnément. Car enfin, dans cette longue tricherie qu'est la vie, rien ne paraît plus désespéramment souhaitable que d'oser l'imprudence. Être artiste, c’est échouer comme nul autre n’ose échouer. Je sais bien qu'un peintre qui écrit est ridicule et que le ridicule pourrait bien me tuer un jour, mais je m'en fous, je me fous de tellement de choses à présent. Ce que je sais de la vie est fort simple, on naît, on souffre, on meurt et que nos rares instants de bonheur ne servent qu'à nous faire ressentir plus cruellement le vide monotone d'un quotidien exaspérant. Vive la vie! ce lent empoisonnement sans fin, entre joies d'une intensité sublime et abîmes de désespoir angoissant. J'ai appris dans la pluie à survivre à la barbarie des hommes, d'une vie brisée, à mon être douloureux. Les abrutis ne voient la beauté que dans les belles choses. Je ne suis vraiment moi- même que lorsque je suis hors du temps, hors de moi.

 

 

 

Mardi 19 juin 2018

 

L’hiver austral nous berce agréablement, je peins la fenêtre ouverte, il fait si bon. Au-delà du crépuscule existe un beau continent que nul œil humain n'a jamais vu, il s'étend, là où l'horizon lointain marque la frontière du jour et où les nuages, resplendissants de lumière et de couleur, sont comme une promesse de la gloire et de la beauté qui l'entourent. Quelquefois je le vois dans mes rêves. Un désordre absolu y règne. Qu'est-ce que je suis venu faire en ce lieu ? Mais cela vaut la peine justement parce que c'était sans signification. «  Que la terre soit transformée, la société changée, rien n'empêchera qu'on boive du café ." me dit une femme surgit de nulle part, et d'ajouter : «  rien n'empêchera les hommes d'écrire et de peindre des histoires que d'autres lisent et regardent avec une joie étonnée ». Les souvenirs sont d'étranges personnages. Ils aiment faire naître les sourires comme les larmes, les joies comme les peines. Ils se plaisent à être regrettés, quand ils ne jouent pas à cache-cache comme des enfants. Certains d'entre eux préfèrent par-dessus tout se mélanger à des odeurs, à des sons ou à des gestes, pour réapparaître quand on ne les attend plus. Ceux-là sont certainement les plus émouvants, les plus étonnants, et les plus redoutables. Les yeux sont le miroir de l’âme car les yeux ne peuvent pas mentir. Quand les lèvres se tordent en un faux sourire, quand les mains s’enlacent avec hésitation, ou quand les bouches embrassent sans plaisir, les yeux, eux, ne parviennent pas, et ne parviendront jamais, à se parer d’une gentillesse, d’une tendresse ou d’une bonté, qui n’existent pas chez leur hôte. Je ne trouve rien de plus laid au monde que la rancune, la vengeance ruminée, attendue et espérée, qui jamais ne vient et rend toujours plus mauvais celui qui y tient, elle inscrit souvent sur les visages des tâches jaunes, marrons, grises, parfois noir, autrefois on les appelaient les tâches de la mort, vers la fin c'est tout le fond qui remonte à la surface comme un vieux marécage qui s'assèche. De toute manière, rien ne peut être pire que de vivre éternellement dans le mirage du mensonge, de celui que l'on se répète à soi- même. La vérité aime se jouer de nous. Elle se cache au fond d'un puits, au détour d'un chemin, dans un grenier ou dans un regard. Elle n'est jamais là où on l'attend, mais elle peut être partout où on ne l'attend pas. A tout ce que j'entreprends désormais, se mêle un bruit secret, le pas du temps.

 

 

Lundi 18 juin 2018

 

Nous attendons tous quelque chose, mais nous ne savons pas quoi. Il faut accepter de ne pas savoir. Sans quoi, on reste persuadé qu'on n'a besoin de personne, et on n'apprend rien du tout. Certains se lèvent chaque matin aussi fatigués que la veille, et s'endorment chaque soir sans révolte. Telles des bêtes engourdies par la monotonie du quotidien, nous retenons notre souffle et les battements de nos cœurs, nous ne vivons plus qu'à moitié. Pourtant, au milieu de ce renoncement général, certains ont l'audace de tomber amoureux. Les plus fous d'entre eux aiment encore, et je suis de ceux-là. Je crois qu'il faut perdre une part de soi pour que la vie continue.Vers quoi allons-nous ? Je n'en ai qu' une idée vague, vers nous-même probablement, comme tous les voyageurs, mais c'est tellement meilleur de sentir battre son cœur pour quelqu'un, même si l'on est seul à aimer. Parfois je me dis que je vis dans un petit village sans magie, sans miracle. Un endroit où n'existent ni voyants, ni loups- garous, ni anges, ni super héros pour me sauver. Un lieu où les gens vieillissent et meurent d'ennui, où l'esprit tombe en miettes, où tout est absolument nul à chier. Le poids de la réalité, de la banalité m'écrase tant, que certains jours, je me demande si je serai capable de soulever mes pieds pour avancer. Dans ces moments là, je pense à celle que j'aime et qui ne m'aime pas, je crois en la magie de la vie, au merveilleux, je reste en vers et contre tout un clochard céleste. Parfois je m’attends à ce que le monde s’écroule autour de nous, mais rien. Je ferme les yeux et je me demande si l’impossible s’est produit. Si elle et moi, en fin de compte, on est devenus des gens « normaux ». Dès que je le formule dans ma tête, je sais que ce n’est pas le bon mot. Nous ne sommes pas normaux, nous sommes prévisibles et pas seulement aux yeux des autres. Je m’attends à ce que nous soyons tous les deux ensembles. Je m’attends à ce qu’elle soit à mes côtés, je me souviens de son odeur, de son regard, je m’attends à ce qu’elle soit chez moi, dans ma maison, dans mon lit, dans ma vie et c'est terrifiant. C'est terrifiant car les gens qui s'ennuient sont prisonniers d'un lieu dont on ne peut s'échapper. La frontière est mince entre l'amour et la haine , un peu comme celle qu'il y a entre le corps et l'esprit. Malheureusement, je ne peux pas m'enfuir loin de mon cœur et toujours mes pensées me ramènent vers elle. Depuis trois jours je travaille sur une toile, quelque chose qui ressemble à la chute des damnés en enfer, j'essaie de me faire peur mais je n'y arrive pas.

 

 

Dimanche 17 juin 2018.

 

Comme tout le monde je sais qu'au delà de la parole il y a le silence, alors je m'interroge, qu'y-a-t-il au delà du silence ? On peut trouver certes du réconfort dans la monotonie de la routine qui laisse peu de place aux émois privés, au loisir de réfléchir à un passé défunt ou à un impossible avenir. Tout est ici, maintenant, à jamais, on élimine les sentiments, trop sombres, trop dangereux, trop imprévisibles, le cœur devient un désert dans lequel on n'ose plus s'aventurer, on s'en remet à son instinct le plus animal celui de la survie et l'on s'abandonne chaque nuit à la traîtrise des rêves. La plupart sont des cauchemars terrifiants. Je suis bien conscient de n'être qu'un élément particulier du vaste dessin que tracent les générations au cours des siècles et dans l'espace infini. La vérité n'est pas un ensemble de faits qu'on peut énumérer, c'est plutôt un paysage nocturne à travers lequel on voyage. Ainsi par exemple au fil des années me suis- je aperçu que je continue à enseigner mon art parce que cela me permet de vivre et aussi parce que c'est une leçon quotidienne d'humilité, cela m'a fait comprendre la place qui est la mienne dans ce monde. C'est celui qui enseigne qui apprend la plus âpre des leçons, alors que ceux qui sont là pour apprendre quelque chose n'apprennent rien du tout. C'est effrayant de constater qu'après un certain âge, on n’a tout simplement plus de charme, que plus personne ne vous regarde, il faut s’y faire. Il ne reste qu’à serrer les dents et vivre ce qu’il reste à vivre. Heureusement que la peinture est là pour faire durer l'illusion sans laquelle le bonheur me serait interdit. Je plains sincèrement le sort de ceux que rien n'intéressent, que plus rien enthousiasment et qui n'attentent plus rien de la vie sinon de la quitter doucement et sans bruit. En général on s’endurcit avec l’habitude, on apprend la résignation dès l'enfance, sûrement que cela doit aider à accepter l'idée de la mort, c'est probablement vrai dans la plupart des cas, mais cela ne semble pas être vrai pour moi. Je n'ai pas ce don de m'endurcir avec le temps, je crois que c'est le contraire, plus je prends de l'âge et plus je deviens doux et sentimental, l'inconnu s'il ne m'est toujours pas révélé me semble toujours aussi merveilleux, je reste un éternel optimiste et enthousiaste, je sais aujourd'hui avec certitude que tout vient du cœur même ce que l'on pense.

 

 

Samedi 16 juin 2018

 

Je reprends la rédaction de ce journal de peintre. Je n'imaginais pas un seul instant qu'en publiant ces quelques pages l'an passé, tant de personnes auraient eu la curiosité de les lire. Je ne sais pas écrire je vous l'accorde, mais j'aime écrire, je sais bien que ce n'est pas de la littérature, je n'ai pas cette prétention, j'écris parce que cela me fait du bien, voilà tout. D'ailleurs pour être honnête je n'écris pas vraiment, je parle et un logiciel installé sur mon ordinateur transcrit le texte sur l'écran, lorsque je n'ai plus rien à dire, je corrige, j'efface, il faut vivre avec son temps et ses nouvelles technologies.

Je vis depuis cinq ans sur un petit caillou flottant sur l'océan Indien, je dérive lentement au gré des alizés emportant sur mon dos ma petite académie de peinture qui me fait vivre et respirer, ce n'est pas qu'on étouffe ici, ni que l'on soit à l'étroit, mais si l'on n'y prend pas garde, la vie quotidienne peut devenir mortellement ennuyeuse, à part le soleil je ne vois rien qu'autre qui brille sur cette île.

Grâce à mes élèves je côtoie chaque jour Monet, Klimt, Dali, Picasso, Degas, Van Gogh, Manet, Gauguin, et tant d'autres dont nous reproduisons les œuvres pour le plus grand bonheur des peintres qui fréquentent mon atelier. La peinture sur chevalet est un art précieux et délicat et je me réjouis de voir que beaucoup de mes élèves s'adonnent chez eux à cette activité, en retirent une grande satisfaction personnelle et un épanouissement qui les rend très agréable à fréquenter, mes amis, mes élèves sont tous des artistes à leurs manières.

Ici comme ailleurs la société de consommation a accompli son œuvre de destruction massive de la matière grise et il faut déployer des trésors de générosité et d'enthousiasme pour vivre et partager avec peu de personnes des instants un peu magique, un peu merveilleux. Je ne pourrais pas vivre sans ce merveilleux et puis j'aime les histoires d'amours. Les belles choses sont difficiles. Les belles choses sont belles. Les belles choses sont nobles. La beauté, la difficulté et la noblesse n’étaient pas des notions bien distinctes dans la Grèce antique, mais alors aujourd'hui, la confusion règne en maître dans les esprits, j'irai presque jusqu'à dire que la condition normale de l'esprit de beaucoup de mes contemporains, c'est la confusion totale.

 

Jeudi 8 juin 2017

Les liens se font et se défont, c'est la vie. Un matin, l'un reste et l'autre part, sans que l'on sache toujours pourquoi. Je ne peux pas tout donner à l'autre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Je ne veux pas bâtir ma vie sur les sentiments parce que les sentiments changent. Ils sont fragiles et incertains. Tu les crois profonds et ils sont soumis à un regard à un sourire enjôleur. Je fais de la peinture parce que la peinture ne partira jamais de ma vie. J'aime les livres, j'aime écrire un peu aussi. Ce sont souvent les cicatrices de l'âme qui modèlent un être. Tantôt, elles  l'enrichissent... tantôt, elles la rendent vaine. Mais le secret de la vie résiste bien souvent aux attaques du destin, les cicatrices finissent par s'estomper avec le temps, même si le coeur n'oublie jamais, et pour aimer quelqu'un, que ce soit d'amour ou d'amitié, ne faut il pas être sincère, entier et authentique ? La mémoire est aussi paresseuse qu'hypocrite, elle ne retient que les meilleurs et les pires souvenirs, mais jamais la mesure du quotidien, qu'elle efface. La vie est comme ça...Tantôt un tourbillon qui nous émerveille, comme un tour de manège pendant l'enfance, tantôt un tourbillon d'amour et d'ivresse, lorsqu'on s'endort dans les bras l'un de l'autre dans un lit trop étroit puis, qu'on prend son petit déjeuner à midi parce qu'on a fait l'amour longtemps, tantôt un tourbillon dévastateur, un typhon violent qui cherche à nous entraîner vers le fond lorsque, pris par la tempête dans une coquille de noix, on comprend qu'on sera seul pour affronter la vague, et que l'on a peur. Souvent j'ai remarqué que l'on devient comme ceux que l'on déteste, comme ceux qui chaque jour essaient de se convaincre que demain tout ira mieux, que le temps guérit tout, mais, le lendemain, ils s'enfoncent encore d'avantage et vous entraînent avec eux par le fond si l'on n'y prend pas garde. La devise de ma famille est Cominus et Eminus, ni trop près ni trop loin, ce n'est pas toujours facile à tenir comme place, mais on y est bien quand on s'y tient. C'est dur de ne pas avoir quelqu'un à qui se confier, c'est dur d'être en permanence méfiant vis à vis des gens. Les mots ne peuvent pas toujours sortir, les peines restent lourdes. On dit que partager ses problèmes les allègent. Je n'ai pas grand chose à dire aux autres, peut être par honte ou par peur. Oui voilà la peur. La trahison est un modèle très courant. Je ne blâme personne j'y ai déjà eu recours. Mais normalement elle ne doit pas être si généralisée. Je veux dire il devrait y avoir quelques personnes à qui on pourrait faire confiance, un minimum. Pourquoi devons nous toujours avoir des preuves pour donner sa confiance ? Pourquoi est ce si compliqué ? C'est dur d'avoir constamment mal, de me dire que j'ai l'impression d'avoir comme le poids du monde sur mes épaules alors que ma vie est si misérable. Parfois, j'aimerais bien trouver une personne qui me ressemble avec qui je passerais tout mon temps, je n'aurais rien besoin de lui expliquer elle comprendra directement puisqu'elle sera comme moi. Je ne veux faire de peine à personne, mais j'idéalise toujours. Voilà peut être pourquoi je suis si exigeant pour tout. Bref ! la souffrance n'est pas un mode de vie et je commence a être lassé de ses dégâts. Il y a des jours où le masque tombe et tu deviens comme un légume, une loque qui ne peut même plus parler. Alors j'écris. Des petits textes ridicules qui ne servent à rien. Mais à qui puis-je dire tous mes problèmes futiles qui ennuient une partie des gens pendant que l'autre partie veut s'en servir contre moi ? Parfois je me dis que j'aimerais bien être comme ces gamins qui aiment tout le monde et mettent des surnoms ridiculement mignons pour chaque personne qu'elles connaissent et qui croient que toutes ses personnes les aiment en retour. Et puis je repense à la douleur de la trahison. Et là, je suis content d'avoir grandi.

 

Mercredi 7 juin 2017

 

Quand je peins, je me laisser aller sans me forcer dans le désordre, dans la discordance et le gâchis, sans malice, sans retour en arrière, sans reprise, innocemment.  Le point important c'est de sortir du connu. Je n'écoute plus tous ces gens qui vous rasent sur la peinture,  ce n’est pas seulement une question de métier, ce qu’il faut, le secret, c'est de la finesse, un certain charme et cela, on le porte en soi comme la révélation d’une sensibilité exquise, d'une dimension spirituelle acquise au fil du temps et des expériences de la vie, pour qu'un tableau remplisse sa fonction d'oeuvre d'art,  il doit être entouré d’un certain mystère respectueux et c'est le peintre qui l'ajoute à la nature. Certains disent la peinture et l'art en général sont devenus des choses inutiles, qu'aujourd'hui seul ce qui est utile a le droit d'exister, c'est une grossière erreur, tout fini en même temps car tout est lié. Je sais que ma peinture traverse les choses, va au delà du réel aussi bien que de l’imaginaire. Il y a de plus en plus de peintre aujourd'hui, tout le monde veut peindre, pour moi cela signifie qu' il n’y a pas de passé ni d’avenir en peinture parce que la peinture possède sa beauté propre, ce qui est beau est toujours bizarre parce que le beau est toujours étonnant et que nous avons besoin de merveilleux. Je n’ai jamais pu faire un tableau valable sans un moment d'absence, sans quelques minutes au moins de véritable aveuglement. Un tableau, ça arrive de lui-même. Tous les élans volontaristes sont absolument inutiles et toute l’expérience accumulée en cinquante ans ne sert à rien. Dernièrement j'ai peins un petit tableau, c'est un bol et à côté une cerise,  ce qui est entre le bol et la cerise se peint aussi et il est aussi difficile de peindre l’entre-deux que la chose. Cet entre-deux me paraît un élément aussi capital que les deux. C’est justement le rapport de ces objets entre eux et de l’objet avec l’entre-deux, qui constitue le sujet, il y a toujours beaucoup d'espace vide dans ma peinture et souvent ce sont les plus difficiles à remplir, mais pourtant ce sont ces espaces vides qui donnent tout son souffle, toute sa respiration au tableau. Le rythme dans la peinture c'est la perception du temps. Lorsque je peins je cherche toujours à éliminer l’intervalle qui sépare la pensée du faire. L’idéal, c’est de penser et de faire dans la même seconde, la même fraction de seconde. C'est pourquoi parfois il faut savoir mettre une toile de côté et la laisser reposer. Il faut savoir flâner. L’acte de peindre exige une telle désobéissance qu’il m' arrache de ma personne au point que le temps et le monde qui m' entoure n’existent plus. N’est ce pas l’émotion, la sincérité du sentiment qui nous mène, et si ces émotions sont quelquefois si fortes lorsqu'on peint, il faut se souvenir que cela n’a pas toujours été ainsi. Souvent quand on peint c’est la main qui fait tout, sans intervention de la pensée. Quand je peins je ne perçois pas directement tous les rapports, je les ressens. Ma peinture est le résultat d’une quantité de facteurs étrangers à moi, qui participe à mon art. Je laisse faire ma main et mon œil, je m’oublie. Je ne travaille pas du tout avec mes idées. Je suis effectivement là, accompagnant une sorte de pièce personnelle, toujours la même, sans réfléchir, comme je respire. Je trouve des moyens qui font que le tableau parvient à se réaliser seul, en somme c’est comme si le tableau naissait de lui-même. Je me laisse aller à peindre comme cela me vient. Mon  atelier de peintre est un laboratoire. Parfois je vois des peintres qui peignent comme s'ils cherchaient un porte monnaie par terre, une fortune au bout du pinceau, c'est triste d'en arriver là. C'est souvent ainsi que le peintre perd son instinct de la vie véritable, la fleur de son imagination, peu à peu et définitivement, il se fixe dans son cerveau l’idée que l’art c'est un moyen pour vivre et gagner sa vie, c'est justement de cette manière là qu'il perd le meilleur de sa vie. Moi  je ne veux apprendre que de moi-même, je ne veux non plus rien reproduire de ce qui est déjà au monde. Un vrai peintre doit tout inventer, il doit se lancer à corps perdu dans l’inconnu, rejetant tout préjugé, y compris l’étude des techniques et l’emploi des matériaux considérés comme traditionnels, peindre, c’est aussi créer sa réalité, pour moi peindre un tableau ce n'est pas seulement un création c’est aussi une récréation, toute ma peinture réside dans le plaisir de l’invention. Ce qui me ferait le plus plaisir, ce serait de pouvoir inventer sans peindre.  Chez moi tout vient de mon instinct le plus profond ...qui peut expliquer cela ? Pour bien peindre il faut être sincère, honnête avec soi-même, capable de bâtir, complètement seul, ses propres fondations, sans se reposer sur le passé, ni sur la tradition, ne s'appuyer sur rien de connu et pour cela, ce qui compte, c’est la spontanéité, l’impulsion. Voilà la vérité. Il y a des peintres qui transposent le vivant sur leur toile, il y en a d'autres qui rendent leur toile vivante, toute la différence est là. Le talent est le talent, sans commencement ni fin, il ne s’enseigne pas, car ce n’est pas une norme mais une exception. La force créatrice échappe à toute dénomination, le talent consiste à se soumettre à cette force. Cela prend du temps et demande beaucoup d'humilité. On dit qu'on juge un arbre à ses fruits à cela il faudrait ajouter que la saveur des fruits dépend de la profondeur des racines, tout est lié, si l'on ne parvient pas pas à comprendre cela, on ne voit qu'un seul côté des choses.

 

Mardi 6 juin 1944

Il me semble que nous avons grandi dans un monde où la moindre des certitudes a cédé du terrain. Un monde qui s'est pris à son propre piège, en faisant exploser avec détermination et arrogance les limites qu'il affirmait s'être fixées. Un monde qui a négligé de se fabriquer un idéal de nation et privilégie l'intérêt particulier au détriment de l'intérêt de tous. Nous sommes bien sûr les enfants de la crise, du chômage, de la surconsommation, de la mondialisation, de la croissance molle, de l'argent roi soudain devenu argent fou, mais nous sommes, avant tout, les enfants du doute et de l'incertitude. Depuis trente ans, nous naviguons à vue, perplexes, indécis, vers un but que ce monde, lui-même déboussolé, nous a clairement désigné en le survendant: être heureux malgré tout et  son corollaire réussir sa vie. C'est en tout cas ce que l'on n'a cessé de nous refourguer, partout et en tout lieu: le concept de bonheur. Le bonheur comme un indice de notre succès ou un curseur établissant la limite de notre prospérité, le bonheur comme une marchandise, un vulgaire bien matériel que l'on pourrait se procurer à force de volonté, d'argent ou d'efforts, la jouissance des biens apparaissant comme très largement supérieure à l'impatience et à l'ardeur pour les obtenir, et même à la sagesse suprême de ne rien vouloir obtenir du tout. N'avons-nous pas tous pensé que nous serions heureux le jour où nos rêves d'enfant seraient enfin accomplis? Curieusement, l'évidence de l'échec, la certitude d'un abandon si longtemps redouté me rendent, un moment, une paix que j'avais cessé d'espérer. Je me blottis sous la couette et me rendors, délivré : après tant d'années passées à craindre et espérer, tant de joies inconstantes et d'élans trompeurs, tant d'angoisses dans le bonheur, je trouve la solitude clémente et le malheur douillet. Aujourd'hui la vie des gens est terrifiante, il flotte dans l'air une angoisse épouvantable. Et comment en serait-il autrement ? On les prend à la gorge, on les oblige à travailler du matin au soir, on les abrutit, on leur inflige des besoins qui ne leur ressemblent pas, qui les égare, les pervertissent. On leur interdit de rêver, de traîner, de perdre leur temps. On les use à la tâche. Les gens ne vivent plus, ils s'usent. A petit feu. Et moi au milieu de ce grand capharnaüm, je peins, c'est tout à fait extraordinaire et improbable ! mais pas indécent. Le passé déteint sur l'avenir, lui imprimant les couleurs les plus sombres. On conjugue la vie sous sa forme négative et on se laisse bercer par cette musique macabre qui nous fait plonger dans les eaux les plus noires. Une musique qui s'apparente à la mort. Quand on s'écoute trop, on ne s'écoute pas, on n'écoute pas cette voix qui ne demande qu'à vivre.  On entend celle qui nous en empêche, on donne la parole à ses démons. Les démons qui ne nous font pas la vie facile. Ne seraient-ils pas ces anges maltraités que nous portons en nous : ces ailes brisées, ces chants interdits, ces envols arrêtés ? Ils sont encore trop pleins de leurs douleurs pour ne pas les communiquer et nous les faire partager. Pas question d'être pleinement satisfait du plaisir de  l'instant, ni de savourer un bonheur à sa juste valeur. Ils n'ont que faire du bonheur : ils ne savent pas quoi en faire. Seul le malheur peut être entendu. Pourraient ils soudain tout oublier et sourire comme des anges ? Qui a été longtemps en guerre, peut-il décider de faire la paix, mettant de côté ses rancœurs et ses rancunes accumulées ? Les démons demandent à être vengés, entendus dans leurs plaintes, accompagnés dans leur souffrance. Ils ont un devoir de mémoire qui n'accorde aucun jour de relâche, aucune vacance possible de l'esprit, pas le moindre temps de répit. Un devoir qui interdit  d'être heureux et qui fait dire "je dois", et non "je désire", avant chaque acte du quotidien. Un devoir d'autant plus présent que le plaisir est absent. Il faut du temps et réparer beaucoup de douleurs pour se donner le droit d'être heureux : non dans un futur hypothétique, mais ici et maintenant. Alors je peins et ma peinture toute entière est une peinture, un tableau celui du combat de l'homme et de l'ange, un thème cher aux peintres. Soyons compatissants, toute personne rencontrée mène un rude combat. Cette phrase est à la fois aussi énigmatique et sensible que la scène de Jacob luttant contre l’ange. Pensant à cela je suis allé revoir la reproduction par Delacroix, mais aussi de Caravage. Un rude combat ! Un combat contre l’ange ! ou contre Dieu ! Que signifie se battre contre l’ange, se battre contre Dieu ? Certains y voient le symbole de la lutte intérieure de l’homme contre les forces du mal, et quelquefois, plus largement le symbole du combat que l’homme mène contre lui-même. Et ce combat, c’est sans doute celui qui demande le plus de courage. C’est ce rude combat de tout être, qui devrait solliciter chez chacun de nous de la compassion.  C'est un combat à la fois existentiel et spirituel, c’est-à-dire combat qui concerne l’existence même de l’homme, le sens de cette existence, et qui requiert toutes les forces de son esprit, et plus encore toutes les forces de l’Esprit. Mais quel est ce combat plus exactement ? Quels sont ces combats courageux qu’un homme doit mener contre lui-même tout au long de son existence et pour que son existence soit une existence d’homme? Ils sont nombreux ces combats intimes, que nous les partagions tous ou bien qu’ils soient plus spécifiques à certains d’entre nous : combat contre la peur, combat contre l’indifférence, combat contre l’égoïsme, combat contre le désespoir, combat contre le cynisme, contre le mensonge, contre la tentation du pouvoir et de la domination, combat contre la souffrance, et tant d’autres. Pourtant celui auquel je pense en ce moment n’est aucun de ceux-là, mais c’est le premier combat attesté dans la Bible, combat d’ailleurs perdu, celui de Caïn et Abel, combat contre le venin de la jalousie. Malgré l' avertissement que reçoit Caïn: « Attention, le mal est tapi à ta porte et il cherche à t’atteindre, mais toi, sache le dominer. » Malgré tout, la passion l’emporte, Caïn tue son frère Abel. Il perd le combat.  Ce combat contre la jalousie est une épreuve terrible. Ce n’est pas seulement un combat psychologique ou moral, autrement il ne concernerait que les gens jaloux et pas les autres. Or ce combat contre la jalousie n’est étranger à personne. C’est un combat ontologique, qui concerne l’être de l’homme dans sa relation à l’autre, c’est-à-dire dans sa relation à Dieu et dans sa relation à l'autre. Parfois la jalousie semble justifiée par une injustice, une inégalité, ou une tromperie. Mais elle peut aussi se développer en dehors de toute raison ou justification. Car elle a partie liée avec la souffrance originelle, qui est souffrance de la séparation, souffrance de la différence, souffrance de l’altérité des êtres. Comment, ce créateur qui m’est si proche et si bienveillant recèle un quant à soi lointain, inaccessible, auquel je n’ai nulle part ?  Comment, ce frère qui m’est si proche, si familier, si intime, cache quelque chose qui m’échappe totalement, qui en fait cet être unique, inconnu, que j’ai devant les yeux et que je ne puis pourtant percer à jour ?  Comment, cette femme, ou cet homme, ne m’appartient pas totalement ? Bien des peintres, des écrivains comme Shakespeare, Proust ont mis en scène cette jalousie, en montrant bien que littéralement ou symboliquement elle conduit à l’étouffement, à l’obsession, à la mort, à la destruction. Abel, l’insaisissable « buée », comme son nom l’indique, est toujours tué par son frère Caïn, le « possédé ». Caïn, pourtant prévenu, perd le combat contre la jalousie. Il ne résiste pas à sa morsure. C’est tout l’enjeu de la fraternité des humains, de la fraternité des peuples. Comment cette fraternité peut-elle se vivre autrement que dans la rivalité, la jalousie, la violence ? Comment des frères humains, comme les nommait François Villon peuvent-ils se séparer, c’est-à-dire se différencier, se singulariser sans déchirement, s’accepter mutuellement, et se retrouver dans la paix ? Et cette question qui vaut pour les frères vaut pour les peuples et les nations. Le combat de l'homme contre l’ange peut être compris comme un combat pour devenir le frère qui pourra rencontrer son frère : chacun dans sa différence et son altérité enfin acceptée par l’autre. Mais pour qu’ils deviennent ces frères l’un de l’autre, il faut qu’ils soient libérés des liens de jalousie, c’est-à-dire des liens de haine et de peur qui les tiennent prisonniers depuis la nuit des temps. Faut-il lutter contre Dieu pour vaincre la jalousie ? Pour neutraliser ce venin qui empoisonne la vie des individus, des sociétés, des religions, et des nations ! La lutte contre Dieu est-elle alors un combat de remplacement ? Plutôt que se battre contre le frère, contre le prochain, plutôt que s’opposer à lui par la force et la violence, y aurait-il transfert de cette force et de cette violence sur Dieu ? N'importe qui croyant ou non croyant peut comprendre que la question de la jalousie est si profonde qu’elle concerne également l’être de Dieu. Cet esprit de jalousie, ce venin du serpent, distille dans le cœur et la vie de l’homme la souffrance de la séparation, la souffrance de l’altérité, et donc de l’extrême solitude : l’autre ne m’appartient pas et ne m’appartiendra jamais. Il est séparé de moi par son altérité irréductible. Comment Dieu lui-même n’éprouverait-il pas cette souffrance, lui qui a séparé l’homme de lui-même en lui offrant la liberté et l’altérité ? Comment Dieu lui-même ne serait-il pas ce Dieu accaparé par le souci de son peuple, de ses créatures, de ses enfants ? Ce Dieu anxieux de l’altérité et de la liberté dangereuses des hommes, qui peuvent les pousser à faire n’importe quoi, y compris à détruire la création en se détruisant eux-mêmes ? Ce Dieu tenté parfois, comme dans le récit du déluge, d’engloutir sa création quand le mal s’y propage. Ou comme dans l’histoire du veau d’or, d’anéantir son propre peuple quand il se livre à l’idolâtrie ? Ce Dieu dont le bras nécessite parfois le bras de l’homme pour l’arrêter ? On le vit aujourd'hui avec la montée des fondamentalismes. Il n’y aurait donc qu’un combat, qu’une lutte, cette lutte que symbolise la lutte de Jacob avec l’ange, lutte contre la jalousie originelle, c’est à dire contre la souffrance dévastatrice de la séparation, qui menace de faire couler le sang de l’homme dans la terre ou de faire couler l’eau du déluge pour engloutir le monde et qui menace de tout détruire. Celui qui lutte vraiment contre la jalousie de l’homme , la sienne ou celle du frère, celui qui veut la vaincre, défaire ses liens, neutraliser son venin, celui-là rencontre la jalousie de Dieu. Mais il découvre que cette jalousie de Dieu porte aussi l’amour de Dieu. Chaque jour aujourd'hui dans notre monde des hommes tuent et d'autres meurent pour l'amour de Dieu. Dieu lui- même n'a-t-il pas dit je suis un Dieu   jaloux, on trouve dans l'ancien testament dans le Deutéronome 6:15, la phrase suivante: "  l'Eternel, ton Dieu, est un Dieu jaloux au milieu de toi." La jalousie de Dieu n’est que l’expression de sa non-indifférence à l’humain. Expression désespérée de la peur de Dieu pour ses enfants, son peuple, sa création. Moi même je n'ai plus peur de la vie et cependant je tremble toujours pour mes enfants, autrement dit j'aime mes enfants par dessus tout et c’est ma victoire de l’amour sur la jalousie. Mais c’est le fruit d’un inévitable combat. Inévitable car l’amour réel, c’est-à-dire l’amour vivant, l’amour incarné, ne peut grandir que sur le socle d’une jalousie originelle vaincue. Il est le fruit d’une dépossession, d'un refus de toute altérité de toute séparation. La jalousie originelle, dont nous avons la trace dans toutes les expressions de nos jalousies humaines, est une pulsion naturelle qui porte un être vers un autre être au point de vouloir se fondre en lui , être lui ne supportant ni séparation ni différence, exactement celle d'un parent pour ses enfants. Et ce parent serait aussi bien Dieu que l’homme travaillé par un même désir et une même quête l’un de l’autre, aimer son prochain comme soi-même. Mais si nous nous mordons les uns les autres, prenons garde que nous ne soyons détruits les uns par les autres. C'est ce que nous rappelle chaque jour l'actualité.

 

 

Lundi 5 juin 2017

Je suis " ça ", et j'en reste là et je n'en bouge plus, silencieux et immobile, vigilant et détendu, c'est l'unique manière d'être soi- même. J'aime ce lieu où rien ne demeure, ni ne s'accroche, où tout n'est que liberté en tout sens et où chaque chose coïncide parfaitement avec la réalité. On ne peut s' appuyer sur rien, se fixer nulle part, on ne peut que se laisser porter par le courant des choses. J'aime le goût de cette silencieuse coïncidence. Tout est corrompue par les mots. Nous ne sommes qu'une boîte à mangeaille, un morceau de viande qui pense. On s'accroche à une identité comme un aveugle à sa canne, on s'y cramponne avec l'énergie du désespoir, mais quand on est tout seul avec soi-même, plus rien n’est utile, tout entretien est vain. Aujourd'hui, plus que jamais, tout le monde cultive une pose, sacrifie la spontanéité pour l'effet et s'immole pour atteindre son but. Tout le monde a le souci d'un résultat et peur du spontané, car il les révèle à eux-mêmes et aux autres tels qu'ils sont, mais la spontanéité est la seule clé qui ouvre la porte de ce qui est, à ce que nous sommes réellement, sans la spontanéité, il ne peut y avoir de véritable connaissance de soi. Cette connaissance de soi d'ailleurs n'est qu'un mythe, il n'y a pas de soi à connaître, à découvrir, et plus on s'obstine et plus on s'écarte de notre état naturel. Toute recherche nous écarte de nous-même, et nous conduit dans la direction opposée. C'est parce que nous avons peur de n'être rien, et qu'à partir de cette peur l'homme a créé Dieu. Le vrai problème c'est notre peur, ce n'est pas Dieu. La question n'est pas de savoir si dieu existe ou pas mais de savoir si nos peurs sont fondées ou pas. Ce qui nous empêche de vivre et d'être dans notre état naturel c'est notre recherche, notre fuite en avant , ce sont toutes nos tentatives pour être autre chose que ce que nous sommes. La seule chose qui soit bien  réelle pour nous est notre façon de fonctionner c'est notre manière d'être au monde. A l'instant où l'on cesse d'imaginer que l'on est ceci ou cela, tout ce qui reste c'est notre état naturel, ce que nous sommes réellement. C’est la vie qui s’exprime, un point c’est tout, inutile d’y voir un sens, nous ne sommes pas sur terre pour chercher quoique se soit, pour chercher un sens à la vie, il se peut qu’elle n’en ait pas, il se peut qu’elle en ait un dont nous ne saurons jamais rien. Nous ne changeons pas, la société, le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui ne change pas, nous ne faisons que penser au changement. Nous n'avons rien à accomplir, nous ne sommes pas sur terre pour accomplir une mission quelconque ou réaliser quelque chose. Tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons nous est soufflé par le passé, nous ne faisons que ruminer le passé, remâcher ce que nos prédécesseurs nous ont laissé, voilà pourquoi nous sommes enchaînés par le passé, c'est le passé qu'il faut oublier, c'est à cause de ce passé qu'aujourd'hui nous nous imaginons être ceci ou cela, que nous avons perdu toute spontanéité, toute fraîcheur, notre esprit n'est plein que de souvenirs qui nous entraînent par le fond et nous arrachent à notre état naturel. L'agitation de la mémoire est un mouvement qui nous entraîne en dehors de nous- mêmes et nous pousse à vouloir être autre chose que ce que nous sommes, se chercher une identité, se distinguer des autres c'est bien la preuve de notre aveuglement, un peu de bon sens et d'observation suffissent à voir que la nature n'use d'aucun modèle, aucune forme n'est semblable à une autre, voilà pourquoi être soi- même est la chose la plus chose la plus aisée et ne nécessite aucun effort, toute comparaison avec autrui relève de la stupidité et de la vanité. Mais voilà on a peur d'être soi- même, car être soi- même, c'est être en tout lieu et tout temps spontané, on se construit soi- même les instruments avec lesquels les autres nous torturent, l'homme est une bien étrange bête et bien bête aussi. C'est le souvenir des choses du passé, de l'histoire de nos ancêtres qui  nourrissent notre imagination et nous font croire que nous sommes autrement que ce que nous sommes réellement. Mais alors, nous sommes qui au juste, nous sommes quoi ? Sur un écran de cinéma, les silhouettes se déplacent continuellement, elles ne peuvent pas faire autrement, c'est sur le film, elles ne décident rien, le film se déroule, mais qu'est-ce qui rend possible les silhouettes sur l'écran ? Est-ce le seul déroulement du film ? Non, c'est la lumière qui traverse la pellicule du film, la lumière qui est derrière. Pour nous je crois c'est la même chose, notre réalité est uniquement d'être lumière, d'observer le film dont le déroulement produit les événements du monde. Nous sommes cette source de lumière derrière la conscience, notre regard regard éclaire le monde, le fait briller, mais nous ne sommes pas ce corps, ni cet esprit avec tous ses souvenirs, nous sommes bien plus qu'un morceau de viande qui pense, nous sommes bien plus que la lumière qui l'éclaire et le porte à notre connaissance et nous fait prendre conscience de son existence, nous sommes la source même de cette lumière.

 

Dimanche 4 juin 2017

J'aime la clarté silencieuse de l'aube qui donne à l'espace une transparence irréelle, il n'y a pas de meilleur moment pour se recueillir. Mon cœur n’a pas de contour, pas de fond non plus, en peignant je trouve en moi ce que la plupart des gens cherchent à l'extérieur d'eux-mêmes. Un tableau c'est l'ambition d'un discours que le langage ordinaire ne peut tenir et que seul ceux qui savent regarder peuvent entendre avec le coeur car tout ce qui passe par les yeux va droit au coeur. La plupart des hommes ont de la peinture une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la peinture, quelque chose de flou, d'incertain, d'informel, d'insaisissable, et surtout inutile, et pourtant face à un tableau, la sensation subite d’être plongé dans un univers inconnu est une sensation grandiose, au-delà de toute expression, et probablement aussi la sensation la plus forte, la plus inquiétante qui puisse troubler un homme. C'est ici que commence la merveilleuse aventure de la peinture. Aujourd'hui tout s'expose, tout s'affiche, plus que jamais auparavant on découvre l'infinité des différences, des genres, des styles, des écritures qu'il est devenu vain de comparer, de mesurer, la réalité poursuit son cours voilà tout, c'est le monde qui est devenu indifférent. Il n'y a rien d'autre dans la vie que différents degrés d'asservissement. Des yeux pour voir, cela ne suffit pas, la vie commence là où il y a un regard. Un tableau doit pouvoir amener le spectateur à douter de la réalité, il y a tant de gens qui ne doutent de rien, pétris de certitudes, le pire c'est de penser que ces gens sont des privilégiés. J'ai encore enfoui tout au fond de moi des lambeaux de mon enfance, ce sont des petits coins de sauvagerie dans un jardin bien cultivé, et je crois que j'y tiens plus que tout. J'ai commencé aujourd’hui' hui une troisième toile, je suis resté tout l'après- midi sur un fond jaune orangé, je pense que demain je vais décrocher la première toile, faute d'avoir un grand chevalet elle est clouée sur une grande planche adossée au mur,  et j' y mettrai la seconde qui est déjà  bien avancée et sur laquelle je dois encore travailler, pour l'instant elle est dans ma chambre par manque de place, l'appartement est déjà rempli de tableaux, je dois sans cesse adapter l'atelier, les grandes toiles ne seront pas montées sur des châssis en bois, une fois signées, je vais les rouler dans des tubes. Cette île est trop petite pour ma peinture à présent, je pense être en mesure de pouvoir prendre contact avec des galeries en France d'ici quelques mois, à Paris où dans le sud, je trouverai facilement un lieu où m'installer, continuer à vivre et peindre. Ce soir j'éprouve un sentiment bien étrange, tout me semble à la fois si proche et si lointain, souvent quand je suis fatigué la mélancolie s'invite dans mon atelier, pourquoi l'équilibre est-il toujours instable, je sais bien que le temps n'est qu'une invention du mouvement mais cependant j'aimerais parfois que tout s'arrête, pourquoi ne puis- je jamais trouver une pierre sur laquelle y reposer ma tête, elle est parfois si lourde.

 

Samedi 3 juin 2017

Ce matin en pénétrant dans l'atelier ma toile m'accueille avec un grand sourire, elle est bien vivante, ouf ! Hier soir je me suis couché, fatigué et inquiet, et maintenant je prends mon café avec elle. Je la voulais majestueuse, puissante, profonde, elle l'est. La lumière du jour naissant la caresse avec bienveillance. Il y a encore quelques petits détails à travailler, mais l'ensemble me plaît, la construction est équilibrée et dynamique, elle a le souffle que je souhaitais lui donner. Je vais la laisser se reposer. Je voudrais que ma peinture soit à l'image de la vie, souple, malléable, en permanente évolution, en constant devenir. Mon seul désir c'est de remonter à la surface, il y a tant de choses dans la vie, tant de gens qui vous entraînent par le fond. On a tendance à se perdre en voulant correspondre à des normes qui ne sont pas les nôtres, des normes imposées par la société, par nos proches. Pour peindre, pour peindre vraiment, il faut commencer par désobéir, je crois qu'il en va de même tout autant pour vivre sa vie, ses choix, ses envies. Je ne pense pas qu'il y ait des choses bonnes et d'autres mauvaises, mais qu'il serait plus juste de dire que certaines sont adéquates et d'autres inadéquates, tout est mouvant, tout est affaire d'à propos. J'ai souvent l'impression de lutter contre le monde, contre les autres, pour vivre, pour être heureux, pour ne pas souffrir, mais au fond de moi je sais que c'est toujours contre moi que je lutte, contre mes instincts les plus obscurs qui vivent tout au fond de moi  tapis dans l'obscurité de cette caverne terrifiante que l'on nomme l'âme et où les dieux et les démons célèbrent des rites étranges et terrifiants. Pour bien voir il faut regarder longtemps, aujourd'hui tout va vite, bien trop vite, avec la vitesse, on perd en émotion ce que l'on gagne en sensation. Il y a une grande différence entre sentir et ressentir, sentir porte à notre connaissance une qualité, un état, tandis que ressentir nous fait éprouver un sentiment profond, une émotion intense. Quand on ne sait pas pourquoi on vit, on vit n’importe comment, au jour le jour ; on se réjouit de chaque journée passée, de chaque nuit venue noyer dans le sommeil l’ennuyeux problème de savoir pourquoi on a vécu cette journée et pourquoi vivra-t-on demain. La vie est quotidienne et ce quotidien nous broie, nous écrase, nous efface, certains ne font que rechercher des sensations toujours plus forte pour échapper à cette monotonie, à cette morne répétition, et d'autres s'évertuent à approfondir ce quotidien en lui donnant plus d'épaisseur, plus de profondeur, comme si un parfum rare et mystérieux se cachait au fond des choses les plus banales, la vérité c'est que tous ne font que se fuir, tournent en rond, s'éloignent un temps, mais finissent toujours par revenir à leur point de départ avec toujours dans la bouche ce même goût de cendre froide. S'il l'on ne peut rester, si l'on ne peut fuir, alors il faut inventer, il faut créer, n'est-ce pas là que réside tout le génie de l'Homme. Comment commence un tableau ? Comme une chose qui ne sait pas encore son nom, une chose volatile sans poids ni arrières-pensées, comme un besoin soudain et irréfléchi de toucher, de caresser la toile, de l'envahir, comme une envie de soulever un voile.

 

Vendredi 2 juin 2017

Surtout ne pas stagner, ne pas se figer dans une posture, ne pas cristalliser, ne pas se braquer, ne pas se raidir, mais couler, avancer, toujours avancer, changer de forme, le costume que l'on endosse ne doit pas devenir une seconde peau, une fois que l'on a tenu son rôle, il faut le remettre dans la penderie, autant que possible il faut vivre nu, sans artifice, ni décoration, ne pas s'éloigner de sa nature originelle. Il faut vieillir un peu pour comprendre que l'on ne traverse jamais deux fois la même rivière. Aujourd'hui je n'ai plus peur de la vie, je tremble seulement pour ceux que j'aime. Je n'ai plus aucun regret, ils vous rouillent le coeur, vous sclérosent l'âme. Aujourd'hui je n'apprends plus rien, je réapprends tout chaque jour, je reprends mon temps pour revivre. Pour certains continuer à vivre ne consiste plus qu'à essayer de retarder l'échéance fatale, se débattre en vain contre l'inéluctable, le dernier projet étant de mourir en bonne santé, voilà où mène l'orgueil, au dérisoire et à l'absurde. La vie est une terrible affaire, mais c'est elle qui fait de nous des êtres humains, peut- être n'avons- nous pas tous la même taille, les fruits d'un arbre n'ont pas tous la même grosseur, ne mûrissent pas tous en même temps, certains n'arriveront jamais à maturité, la vie leur aura réservé un autre destin, celui de nourrir un merle, un vers, une chenille, mais cela a-t-il vraiment une grande importance, toute notre vie se déroule toujours dans l'instant, c'est  toujours maintenant que tout se joue et pourtant nous oublions sans cesse cette vérité, nous ne sommes que d'instant en instant. Et puis, personne ne devient jamais vraiment adulte. L'enfant que nous avons été est toujours là, bien vivant, tout au fond de nous. Il est comme ce ciel. Avec le temps, nous croyons grandir. Mais la maturité n'est qu'un leurre, une entrave à notre âme libre d'enfant, l'éducation bien souvent n' aura servi qu'à étouffer en nous toute spontanéité, à éteindre ces étincelles qui font toute la joie de vivre, la surprise de vivre. Je pense qu'en vieillissant il nous faut retrouver cette spontanéité de l'enfance. La nuit est tombé, j'ai failli perdre ma toile plus d'une fois aujourd'hui, je mets toute mon énergie, ma force, mon courage dans cette toile, c'est peut- être la dernière que je peins, alors je ne ménage pas mon effort. En huit heures de temps j'ai éprouvé mille sensations, de l'exaltation, à l'abattement le plus profond, de l'enthousiasme au renoncement, cent fois au moins j'ai cru que je n'y arriverais pas que tout était perdu, je me surprends, une telle combativité, c'est contre moi que je lutte, je ne sais pas à quoi ressemblera ma toile une fois finie, mais je la veux digne de moi, je la veux superbe, puissante, éclatante, éblouissante, je veux qu'elle me plaise, pour le moment tant que je peins, elle est mienne, elle est tout à moi. C'est tellement fort, parfois quand je travaille comme je l'ai fait, je suis si fatigué que parfois en la regardant les larmes me viennent aux yeux, je ne suis plus certain de voir les couleurs telles qu'elles sont, je dois attendre demain la lumière du jour.

 

Jeudi juin 2017

Je pense qu’on a tous la capacité dans cette vie d’exaucer ses souhaits. Il faut juste trouver le courage nécessaire. Le futur appartient à ceux qui croient à la beauté de leurs rêves dit-on, cependant si celui qui regarde à l'extérieur rêve celui qui regarde à l'intérieur de lui- même s'éveille. Plus on vieillit, moins les choses paraissent certaines, on finit par se dire que rien n’est acquis, en l’espace de quelques secondes, tout peut changer. Je pense comme Albert Camus et Jean- Paul Sartre qu'il incombe à chacun d'inventer un sens à sa vie et non de découvrir le sens donné à sa vie par un dieu ou par la nature, je crois que l'on reste un homme tant que l'on s'évertue à s'élever au- dessus de sa propre nature, j'ai toujours pensé que je pouvais mieux faire, je ne suis jamais satisfait de ma peinture, je me dis toujours le prochain tableau sera mieux, plus sincère, plus authentique, la lucidité c'est d'être d'honnête avec soi-même, lorsque je peins, je m'efforce toujours de faire du mieux que je peux, ainsi lorsque les gens regardent ma peinture quoiqu'ils en pensent, quoiqu'ils en disent, cela me touche rarement, j'ai tout donné de moi et cela rien ni personne ne peuvent me l'enlever. Est- ce que j'aurais pu mieux faire, je pense que oui bien sûr, mais cela ne concerne que moi, cela n'intéresse que moi, cette partie de moi justement que je ne peux pas communiquer à l'autre, que je ne peux pas montrer à l'autre et qui lui est impossible de voir. Je peins, puis je m'arrête, je regarde la toile, cela me plaît, cela me déplaît, à quoi tout cela renvoie-t-il ? qu'est- ce qui plaît à moi- même ? Qu'est- ce qui me déplaît ? J'essaie parfois d'analyser, de comprendre à quoi je me réfère pour décider de garder telle ou telle partie de mon tableau, en effacer d'autre, pour me repentir. Qu'est- ce qui me flatte dans ma peinture, à quel moment je décide que mon tableau m'est acceptable ? Ce sont des questions auxquelles j'ai bien du mal à répondre. Bien sûr que ma culture, tout le savoir accumulé au cours de ma vie jouent un rôle important dans cette prise de décision, mais je sais qu'il n'y a rien de rationnel dans tout cela, mon instinct, mon intuition me guide le plus souvent dans mon choix, la sensation que j'éprouve à l'instant où je regarde ma toile, le sentiment immédiat que je ressens, me dicte ma conduite, il y a un moment dans la peinture où j'agis, c'est un geste volontaire, mais dans un second temps c'est le tableau qui me dicte ce que je dois faire. A cette étape de sa conception, mon esprit doit s'apaiser impérativement, j'observe ma toile bien plus que je n'agis dessus, cela prend parfois des heures, des jours, des semaines, j'écoute, pour voir il faut regarder longtemps et puis soudainement, la toile me parle directement, m'indique le choix des couleurs à suivre, le geste à faire, à cet instant je ne suis plus que l'artisan de mon oeuvre je n'en suis plus le créateur, je ne fais que participer à la création, je n'en suis qu'un rouage, ce sont les instant les plus magiques, les plus mystérieux, je suis le spectateur de ma propre création, je n'en suis pas l'auteur, il y a un profond mystère dans toute création, on peut toujours expliquer comment on a fait un tableau, mais on ne peut pas affirmer, qui l'a peint, on peut seulement dire qui en est l'artisan, nommer l'ouvrier, je ne suis que les bras, la petite main de la création, un tableau une fois terminé ne m'appartient plus, parce que je ne peux pas affirmer que j'en sois l'unique  créateur, trop de choses ont concouru à sa création, ma contribution me semble trop modeste, trop minime, je n'ai fait qu'étaler de la peinture sur une toile, c'est bien peu de chose, tout le reste me dépasse. Je crois que je ne fais que participer à la mise en place des conditions favorables à la création d'un tableau, tout ce qui s'accomplit ensuite dépasse l'entendement. Je suis pas pas là pour comprendre mais pour vivre, assister à la naissance d'un tableau, ce doit être un peu comme assister à la naissance d'une étoile, c'est être le témoin d'un grand mystère. Il faut avoir du chaos en soi pour faire naître une étoile qui danse.

 

Mercredi 31 mai 2017

Lorsque que j'écris, j'ai parfois l'impression de vouloir sauver le temps, un temps qui passe, qui s'enfuit, je ne sais pas au juste ce que je cherche à retenir en écrivant. Certains me disent qu'on a toujours une intention que ce soit en écrivant ou en peignant, on recherche toujours consciemment ou inconsciemment à se faire voir, à se faire valoir, qu'on est toujours à mendier de la reconnaissance, comme si l'on existait qu' au travers des autres, que dans le regard des autres, je ne partage pas ce point de vue, le monde n'est pas mon miroir, je n' attends rien des autres, pour certaines choses bien sûr nous dépendons les uns des autres, il y a une interdépendance matérielle,vitale, organique, mais elle a ses limites. Mon secret c'est de vivre comme tout le monde en n'étant comme personne. Je me dis parfois que peindre ou écrire c'est une manière plus adroite, plus subtile de se taire, de garder le silence. Souvent les gens étalent de la peinture sur une toile, écrivent deux lignes sur un coin de table et ensuite vous demande: " qu'est ce que vous en pensez ? " je n'en pense rien, certaines choses me touchent, me vont droit et coeur, me font vibrer et éveillent en moi des sensations, des sentiments plus ou moins agréables et d'autres me laissent indifférents, glissent sur moi, me traversent sans laisser de traces. Je ne demande jamais aux gens ce qu'ils pensent de ma peinture et encore moins ce qu'ils pensent de ce que j'écris dans ce journal, beaucoup de personnes laissent toutes sortes de commentaires parce que je les invite à le faire, moi aussi je suis curieux, certains cherchent à nouer un contact, à échanger une correspondance, beaucoup de gens ont des choses très intéressantes à raconter sur leur vie, sur la vie, d'autres ne savent pas s'exprimer ou tout simplement n'ont rien à dire, d'autres pensent que le silence protège leur ignorance, en fait, on trouve de tout dans sa boîte aux lettres, ensuite c'est affaire de choix. Moi dans la vie ce que j'aime par dessus tout ce sont les surprises, j'aime que l'on me surprenne, j'aime surprendre, être là où l'on ne m'attend pas, je suis comme les enfants qui adorent les surprises, cette excitation de tous les sens avant la découverte, si l'est vrai qu'avec l'âge on est de moins en moins surpris par les choses, par la vie, par les gens, la curiosité me conduit toujours à faire d'étonnantes découvertes, à m'enchanter, à m'émerveiller, et surtout à me tenir loin de cette accablante monotonie du quotidien qui anesthésie tous les sens. Je ne me lasse pas d'être curieux de tout, tout me touche, tout me blesse un peu aussi, je suis toujours à l'écoute de tout, je ressens tout, lorsque je me réveille c'est tout un univers en moi qui s'éveille, une immense caravane qui se met en route, ce qui est intéressant dans une énigme comme celle de notre vie, ce n'est pas la vérité qu'elle cache, mais le mystère qu'elle contient, par exemple que nous apprend la mort, cette grande inconnue ? Qu'il est urgent d'aimer maintenant, c'est dans l'amour que se cache l'éternité.

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Mardi 29 Mai 2017

Les mots n'ont pas toujours une destination parce qu' il y a un endroit du coeur qui ne sera jamais rempli, une petite pièce simple et silencieuse qui ressemble à une salle d'attente, on y entre parfois, on y attend un moment et puis on en ressort l'air un peu égaré. L'âge amortit étrangement les sentiments comme une épaisse couche de neige qui diminue l'intensité des sons et affaiblit les vibrations. Les choses qu'on ne dit pas, qu'on écrit pas finissent par pourrir à l'intérieur de soi, formant une vase visqueuse et pesante qui se dépose au fond de notre coeur et finit par tout étouffer. Ecrire me donne une étrange force, c'est drôle d'écrire,  je peux dire tout ce que je veux, à présent dès que j'ai un instant de libre, dès que je pose mon pinceau, c'est pour prendre la plume et m'envoler, parcourir le ciel immense comme un parfum, le parfum c'est l'intelligence des fleurs et une femme sans parfum c'est une femme sans avenir, une femme parfumée a mille fois plus de chance de me séduire qu'une femme qui sent le savon. J'aime les mots, les phrases qui s'incrustent dans la cervelle, celles qui vous touchent en plein coeur et s'impriment dans la mémoire pour toujours, à chaque fois que je pense à cela, je revois Moïse au sommet de la montagne recevant les tables de la loi gravées sur la pierre dans un tonnerre d'éclairs. A présent pendant la journée l'envie d'écrire s'élève en moi comme un vent, un souffle rafraîchissant qui soulève mes pensées, mes souvenirs, comme un courant d'air chasse la poussière des étagères. L'écriture n'est pour moi qu'un divertissement, elle n'a pas la prétention d'être (sé)rieuse mais rieuse. J'aime écrire, j'aime rire, c'est comme si j'avais à présent quelqu'un à côté de moi, près de mon coeur, un ami, un confident, un complice à ma solitude, un allié pour lutter contre la mélancolie qui s'invite parfois dans mon atelier et broie du noir sur ma palette. En écrivant je me demande qu'est ce que je vais écrire et puis cela surgit brusquement, cela jaillit comme ... je n'ose pas l'écrire de peur de froisser la pudeur de celui ou plutôt de celle qui me lira, mais c'est un formidable soulagement, comme une explosion de bonheur, comme un feu d'artifice, une sorte d'orgasme salvateur... J'écris sûrement comme je peins, si je savais à l'avance ce que j'allais peindre je ne peindrai pas. Je ne sais pas ce qu'est un tableau, je crois qu'on l'ignore tous, mais je devine quand il y en a un. De la même manière, lorsqu'il n'y a rien sur une toile, je le vois comme je vois que je ne suis pas mort. Je crois que j'écris comme je tord une serpillère pour l'essorer, en sortir toutes les larmes de mon corps, les émotions des plus subtiles aux plus profondes, des plus charnelles aux plus spirituelles, des plus essentielles aux plus imprévisibles, l'écriture est un peu comme une essoreuse, ça vous lessive, vous rince et vous met à sec. Écrire à présent m'enchante et me divertit de tout. C'est bien qu'on n'ait  pas encore découvert de langage qui pourrait exprimer d'un seul coup ce qu'on perçoit en un clin d'oeil, cela laisse aux peintres de belles et de furieuses années à vivre. Il y a dans l'écriture une certaine sauvagerie tandis que dans la peinture il y a comme une sorte de furie, souvent lorsque je peins j'éprouve une véritable terreur, c'est parfois un  délicieux frisson d'autre fois c'est très proche de la panique, c'est brutal et furieux, ça vous anéantit complètement, mais c'est bon! Comme de faire l'amour avec une femme qui ne désire que vous.

 

Lundi 29 mai 2017

Sans savoir pourquoi, j'aime ce monde où nous venons pour mourir. Souvent à l'aube je regarde la lumière du silence éveiller les couleurs de mes tableaux. Parfois le matin la clarté du jour naissant inonde mon atelier d'une transparence irréelle, sans pour autant manquer de relief, et sa douceur vous effleure aussi légère qu'une caresse. La beauté ne se réfléchit pas, c'est quelque chose que l'on ressent à la première vue, immédiatement, selon des modalités extrêmement simples. Pour voir, il faut regarder longtemps car la beauté n'existe que dans le regard de celui qui s'attarde, la contemplation est un plaisir subtil et délicat. La seule réalité pour moi, ce sont mes sensations, ma peinture n'est peut-être qu'un papillon venu se poser sur mon épaule et qui me rend d'autant plus vain que sa beauté est plus éclatante.  La plupart des gens souffrent de cette infirmité de ne pas savoir dire ce qu'ils voient ou ce qu'ils pensent, ma peinture toute entière est un effort pour rendre ma vie bien réelle, mes impressions sont incommunicables, sauf lorsque je les peins sur une toile. La plupart du temps, je ne pense à rien, et cette chose centrale, qui n’est rien, m’est agréable comme l’air de la nuit, je ne pense à rien, et que c’est bon ! Ne penser à rien, c’est avoir une âme à soi,  vivre intimement le flux et le reflux de la vie, parfois je ne pense à rien, mais vraiment à rien. Je me trouve ici sans raison, comme tout dans la vie. Le vent traverse le ciel sans s'y arrêter, la rue est sale, comme tout ce qui fait la banalité de la vie, je n'ai même pas envie de rêver, tellement la journée est belle. Nous sommes les éternels passagers de nous-mêmes, blottis dans le fond de notre petit coeur,  il n'est pas d'autre paysage que ce que nous sommes. Nous ne possédons rien, car nous ne nous possédons pas nous-mêmes. Nous n'avons rien parce que nous ne sommes rien. Nous sommes si nombreux à vivre, nous sommes si nombreux à nous leurrer. Il est si difficile de décrire ce que l'on éprouve, lorsqu'on sent qu'on existe réellement et que notre âme est bien réelle, si difficile que je ne trouve pas les mots. La littérature, la poésie, la peinture, la musique sont les preuves que la vie ne suffit pas, qu'aimer ne suffit pas , on a besoin de toucher, on a besoin d'être touché, on a besoin d'être caressé, de caresser. On a besoin de jouir, on a besoin de cette petite mort pour se sentir bien vivant. La beauté c'est le nom que l'on donne à certaines choses en échange du plaisir qu'elles nous donnent. Ma peinture est l'intervalle entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, entre ce que je rêve et ce que la vie a fait de moi,  deux abîmes glissant vers le néant, un puits contemplant le Ciel. Je ne sais pas moi-même si ce moi que je vous expose, tout au long de ces pages sinueuses, existe réellement, ou n'est qu'un concept esthétique et faux que j'ai forgé de moi-même. J' écris parce que je lutte, parce que je ne peux me résoudre à accepter l'inacceptable. J'ai travaillé toute la matinée sur ma seconde grande toile, je ne sais pas pourquoi je dis grande toile, le format n'est que de 120 par 160, je dis grand probablement parce qu' elles sont grandes à l'intérieur. En prenant mon pinceau ce matin je me suis dit: " Et si j'écrivais à Dieu. " Sans savoir si je dois attacher ou détacher le "a", m'adresser à Dieu ou faire mes adieux. Je crois qu'il y a un passage secret entre les deux. Mon Dieu,  je crois que j'ai compris qu'il y a peu de choses à comprendre, que vivre, c'est courir, courir le risque de se méprendre. C'est un niveau de conscience à atteindre , un monde à peindre, à dépeindre et qu'il faut sans cesse repeindre tous les jours. Je crois que je sais où se situe la joie, où se situe la douleur. La douleur, au niveau de l'imaginaire , elle est dérisoire et éphémère, la joie, au niveau des viscères, elle est viscérale et sincère. C'est pour cette raison qu'il faut dédramatiser tout le temps, songer à l'absolu et relativiser, songer à la Grâce et pardonner, songer à l'éternité et oublier les morsures de l'actualité, les blessures de l'humanité, notre lâcheté, tout y passe, y compris nous autres passagers, et même si tout prend feu, cela nous fera un peu de lumière. Un instant s’échoue, puis un autre arrive, c'est un éternel recommencement, comme l'océan qui divague, chaque grain de sable sur la plage, n'est-il pas le souvenir d'une vague ?


Dimanche 28 mai 2017

Plus mon désir devient violent, moins je me sens sûr de rien. Je passe d'une toile à l'autre, je sais que je n'en sortirai pas indemne, cette peinture emportera avec elle une grande part de moi, je le devine, mais j'aurai le talent et l'énergie d'aller jusqu'au bout, j'ai déjà tant voyagé, loin, si loin de chez moi. Quand je suis enfermé dans mon atelier, il y a des choses que je ressens naturellement, la vibration de l'air, la  chaleur de la lumière, la tension de la couleur, mon atelier est devenu un endroit merveilleux et la moindre chose ici a une forme absolue. Seul un naufragé qui vient à grand-peine d'échapper à la noyade est à même de comprendre tout le désir qu'on peut avoir de peindre, simplement parce qu'il vous est donné de pouvoir encore respirer, vivre et aimer.  Quand la difficulté de vivre s'intensifie, l'envie vous prend d'aller ailleurs. Une fois que vous avez compris que la peine est partout la même, alors la poésie, l'écriture, la peinture peuvent naître et la vraie culture s'épanouir. Lorsqu'on peint il faut rester attentif au jeu imperceptible des couleurs, chacune nous dit de quoi est fait l' instant, de quoi nous sommes faits, de menues choses sur lesquelles notre regard distrait passe sans s'arrêter, et qui sont pourtant la trame indiscutable de la vie, la substance de notre être.  Quand on voyage il ne faut avoir aucun objectif. Je veux vivre avec légèreté et gaieté, il ne me reste de goût que pour quelque chose qui ressemble à de la curiosité, je préfère errer de-ci de-là, sans laisser de trace. Dans ce monde immense, il y a tellement de gens, tellement de destinations, je n'ai aucun lieu où m'enraciner, installer un petit nid pour vivre tranquillement, rencontrer toujours les mêmes voisins, leur dire les mêmes choses, bonjour, bonsoir, et replonger dans les minuscules imbroglios de la vie quotidienne. Avant même de commencer, je suis déjà dégoûté. Je le sais, je suis condamné à peindre jusqu'à mon dernier souffle, je ne me demande plus qu'est- ce que je vais devenir ? Je deviens chaque jour un peu plus moi- même, un artiste, un  peintre. J'ai été bien des choses dans ma vie, j'ai revêtu bien des costumes, joué bien des rôles, mais je n'y étais pas à ma place, j'y tenais mal mon rôle, il m'a fallu apprendre le courage de dire non, c'est la plus grande conquête de ma vie, c'est ainsi que je suis devenu ce que je suis. Et puis j'ai fait une autre découverte, au fur et à mesure que je deviens ce que je suis, je me perds, cette perte de soi, cet oubli de soi- même est une sensation subtile, absolument délicieuse, la vie est remplie d'incroyables paradoxes. Je sais que pour beaucoup de gens la difficulté réside dans la prise de conscience intérieure de soi, ce qui les en empêche, c'est qu'ils sont trop plein d'eux- mêmes, aussi parfois certains d'entre eux m'approchent, au moins temporairement, ils sont comme des oiseaux de nuit solitaires en quête d'un lieu sûr et désert, sous les toits, où ils pourront se reposer un moment, ces oiseaux- là se sentent bien dans un espace vide, suffisamment vide pour y mettre un instant de côté leur amour- propre et puis ils repartent dans leur nuit obscure. Mois après mois une étrange alchimie s'opère dans mon coeur, ma peinture et mon écriture tissent des liens, s'articulent pour engendrer un mouvement de l'âme plus ample, plus profond, le parallélisme cède le pas à la convergence, l'une éclaire l'autre. Je vais de découverte en découverte, d'émerveillement en émerveillement, tout me vient de l'intérieur, il y a quelque part en moi une source qui coule à flot et inonde mon coeur, irrigue mes pensées et me remplit d'enthousiasme, c'est une sorte d'état de grâce où toutes mes passions contradictoires s’embrasent et me procurent un formidable sentiment de puissance, c'est vraiment jubilatoire et jouissif. Parfois au milieu de mon sommeil, j'entends chanter les oiseaux de nuit.

 

Samedi 27 mai 2017

Je ne me laisse plus abuser par l'illusion de cette société dont la morale consolide un édifice de bonne conscience et de mauvaise foi, affecte en tout le beau style, enveloppe sous des formes raffinées la brutalité de ses provocations, comme une kalachnikov dans un sac Hermès, entre deux eaux, entre deux races, entre deux mondes, entre le bien le mal dont les frontières instables nous laissent songeur, tout ce flou  n'est fait que pour nous protéger d'une vérité insupportable, nous ne sommes que du vide dans du néant, même chez soi, la vie part à la dérive et nous flottons sans savoir où nous allons. Même les fleurs, dans leur science du temps ont le parfum des rayons de la lune, savent- elles si ce monde est un rêve ou la réalité ? L'arc en ciel sait- il que le temps existe ? Je sais que rien ne peut se faire sans la bonté, sans l'intelligence, sans le talent. Pourquoi les fleurs toujours ont-elles  la forme d'une réponse, et les questions tombent en pluie ? Mon coeur se disloque pour peu qu'il se mêle au vacarme assourdissant du monde. Ma peinture c'est mon cerf-volant, toujours plus haut dans le ciel, il cherche à monter en dansant. Plus ma peinture devient belle et plus je deviens laid, étrange paradoxe ! Tout va là-bas vers l’endroit où résonne le fracas des vagues,  je crois avoir laissé tomber quelque chose au passage sur ma toile, sur ma voile. Mon regard se perd dans la pénombre de l'horizon, ce que j'ai perdu ne reviendra jamais, je n'avance plus dans la vie qu'un pas sur deux. J'éprouve souvent la sensation de flotter dans une obscurité profonde et mystérieuse. Non, je ne cherche pas ma route, je cherche au contraire ce qui me déroute, les voies sans issues, les sens interdits, les chemins qui ne mènent nulle part. Certains d’entre nous laisseront un nom qu’on citera encore demain avec éloge, d’autres ne laisseront aucun souvenir et disparaîtront comme s’ils n’avaient jamais existé, est- ce que cela fait une grande différence ? Le meilleur de moi survivra dans ma peinture, elle continuera de parler aux hommes de demain, mais je sais qu'elle leur parlera d'autres choses que de moi. Il n'y a pas de justice, il y a seulement la vérité, c'est ironique, mais c'est une réalité qu'on ne peut ignorer. Je crois que ma véritable raison d'être dans ce monde vient de l'impossibilité de me faire comprendre. Mes connaissances, mon expérience de la peinture me permettent de rendre ma vie plus supportable et tiennent à distance de moi ceux qui vivent comme des animaux pour qui : rendre la vie plus supportable, ne signifie rien. Nous vivons dans une époque d'indifférence totale et pourtant nous sommes inondés par une énorme quantité d'informations, très faciles à obtenir, sur tout un chacun. Et en réalité nous ne savons presque rien sur les autres. Nous ne sommes plus liés les uns aux autres, nous sommes connectés les uns aux autres. C'est plus facile pour soigner son " look ", déconnecter pour empêcher les dérapages, remplacer " la petite c....... " derrière son écran par une petite bécasse, et sanctionner tous les défauts ou les excès de langage, un clic suffit pour relever ce défi : bannir tout ce que vous n'êtes pas disposé à bénir, un clic au lieu d'une claque, car on ne gère bien que ce qu'on digère bien, un geste suffit pour que l'échange ne soit plus indigeste : supprimer tout ce qui est susceptible de vous déprimer. Trois choses à réprimer en toutes circonstances , le manque de respect, l'excès de familiarité, la vanité de celui qui vous en veut ou vous envie. Pour leur apprendre à se conduire, il ne faut pas hésiter à les éconduire, déconnecter tout net , parce que j'ai cru comprendre que vous avez tous les mêmes exigences, un souci de transparence, un désir d'élégance, une aspiration à l'excellence. " Mais pour qui il se prend ce mec là ? " c'est ce que je vous entends penser. Je me prends pour Vous, pardi ! depuis que j'ai réalisé que vous vous prenez pour moi ! Vous pensiez peut- être que j'allais vous dire: " On marche ensemble, on démarche ensemble." Mais le " ON ", c'est la bête, le troupeau ahuri, la bête de somme qu'on oppose à ce que nous sommes. Pour vivre plus joyeusement, plus librement, plus dignement, il faudrait y renoncer pour de bon, ne plus dire : ON, mais dire : NON... nous ne marchons pas  ensemble, nous ne démarchons pas ensemble. " On " porte le masque de l'hypocrisie et de la médiocrité. Aujourd'hui, On,  n'aime pas l'effort mais les forts. On, n'est d'aucun bord, comme le sort qui ne sourit qu'à celui qui s'en sort et se croit dans l'obligation de vous donner des leçons de savoir- penser, mais c'est trop peu de penser, il faut penser fortement. J' écris ce que je pense parce que je pense ce que j'écris,  je n'ai pas fait semblant de penser, car mon but n'est pas de vous plaire, ni de séduire qui que ce soit, penser c'est fatiguant et je me fatigue vite à écrire, c'est pourquoi tenir un journal est bien pratique, j'écris un peu chaque jour, car je me ménage sans trop déménager. Je n'ai pas de prétention littéraire, mon journal, pour moi,  n'est qu'un outil pour peindre, si j'en publie de large extrait c'est seulement pour montrer que si peindre consistait seulement à peindre il y a bien longtemps que j'aurais arrêté de peindre, étaler de la peinture sur une toile n'a jamais fait de personne un peintre et encore moins un artiste.

 

Vendredi 26 mai 2017

Je rédige ce texte aujourd'hui pour répondre à toutes vos questions et à vos commentaire.
J'écris ma vie, je peins ma vie pour éclairer la vôtre, pour nous autres misérables, pour tout l'amour que nous avons reçu et déçu, amour qui nous a mordu sans nous avoir prévenu, nous l'avons tous plus ou moins vécu. Nous y avons cru. Nous l'avons voulu éperdument, mais nous l'avons perdu, parce que nous sommes mal fichus, cet être qu'on aime, on ne peut vivre sans lui, mais on ne peut vivre avec lui non plus.  C'est un puits sans fond. Cet amour, on le fuit ou il nous fuit, et cette fuite est sans suite. Un amour qu'on ne peut rattraper, un amour que nous avons raté, il est arrivé trop tôt, il est arrivé trop tard. Trop tôt pour faire l'histoire... Trop tard pour refaire l'histoire. Les êtres ne s'emboitent pas les uns dans les autres.  Diable ! C'est... irrémédiable. Quand on ne se ment pas, on réalise que la vie nous ment lorsqu'elle nie ce déchirement par rapport à l'autre, par rapport à soi, par rapport à l'infini... On sait qu'on ne peut pas combler le fossé. La liberté de choisir est une clef de l'évolution mais aussi une épreuve. Le monde n'est que le lieu où la vie s'aventure et mon âme est un pays venteux. Tout ça c'est du vent,  demandez à la vie à quoi elle sert, elle ne vous répondra pas. Elle ignore tout de nos philosophies, de nos religions, de nos théories, elle ne sait pas ce que signifie le mot "néant". Comment pourrait-elle comprendre ? La vie c'est un mouvement gratuit, qui nous est donnée, libre à chacun de la voir comme elle est, de l'aimer simplement pour le bonheur d'aimer. Et si vous ne voulez pas d'elle, que lui importe, elle passera sans vous ! Moi je crois que dans la vie la seule chose qui vaille c'est d'aimer, tout le reste c'est du vent, ça tourne puis ça s'en va, dieu lui- même est un peu comme le vent, on ne le voit pas, on ne sait pas d'où il vient, ni où il va, mais on le sent, on l'entend, puis un jour il nous emporte comme les feuilles mortes . Le vrai savoir, la véritable connaissance du monde ne peut pousser qu'en pleine terre, enraciné dans la chair même de notre vie, sinon elle n'est rien qu'une croyance périssable, une vaine mondanité. Il n'y a pas que la terre qui sache se laisser emporter par un cyclone, il n'y a pas que les planètes qui sachent tourner autour du soleil, nous aussi le savons. Je suis souvent effaré par le manque de profondeur de mes contemporains, leur sensibilité n'est que trop souvent une ridicule sensiblerie, de la minauderie. La vie est une amoureuse impitoyable, elle seule connaît nos désirs véritables, nous les ignorons souvent, elle seule est imperturbablement fidèle. Il m'a fallu pourtant accepter l'évidence que ma volonté n'était pour rien dans mes cheminements et qu'un veilleur malicieux, en moi ou hors de moi, s'obstinait à ridiculiser le hasard. J'ai aujourd'hui la certitude apaisante, quoique déraisonnable, d'avoir été mené sans cesse où je devais aller. Non point que j'aie été l'objet d'une attention particulière mais parce que chacun en lui a sa boussole qui l'attire à ce qu'il lui faut. Tous les ânes vont aux chardons, tous les chiots à la mamelle. Les hommes, eux, vont au savoir. Leur destin est de découvrir, d'éclore toujours plus amplement, de déployer sans fin leur esprit, leur conscience. Leur chemin est obscur, étrange, tortueux. Ils peuvent certes s'égarer, s'embourber dans l'absurde et tomber dans les pièges que les autres nous tendent. Il m'est arrivé souvent de me perdre dans les bras d'une petite sotte, de me laisser abuser par des mirages, comme à tout voyageur, mais même au plus noir des marécages,  je n'ai jamais désespéré de retrouver mon chemin, celui qui est le mien. Peut- être qu'à vous aussi cela est arrivé un jour, en chemin, de vous baisser, ramasser un caillou que vous avez remarqué et puis de le mettre machinalement dans votre poche. Il y a longtemps de cela, un après- midi où il faisait froid, j'ai rapporté un de ces cailloux chez moi, l'ai posé sur la table de la cuisine. J'étais fatigué, mouillé, le cerveau vide, j'ai préparé un café puis me suis assis à la table.  Comme je regardais ce caillou, sans plus rien espérer de lui, je l'ai vu environné d'un vague halo et j'ai perçu, dans ses dedans, une sorte de battement. Je me suis dit : "Bon Dieu ! Il est vivant !" Et tandis qu'un étonnement jubilant montait dans ma poitrine, quelque chose de lui s'est approché de moi, quelque chose de lourd, de timide, d'heureux. C'était comme un regard sans visage, sans yeux, rien d'autre qu'une force aimante semblable à la chaleur d'un regard. C'était trop émouvant. C'est tout. Pourquoi ne vit-on pas ces choses plus souvent ? Elles sont si simples ! Mais qui se soucie de regarder dans un caillou ? On pousse devant soi quelques idées distraites qu'on croit indiscutables. Un caillou ? C'est moins qu'une plante. C'est sans valeur. C'est chaotique. Et le passant va son chemin, cherchant un ami peut-être, ou le sens de sa vie, ou la maison de Dieu. Tout était là pourtant, sur le bord de la route, dans ce caillou effleuré d'un oeil vague. Il aurait suffi de se pencher sur lui, et d'oser faire sa connaissance. Il aurait suffi de renoncer un instant à quelques certitudes, quelques suppositions. Il aurait suffit d'un peu d'oubli de soi, d'un rien d'amour. Si vous aimez les choses, elles viennent à vous , elles vous parlent, elles se mettent d'elles-mêmes à votre service. L'amour que vous donnez à un caillou provoque l'éveil de l'amour endormi dans ce caillou, parce que dans toute chose il y a de l'amour endormi, du désir d'échange, des élans de gratitude qui n'attendent que d'être réveillés.
Vous avez voulu que je vous parle de moi, je vous ai parlé. Je suis un artiste, un moine, j'appartiens à l'ordre des clochards célestes qui remonte à la nuit des temps, une sorte de Roi mage en chemin perpétuel vers d' éternelles renaissances. Certains voient la mort devant eux, mais non, elle est derrière nous, toujours derrière, dans la terre soulevée par les semelles du temps, à l'instant même où je vous parle elle est là, dans tout ce qui meurt au fond de votre coeur en ce moment même et pour lequel vous ne faites rien, car vous renoncez trop facilement.  Je ne m'intéresse qu'à ce qui fait la grandeur d'un être, je ne m'attarde pas sur leurs défauts, leurs imperfections, leurs travers, leurs vices, tout ce fatras qui nourrit la rancune des jaloux, de ceux qui ne savent pas être heureux parce que le bonheur, eux, ils le surveillent, comme un chien garde la porte. La plupart des gens ont peur de Celui qui est là, dans leur peau, de Celui qui a décidé un jour de descendre sur cette terre pour goûter les saveurs de la vie, pour en jouir à pleines dents, à pleines mains, par les tous les pores sa peau, pour la nourrir de son propre savoir, pour accomplir ce qui doit l'être, et qui a choisi son corps pour maison. Celui-là a une histoire beaucoup plus longue et intéressante que le vague récit des touristes de la vie, de ceux qui ne sont jamais descendus du train pour respirer l'air des champs, sentir le parfum des fleurs, écouter le chant des oiseaux, de ceux dont la vie n'est qu'un tiroir caisse et qui ne savent que vous rendre la monnaie. Mais c'est pas bien grave, pour eux, ce sera pour une autre fois. Je me demande souvent: mais qu' attendent tous ces gens pour vivre leur vie, la leur ? Qu'attendent- ils pour oser vivre leur vraie vie, pourquoi restent- ils emprisonnés dans l'attente, dans des postures grotesques, à suer sang et eau derrière un masque de carnaval, à tournoyer comme des girouettes au milieu de ce bal astral ? Quand on attend, rien ne vient, attendre c'est mourir. D'ailleurs, qu'est-ce qui pourrait venir ? Tout est là, depuis toujours ! Il n'y a qu'à se baisser et ramasser, c'est tout. L'amour dans le caillou, la gratitude d'une petite pierre, la sentir, toutes ces choses que j'ai faites, toutes ces choses que je vous raconte, que j'écris dans ce journal à quoi vous servent- elles ? Ce petit caillou, lui, posé sur ma table, il m'a examiné des pieds à la tête, l'air surpris, puis ravi, il m'a dit : "  C'est pour ça que nous sommes au monde ! Pour inventer la vie ! "

 

Jeudi 25 mai 2017

Désormais, on ne cherche plus à se connaître soi-même, mais à être connu des autres, reconnu, ce besoin de reconnaissance devient une vraie pathologie, étrange paradoxe qui fait que l'on devient ce qu'autrui veut qu'on soit. Peindre, ce n'est pas laisser sa trace en tant que nom, en tant que personne. C'est laisser la trace d'un regard, d'un regard sur le monde. Je comprends bien le désir actuel, chez beaucoup de gens, de peindre leur vie, sans souci artistique, spontanément. Notre époque se caractérise, à mon sens par une dispersion de soi, un évanouissement de la mémoire collective qui font que chacun a envie de laisser une trace. On a envie de témoigner. De témoigner de son passage sur Terre. On voudrait que soient conservées des pensées, des images, des choses insignifiantes même, tout simplement parce que ça a eu lieu. J'ai ce besoin moi aussi. Mais je ne le sépare jamais d'un besoin de connaissance, peindre, écrire, lire, c'est viser à la connaissance de soi et du monde. Peindre c'est beaucoup de travail, peindre pour peindre ne m'intéresse pas, faire un tableau doit toujours être un évènement extraordinaire, c'est la raison pour laquelle peintre ne peut pas être un métier. Tenir un journal, comme un journal de peintre, ce n'est pas tenir une comptabilité des jours, ni comme le font les grands écrivains construire un autre temps que le temps vécu comme Proust ou Flaubert, mon journal consiste en une déposition des jours. J'écris spontanément ce que je crois être ça, je ne me fie qu'à ce sentiment, lorsque je pense que ce n'est pas ça, j'efface tout simplement, parfois je me laisse aller à écrire des choses qui ne sont pas moi qui s'écartent du sens de ma réalité, et à ce moment là, il y a toujours un ami bienveillant ou une tendre amie pour me dire: " Non, là Grégoire ce n'est plus toi. " c'est à cela que l'on reconnait ses vrais amis. Ma peinture n'est pas la vie, elle l'éclaire un peu , la rend plus transparente, un peu moins opaque. Certains pensent, les écrivains surtout, que l'on ne peut pas penser autrement qu'avec des mots, je ne partage pas cette affirmation, la peinture, la musique ont parfois un pouvoir d'évocation si puissant qu'elles vont droit au coeur et peuvent modifier profondément le comportement et la manière d'être. L’intérêt de la peinture, c’est qu’elle ne se lit pas, elle se regarde, à la différence d'un livre dont la lecture prend un certain temps, le tableau nous révèle tout en un instant, un tableau c'est un livre qui n'a qu'une page, qu'un recto, mais son appréhension n'en est pas moins pour autant plus aisée. Je ne peins pas parce que les mots me manquent, mais parce que peindre est un mouvement du corps et de l'esprit, ce n'est pas seulement une activité intellectuelle, mais aussi une gestuelle pleine d' érotisme et j'aime cette simultanéité. J'ai besoin de mes mains pour penser. Je ressens les choses bien plus que je ne les pense. L'art suprême reste cependant l'art d'aimer, au même titre que la peinture il nécessite de la pratique, de la finesse, de la détermination, de l'humilité, de l'énergie et de la délicatesse. Parfois j'entends dire qu'il n'y a plus de grands peintres comme autrefois, je crois surtout qu'il n'y a plus le public instruit d'autrefois, qu'il s'est installé dans notre société, surtout dans la classe moyenne,  une sous-culture hideuse et mercantile, mais de grands artistes il y a en toujours eu seulement on les voit moins, on est obligé de se tourner vers d'autres publics plus difficilement accessibles eux aussi et parce que la discrétion est devenue de mise à notre époque. Chaque jour je reçois des dizaines de courriers auxquels j'essaie de répondre plus ou moins vite, je ne passe pas tout mon temps derrière l'écran de mon ordinateur, de plus certains commentaires, certaines questions reviennent très souvent auxquels j'essaierai de répondre dans ce journal.

 

mercredi 24 Mai 2017

  • Ce matin je me suis levé très tôt, en pénétrant dans l'atelier j'ai regardé ma grande toile et puis toutes celles de mes élèves, je me suis assis, j'ai bu mon café, que nous étions bien ensemble ! Je pense souvent à mes élèves, ils sont tous si différents les uns des autres et pourtant ils partagent de nombreux points communs, des qualités humaines que j'admire, la constance, une soif de perfection mais surtout une audace incroyable, ils n'ont pas peur d'oser, hier un élève a commencé la reproduction d'une oeuvre de gustave Klimt, c'est extraordinaire. Depuis plusieurs semaines l'atelier vit au rythme de Picasso, d' Ingres, de Manet, de Ferruzzi, de Da Messina. Je me dis souvent que j'ai eu une chance extraordinaire d'avoir côtoyé toute ma vie les plus grands chefs- d'oeuvres du patrimoine mondial et d'avoir toujours fréquenté les plus beaux esprits au travers des livres. Bientôt je vais revoir mon étoile, elle est si brillante, chacun fois que nous nous voyons, elle illumine ma vie, mon atelier, elle a un remarquable instinct, une puissance de discernement étonnante et bien que nous appartenions à deux cultures très différentes, nous nous retrouvons toujours avec un immense plaisir, oui plaisir c'est le mot juste, nous nous plaisons l'un à l'autre, c'est merveilleux de rendre hommage à la beauté, au charme, à l'élégance, à la féminité, j'aime ses courbes, le goût de sa peau, la cambrure de ses reins et son sourire, son incroyable sourire d'enfant qui fait briller ses yeux et m'envoûte littéralement.  Autant la femme parfaite est une pintade, autant le prince charmant est un dindon ! Je ne suis plus dupe, je suis un rêveur et parfois j'aime me bercer d'illusions, personne n'est parfait, mais s’accepter imparfait, c’est déjà s’approcher de la plénitude. Ce qui est bien avec les femmes qui ont de l'humour c'est qu'elles vous font vite oublier toutes les autres petites bécasses qui sont jolies, mais qui font caca elles aussi ! De toutes les façons les gens sont beaux quand ils font ce qu'ils aiment, il faut se dire que tout ce qui vaut la peine d'être vécu nous met forcément en danger, oser vivre c'est se mettre en danger, vous croyez que Dieu ne s'est pas mis en danger en créant l'homme, fallait oser pour faire un truc pareil ! Écrire ce journal d'un peintre, pour moi c'est un peu comme faire un voyage en voiture, je grignote beaucoup de chocolat, je regarde souvent dans le rétroviseur et j'ai parfois peur de ne pas savoir où je vais, mais c'est vraiment jouissif d'écrire, on peut vraiment se lâcher complètement. Quand je peins, je ne suis ni un homme, ni une femme, je suis un artiste, mais quand j'écris je peux devenir un peu tout, gentil, caustique, brutal, véhément, grossier, mais jamais vulgaire, ironique, éloquent, bref jouer à être sérieux, je ne fais jamais semblant. Je suis quelqu' un de tout à fait normal, grand, mince, élégant, raffiné, cultivé, bel homme, avec une certaine prestance, persuadé que sa vie est fantastique et absolument sûr qu'une vie merveilleuse m'attend au coin de la rue, je suis comme tout le monde en fait. Je sais qu'avec tout çà je ne m'en sortirai jamais ! Heureusement que j'ai dans ma vie des gens réconfortants, des gens avec qui je peux me détendre, parler et rire. C'est juste qu'ils ne sont pas assez nombreux mais ils sont formidables.

 

Mardi 23 mai 2017

Il y a des larmes plus humides que d'autres, celles de la tristesse, et celles plus sèches, de la détresse qu'on ne peut avouer. Je sais que la seule liberté qui vaille d'être vécue est la liberté d'être, qu'il est important de prendre le temps de regarder un nuage, de suivre le vol d'un oiseau, le balancement d'une fleur au vent, de se laisser surprendre par les plus petite choses de la vie, il y a des parfums qui ralentissent l'écoulement du temps. Parfois lorsque je me réveille, je me dis qu'aujourd'hui c'est le premier jour du reste de ma vie, et lorsque je rentre dans mon atelier je me dis que je suis le plus heureux des hommes, que ma vie ne ressemble à aucune autre, qu'elle est extraordinaire, chaque matin je me fais la fête parce qu'à présent lorsque je peins, je me dis toujours que c'est peut- être mon dernier tableau, alors j'y mets tout mon amour, toutes mes joies, mes peines et mon chagrin, chacun de mes tableaux est une sorte de testament, un condensé de toute une vie. Je me suis toujours demandé pourquoi c'est celui qui aime le plus qui souffre le plus, ce devrait être le contraire pourtant. J'ai toujours eu besoin d'une liberté mouvante et fluide, je n'ai jamais su prendre ou donner quelque chose à quelqu'un, il me faut toujours partager, vivre à deux l'instant, c'est pourquoi j'ai toujours eu une profonde aversion pour le commerce. Je crois profondément dans l'économie du savoir, dans l'échange et le partage des connaissances, vingt siècles de mercantilisme ont conduit l'humanité au bord du gouffre.  Il ne suffit parfois que de prendre la main de celui qui vous la tend pour changer le cours de ses rêves. Il y a dans chacun de mes tableaux tant d'existences qui le traversent, tant d'univers où je suis né, tant de réalités si proches et si lointaines. Il est des rencontres extraordinaires qui surgissent dans notre vie sans prévenir, qui ont un caractère magique par la qualité de ce qu'elles révèlent en nous, ou chez l'autre, qui nous appellent au plus profond de notre être, du plus lointain de notre histoire, qui éclairent notre vie d'une lumière plus vive, plus féconde, nous mettent dans un état de grâce, nous animent d'un formidable élan créatif qui nous portent au-delà de tout ce que l'on avait pu imaginer. Si vous me demandiez pourquoi je parle autant, pourquoi j'écris, pourquoi je peins tous les jours ? je vous répondrais sûrement:" Pourquoi n'en faites- vous pas autant ?"  peut-être parce que c'est une perte de temps de réfléchir quand on ne sait pas penser. J'ai déjà perdu tant de choses dans la vie que je me dis que je n'ai plus que moi à perdre à présent ! Après le départ de mes élèves, j'ai peint tout la journée, ma grande toile m'aspire, m'inspire complètement, c'est une fenêtre ouverte sur un univers parallèle au mien, un formidable chaos, quelque chose de mouvant, d'informe, le commencement d'un commencement. Je crois que ce qui nous lie les uns aux autres, ce sont nos souffrances,  nos blessures, elles nous lient aux autres bien plus qu'elles nous isolent intérieurement comme on l'imagine, on dit souvent que les grandes souffrances sont silencieuses, cela ne veut pas dire pour autant qu'elles ne savent pas se faire entendre, se faire comprendre. J'ai survécu à la folie des hommes, c'est peut- être cela qui me donne aujourd'hui le courage d'aimer encore et d'oser vivre ma vie. Oser, avoir le courage, avoir l'audace, dans les saintes écritures, dans la genèse on trouve cette phrase: " Au commencement il y avait le Verbe. " mais lequel ? Le premier qui me vient à l'esprit c'est... OSEZ. Ce que j'ai appris de ma vie, c'est que tout est possible, il suffit d'y croire de toutes ses forces.

 

lundi 22 mai 2017

Avoir du chagrin ne nous transforme pas, il nous révèle plutôt tel que nous sommes réellement, même si les épreuves de la vie développent en nous parfois une extraordinaire résilience. Les artistes figurent parmi les personnes les plus persévérantes et courageuses que l'on puisse trouver sur terre. En une année, ils vivent plus de situations difficiles et d'échecs que la plupart des gens dans toute une vie. Chaque jour, les artistes font face au défi financier d’être un travailleur autonome, au manque de respect, à l'incompréhension des gens qui pensent qu'ils devraient trouver une « vrai job », affronter leur propre peur de ne jamais plus travailler à nouveau. Chaque jour, ils doivent ignorer et dépasser l'idée que ce à quoi ils consacrent leur vie est peut-être une chimère. Chaque année qui passe, nombre d’entre eux regardent les personnes de leur âge franchir les étapes d’une vie normale : voiture, famille, maison et épargne. Mais ils restent fidèles à leurs rêves en dépit des sacrifices consentis. Pourquoi ? Parce que les artistes sont prêts à dédier leur vie entière pour faire naître ce moment, ce trait, cette ligne, ce geste ou cette interprétation qui touchera l'âme du public. Les artistes sont des êtres qui ont goûté au nectar de la vie, dans cet instant cristallisé où leurs créations ont touché le coeur de l'autre. À cet instant là, ils sont si proches de la magie, du divin, de la perfection, comme personne ne le sera jamais. Et au plus profond de leur coeur, ils savent que dédier leur vie à faire naître ce moment vaut plus que milles vies. J'ai mené bien des combats dans ma vie avec cette soif d'absolu que bien peu de personnes n'arriveraient à imaginer, j'ai perdu bien des batailles face à des ennemis qui n'en valaient pas la peine, perdu bien du temps avec des gens lâches et insignifiants, aimé bien des femmes vaines et sottes, enseigné mon art aux quatre coins du monde et me voilà à présent encore debout, encore... comme ce mot sonne étrangement à mes oreilles aujourd'hui ! Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, des occasions formidables, des possibilités, des sentiments qu'on ne pourra plus jamais retrouver. C'est cela aussi vivre. Mais à l'intérieur de notre esprit il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Nos souvenirs, c'est quelque chose qui nous réchauffe de l'intérieur et qui nous déchire violemment le cœur en même temps. Certains souvenirs se refusent à sombrer dans l'oubli, quels que soient le temps écoulé ou le sort que la vie nous ait réservé. Des souvenirs qui gardent toute leur intensité et restent en nous comme la clé de voûte de notre vie intérieure. Il y a en moi une tristesse si profonde qu'elle ne peut pas même prendre la forme des larmes. En écrivant ce journal, je m'aperçois que c'est mon histoire intime que je cherche à découvrir, j'essaie d'atteindre mon âme. Il y a des jours où certaines choses s’emparent de moi, des petits riens, des choses sans importance, un bouton de fleur, un chapeau égaré, une petite tasse, une petite mélodie, un parfum, des choses simples et modestes qui n’ont plus nulle part où aller, elles errent en moi, parfois pendant de longues heures, puis retournent d'où elles sont venues, des ténèbres. On peut aller aussi loin qu'on veut, mais on ne peut pas se fuir soi-même. Je trouve qu'une existence humaine, même si elle dure très longtemps, n'a aucun sens si l'on n'a pas le sentiment de vivre quelque chose d'intense. Je n'ai pas peur de mourir, je crois bien que je n'ai jamais eu peur de la mort, ce qui me préoccupe c'est plutôt tout ce qui meurt moi en ce moment, toutes ces émotions qui s'entassent au fond de mon âme, tous ces sentiments qui se figent et périssent dans mon coeur tandis que je suis encore vivant, comment faire pour les maintenir en vie ? écrire? peindre? Peindre tout en essayant de rendre ma peinture la plus vivante possible ? Je lutte tous les jours pour garder une parcelle d'amour vivante en moi.

 

Dimanche 21 mai 2017

Avant toute chose, avant le verbe, avant la croyance, il y a l'émotion. Il règne ce soir dans mon atelier une atmosphère fantastique, palpable, il flotte de l'excitation, de l'extase, de la terreur, un mélange de mystère et d'inconnu qui embrase tout mon atelier, cela faisait des années que cela n'était plus arrivé. J'ai commencé tôt ce matin la peinture d'une très grande toile, pendant des heures je me suis complètement âbimé en moi, complètement oublié, s'il est vrai qu'à présent les plus beaux voyages que je fais, je les fais les yeux fermés, la peinture cependant a ce pouvoir de vous emporter si loin qu'on oublie d'où l'on est parti, elle vous transporte dans un ailleurs au- delà de tout ce que l'on peut imaginer, chaque coup de pinceau repousse une limite, déséquilibre l'univers fragile que l'on se construit jour après jour pour se mettre à l'abri, à l'abri de quoi ? Je ne sais pas en fait, c'est devenu tellement une habitude de toujours se protéger, que l'on finit par ne plus savoir de quoi on se protège. Mais maintenant me voilà totalement à découvert, nu, en terrain inconnu, j'ai parfois l'impression d'être le premier homme, c'est une sensation étrange, un peu comme celle d'être le premier à laisser l'emprunte de ses pas sur une vaste étendue recouverte d'une neige fraîche et immaculée.  Ce matin en plongeant dans le vide, je me suis rapidement laissé aller, complètement abandonné, emporté par le seul mouvement de mon pinceau sur la toile, ma main trace des hiéroglyphes, une écriture dont j'ignore le sens et qui pourtant parle à mon âme avec tant de force et de conviction, me raconte une histoire qui résonne en moi, comme un chant lointain, une sorte de vieux psaume, un cantique oublié qui me met dans une sorte de transe et m' envoûte. Lorsque je peins j'éprouve souvent cette sorte de vertige, de délicieuse terreur, je ne sais pas où la peinture m'emporte, sur quel rivage je vais aborder, je ne sens plus le pinceau dans mes mains, je regarde fasciné ces formes, ces horizons, ces paysage surgir du chaos et se dérouler un instant sous mes yeux puis s'engloutir à nouveau dans cet océan chaotique, parfois ils ont la douceur et la rêverie d'une mélodie de Debussy ou de Satie, parfois les accents d'une musique de Moussorsky. Toute la journée j'ai travaillé avec une seule couleur, ce profond bleu de Prusse si envahissant, si pénétrant ! Une fois achevé cette première couche, j'ai versé de la poudre d'or sur la toile afin de lui donner la clarté d'un ciel étoilé. La nuit est déjà tombée depuis longtemps sur l' atelier et la lumière électrique fait scintiller le tableau de mille feux qui s'animent lorsque l'on se déplace devant la toile créant ainsi un mouvement magique, une ondulation vivante, une sorte de vibration cosmique. A présent je l'observe, la regarde, la contemple, peut- être est-ce l'inverse, peut- être que c'est elle qui me scrute, me dévisage, m'envisage, maintenant nous nous épions, attendant le prochain moment, la prochaine rencontre. Tout est incertain, tout est indéfini, cependant certains infinis sont plus vastes que d'autres. Sans souffrance, comment connaître la joie ? Les traces que je laisse sur mes toiles sont trop souvent des cicatrices. Mes pensées sont des étoiles qui ne peuvent plus se contenter de la nuit pour briller.
 

samedi 20 mai 2017

Je le vois bien aujourd’hui, autour de moi. Les gens que je côtoie n’ont plus foi en rien, mais ils paraissent certains de détenir ainsi la voix de la raison. Alors en quoi leur présence au monde a-t-elle la moindre importance s’ils n’ont plus le désir d’entreprendre quoi que ce soit pour tenter d’améliorer la vie de leurs semblables ? Je ne veux pas devenir comme ça, je nous trouve repus, rassasiés, cyniques et tristes. Je ressens tout ça avec beaucoup plus d’acuité depuis que je suis ici, je vois bien que les gens ont la foi du charbonnier, une foi simple et naïve qui ne prête aucune attention aux questions posées par la foi, la leur ne fait que réduire leur intelligence au silence. Hier je m'entrenais avec un ancien ami qui est aujourd'hui l'évêque de Prague, il me parla longuement de l'encyclique " Foi et raison ", du Pape Jean-Paul II, qui dénonce le fidéisme, qui n'est autre que la foi du charbonnier. Le fidéisme exclut cette démarche de la raison et de l'intelligence. La foi n’est pas irrationnelle, même si elle va plus loin que la raison, être croyant ne nous oblige pas à « penser idiot ». La foi ne peut pas déshonorer l’intelligence. Entre la naïveté religieuse et l’idolâtrie de la raison humaine, il y a place pour une démarche raisonnable qui respecte et l’homme et Dieu.  Il faut élargir la raison et non pas la supprimer. La foi n’est pas seulement une intuition, un acte dans le vide, elle n'est pas fille de la superstition, ni une croyance dans l'irrationnel, ni dans quelques valeurs, tel que l'amour de son prochain, la bonté, la charité et toutes ces belles intentions qui pavent l'enfer et les rues de nos villes. Il y a des repères pour l’intelligence. Notre niveau de croyance est proportionnellement égal à notre niveau de peur. Nous avons peur de deux choses essentiellement l'une est de ne pouvoir obtenir ce que nous désirons et l'autre de ne pouvoir éviter ce que nous craignons. Notre vie s'écoule entre les deux rives du désir et de la crainte, mais quoiqu'il arrive l'eau coule, coule, et retourne à l'océan, notre destin individuel et collectif est scellé depuis la nuit des temps. Mais cependant la plus part des gens vivent comme s'ils n'allaient jamais mourir et plus ils vieillissent et plus ils deviennent susceptibles, méfiants et méchants, et plus la haute opinion qu'ils ont d'eux- mêmes ne fait que croître à en devenir monstrueuse, notre société est frappée d'hyper- narcissisme condamnant les individus à une ultra-moderne solitude que ni l'argent, ni la consommation à outrance, ne parviennent à desserrer les mâchoires. Il y a trop d'espérance pour soi et pas assez d'amour de l'autre dans notre société. Ce que j'attends de ma peinture c'est qu'elle soit à la hauteur de l'humanité, de celle que j'aime, de celle dont parle Rabelais, Montaigne, Montesquieu, La Bruyère, Villon, Ronsard, Du Bellay, Louise Labé, Etienne de la Boétie, Voltaire, Diderot et tant d'autres. Si les gens d'aujourd'hui ne savent  plus où ils vont, s'ils sont tellement influençables et influencés par les médias, la télévision, la presse, par internet, par le curé du coin, le tribun du quartier, c'est tout simplement parce qu'ils ont oublié d'où ils venaient, voilà la raison de cette errance individuelle et collective, la foule du peuple n'est plus qu'un troupeau d'ahuris dont l'aveuglement et l'ignorance n'ont d'égal que leur égoïsme et leur mesquinerie, non je ne veux pas que ma peinture ressemble à ça, je hais ces petits intellectuels bourgeois et l'atmosphère cauteleuse de leur salon où la culture n'est qu'un accessoire de décoration, une vilaine dorure sur une méchante insignifiance. Je n'aime que le vrai, le spontané, l'authentique, le courage d'oser vivre sa vie et d'aimer ce que bon vous semble, j'aime l'audace d'être soi-même, je hais le snobisme de l'argent, les faux- semblant du politiquement correct, la lâcheté, le paraître avant tout. Le fond de mon jardin n'est pas un cimetière entre tas de fumier et tas d'ordure, dans le fond mon jardin je cultive des fleurs rares et précieuses dont les couleurs et les parfums sont autant de promesses d'amour et de sincérité, la seule chose qui vaille la peine dans cette vie c'est d'aimer tout le reste est superfétatoire et vain.

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vendredi 19 mai 2017

On n'imagine jamais assez loin à quel point on est seul à vivre sa vie. Mes plus grands instants de solitude sont ceux que je ressens lorsque je suis face à ma toile blanche, dans mon atelier, un peu à l'écart du tourbillon de la vie, cette vie où plus personne n'écoute personne, ne répond à personne et où personne ne s'en formalise comme s'il était clair au fond que chacun est une forteresse qui tient debout dans la solitude du coeur et de la chair qui se protège, se bat, se débat,  puis peu à peu se délabre et parfois avant de s'effondrer émet une faible lumière comme pour signaler qu'ici quelqu'un avait vécu. Je ne suis pas masochiste mais c'est fou comme la souffrance aiguise la sensation d'exister, moi je suis bien plus souvent en larmes qu'en vie. C'est impossible de voir sur le visage de quelqu'un à quel point il est abîmé à l'intérieur. On ne connaît personne, soi-même encore moins que les autres. Parfois je me demande qu'elle est la couleur de la mort ? Est-elle réellement noire ? Je n'ai pas une assez haute idée de l'humanité en général et de moi-même en particulier pour imaginer qu'un Dieu ait pu nous créer. Cela ferait une bien grande cause, pour un si petit effet ! Trop de médiocrité partout, trop de bassesse, trop de misère, et trop peu de grandeur, comme disait Pascal.  La simple connaissance de soi, comme dit Bergson, pousse à plaindre ou à mépriser l’homme, davantage qu’à l’admirer. Trop d’égoïsme, de vanité, de peur. Trop peu de courage et de générosité. Trop d’amour propre, trop peu d’amour. L’humanité fait une création tellement dérisoire. Comment un Dieu aurait-il pu vouloir cela ? Il y a du narcissisme dans la religion, dans toutes les religions, si Dieu m’a créé, c’est que j’en valais la peine! Je respecte les croyants mais en même temps je les plains.  Pourquoi Dieu plutôt que rien. Le silence intérieur, devant le silence de l’univers, cela me parait plus juste, plus fidèle à l’évidence et au mystère de notre présence et de celle de l'univers, plus authentiquement spirituel. Prier ? Méditer ? Ce n’est que mettre des mots sur le silence. La contemplation silencieuse vaut mieux, l’attention vaut mieux, l’action vaut mieux. J' ai toujours pensé qu'il n'y avait qu'une seule religion c'est le silence, garder le silence voilà la plus grande religion.  Au sujet de l'amour, la définition la plus bouleversante que je connaisse est celle qu'en donne Adorno dans Minima Moralia,:" Tu seras aimé lorsque tu pourras montrer ta faiblesse sans que l'autre s'en serve pour affirmer sa force." Mais je crois surtout qu'il n'y a pas d'amour sans pardon, pardonner, ce n'est ni oublier ni effacer, c'est renoncer à punir, à haïr, à condamner. Je crois que nous aurions tous beaucoup à gagner à moins espérer et à aimer un peu plus. Si la peinture ne m'aide pas à être heureux, tout au moins elle m'aide à être moins malheureux, c'est déjà énorme. Le peintre Courbet disait à ses élèves : "Cherche si, dans le tableau que tu veux faire, il y a une teinte encore plus foncée que celle-là ; indiques-en la place, et plaque cette teinte avec ton couteau ou la brosse ; elle n'indiquera probablement aucun détail dans son obscurité. Ensuite, attaque par graduations les nuances les moins intenses, en t'essayant à les mettre à leur place, puis les demi-teintes ; enfin tu n'auras plus qu'à faire luire les clairs.." Cela vaut aussi pour la pensée. Il faut commencer par le plus sombre, chercher "le vide, et le noir, et le nu", et dégager progressivement la lumière. Car la nuit est première. On n'aurait pas besoin autrement de penser. Tout commence par un grand désespoir.

 

Jeudi 18 mai 2017

Aimer sans envahir, dire sans trahir, garder sans posséder, j'aimerais être moi- même au plus secret de toi dans ton coeur, dans tes draps, le temps s'enfuit et ne nous attend pas, mais qu'attend-on pour être heureux ensemble ?  Il n'est qu'un bonheur sur la terre, celui d'aimer et d'être aimé. Je m'efforce de garder la trace du meilleur, d'empêcher le ressentiment de tuer la tendresse, parfois il ne suffit que d'un regard, d'un sourire pour changer le cours de nos rêves. La tendresse c'est cet amour exempt de toute convoitise, de tout désir de possession. L'amour pour durer a besoin sans cesse de s'instruire, pouvoir parler, c'est la chose la plus naturelle, souvent l'amour meurt dans le silence parce qu'on a plus rien à dire à l'autre. J' ai toujours aimé les femmes avec incertitude, avec maladresse, parfois avec colère. Souvent je me dis que le plus terrible ce n'est pas de mourir après avoir vécu mais c'est ce qui meurt en nous en ce moment même, pendant que nous vivons et pour lequel on ne fait rien pour le sauver, ces mille excuses que l'on se cherche pour justifier notre lâcheté, notre incapacité à oser aimer vraiment, à s'oublier soi- même. Bien sûr, avec le temps qui passe beaucoup de gens et de choses me paraissent si comiques et si dérisoires que cela me fait sourire, mais comment oublier le mystère de l'étreinte d'une femme? Ici rien ne bouge, je me sens comme un poisson rouge dans un bocal, l'île est si petite que je tourne en rond,  je n'ai pas d'ami à qui parler, me confier, je suis le plus souvent sur skype pour converser avec le reste du monde,  je commence à envisager sérieusement mon retour en Europe, probablement dans le sud de la France. Je peins avec de plus en plus de force, de puissance. J'écris mais parfois j'ai l'impression que j'écris toujours la même chose, c'est un peu comme ma peinture depuis quarante ans je crois que je peins toujours le même tableau, ils ont beau être tous différents, je me reconnais intimement dans chacun d'eux, c'est toujours moi que je peins, cet inconnu que j'explore sans cesse, je descends de plus en plus profondément dans ce gouffre sans fond qui est en moi, je me laisse envelopper par cette inquiétante obscurité, ce sentiment qui ne me quitte jamais, celui de n'être qu'un vide immense, insondable, celui de n'être rien. On emploie souvent les termes, extérieur, intérieur, mais je crois que ce ne sont que des conventions, des arguments du langage, en fait je crois qu'il n'y a ni intérieur de soi, ni extérieur de soi, tout est affaire de perception. C'est la question récurrente du peintre: " Qu'est- ce que je perçois ? ". Je ne me pose plus la question de savoir : qu'est- ce que c'est ? C'est ça, je ne trouve pas d'autre réponse, d'explication à ma peinture, à ma vie. Qui suis- je ? ça. Tout autre réponse me paraît discutable et les discussions à présent me fatiguent. La seule chose qui m'intéresse dans ma peinture, dans ma vie, dans mon travail c'est ce que je perçois de ça. Je n'ai plus qu'un seul objet d'étude, ça, mon projet esthétique, pictural consiste essentiellement à dévoiler toujours un peu plus de ça. Je laisse à d'autre le soin de nommer, d' analyser, d'expliquer. Moi je ne suis qu' un explorateur, un aventurier, j'aime le vertige de peindre ça, j'aime les sensations puissantes, j'ai le goût de l'inconnu et celui du mystère. Je souffre donc je vis, c'est peut- être de ça dont il s'agit dans ma peinture.

 

Mercredi 17 mai 2017

 On peut vivre à deux, on peut vivre avec les autres mais on ne vieillit pas ensemble, nous vieillissons chacun de son côté, chacun dans son coin. L'ennemi pour tous, c'est l'ennui, la répétition lancinante du quotidien, cette immobilité des choses familières dont l'image s'appauvrit à force d'être toujours là, à sa place, silencieuse, et ce temps qui passe et agace, l'ennui est d'une violence insupportable. Je ne peux pas mettre fin à mes désirs, à ma souffrance, l'amour m'a appris la haine et ce qui est mien aujourd'hui me possède bien plus qu'il ne m'appartient, étrange paradoxe n'est-ce pas, que ce que nous possédons nous possède bien plus que nous le possédons. Le poids de mes souvenirs m'enfonce à l'intérieur de moi, c'est comme une vague sans fin qui déferle, une infinie détresse, comme un poison qui s'infiltre partout et dont il n'existe aucun remède. Souvent lorsque mon esprit est paisible et tranquille, la lucidité s'invite à ma rêverie et la pensée jamais innocente me chuchote une sagesse bien amer, que mes souvenirs ne sont que des cendres, que la mémoire appartient au temps, et que dans les cendres mortes d'hier il n'y a pas de vérité. La vérité est vivante et n'appartient pas à la sphère du temps. Le vivant non plus n'est pas dans le champs de la pensée. La réalité ce sont: le désir, la souffrance, la douleur et la mort, notre capacité à les endurer est à proprement parler " inhumaine " , je me demande souvent quelle sorte de monstre sommes- nous, aucune créature depuis la nuit des temps et qui a vécu sur cette terre ne possède pareille aptitude à surmonter l'insurmontable, nous vivons comme si nous étions éternel. Et si c'était le cas ?  Beaucoup de gens ne savent pas ce qu’ils cherchent. La plupart des gens traversent la vie comme des somnambules. Ils veulent posséder, gagner de l’argent, consommer sans cesse. Les gens sont tellement grisés par les biens qu’ils en oublient l’essentiel. Ils veulent une nouvelle voiture, une plus grande maison, des vêtements plus chic, ils veulent perdre du poids, retrouver leur jeunesse, et rêvent d’impressionner les autres, ils veulent qu'on les respecte pour cela, ils sont assoiffés de reconnaissance, mais c'est parce qu’ils ont faim d’amour, de sentiments, de tendresse. Ils ont faim d’amour et ne le trouvent pas. C’est pour cela qu’ils se tournent vers l’accessoire, toutes ces choses ne sont que des dérivatifs. Ils manquent d’amour et cherchent des substituts. Mais ça ne fonctionne pas. L’argent, le pouvoir, la possession… Rien ne remplace l’amour. C’est pourquoi leur satisfaction est toujours éphémère. Et à peine ont-ils achetés quelque chose qu’ils cherchent déjà autre chose à acheter, car aucun de ces objets ne procure une satisfaction durable . Ils se démènent tous pour s’approprier quelque chose qui se dérobe sans cesse à eux. Quand ils achètent ce qu’ils désirent, ils sentent en eux un vide toujours plus grand parce qu’ils désiraient autre chose que ce qu’ils ont acheté. Ils veulent de l’amour, pas des objets. Ceux-ci ne sont que des produits de substitutions, des accessoires qui masquent l’essentiel. Il n' y a pas un art de vivre, il y a autant d'art de vivre qu'il y a d'individu, il y a autant de manière d'aimer qu'il y a d'individu, seulement voilà, bien peu de personnes s'adonne à cet art suprême d'aimer, car cet art là, c'est l'art de s'oublier soi- même, cesser d'imaginer que l'on est ceci ou cela. Ce qui nous empêche d'aimer, c'est que nous passons notre vie entière à vouloir combler notre vide intérieur par tous les moyens possibles et imaginables, en nous livrant à toute sorte d'activité, de pratique, de croyance, ce qui nous retient d'aimer c'est cette fuite permanente en avant, on s'éloigne sans cesse des autres, de soi- même, pour finalement toujours se retrouver face à notre vide intérieur, car plus on s'éloigne d'une chose et plus on tourne en rond autour d'elle, mais il est impossible de s'éloigner de soi. Il n'y a pas le choix, c'est de notre vivant que nous devons plonger dans ce vide intérieur pour y découvrir ce qu'il y a dans le fond, il nous faut mourir à nous- même de notre vivant, mourir à ce que nous croyons être, à ce que nous imaginons être, car de toutes les manières on retourne  toujours au néant d'où l'on est sorti, mais bien souvent sans avoir trouver le véritable amour, cet amour éternel, celui des amants maudits. Ma seule affaire sur cette terre c'est d'aimer, tout le reste est sans importance, s'il ne restait qu'un caillou sur cette terre je l'aimerai jusqu'à ce qu'il devienne un diamant, car pour qu'une chose devienne belle, c'est comme avec une femme il suffit de lui dire qu'elle est belle et elle le devient réellement. Une femme qui pense qu'elle est jolie, n'est qu'une sotte, on est beau que dans le regard de celui qui vous aime, autrement ce n'est que de l'orgueil, du narcissisme, de la vanité. Un jour le couturier Yves Saint- Laurent avait dit: Le plus beau vêtement pour une femme ce sont les bras de celui qui l'aime. C'est tellement vrai !
 

 

Mardi 16 mai 2016

Je peins, je deviens, mon coeur bat, se bat, se débat et ma peinture met à nu ma vertu, je me souviens de cette pensée de Kandinsky  «L’artiste doit être aveugle et sourd aux enseignements et aux désirs de son temps. Son œil doit être dirigé vers sa vie intérieure et son oreille tendue vers la voix de la nécessité intérieure.», Je sais que ma peinture est hors norme, hors sujet, une hardiesse personnelle. Dans le chaos et l'obscur réside le mystère originel. Je me contente pour peindre de suivre le principe cosmique pour donner vie à ma création, je suis mon intuition et débroussaille l'informe pour aller, à travers les formes, au-delà de celles-ci. Je sais que la forme naît de l'informe, il ne faut pas avoir peur du désordre, une forme n'est que du vide arrachée au chaos. En peinture il n'y a qu'un seul critère, ce n'est pas le beau, car cette notion varie constamment d'une époque et d'un lieu à l'autre, les seuls critères à retenir sont la sincérité et l'authenticité. Ce que j'aime par dessus tout, c'est l'intelligence du coeur, cette curiosité passionnée qui me pousse à découvrir la face cachée des êtres et des choses, l'ivresse et la poésie du jour. Pour moi la beauté est une joie qui demeure, ce qui m'intéresse, ce ne sont pas les postures que l'on prend, mais c'est le vivant,  le frémissant, ce mouvement de la peinture sur une toile qui saisit la vie, car la vie est une  transformation incessante et d'une violence inouïe. Je crois que l'acte de peindre porte en gestation toutes les modernités possibles, peindre c'est accueillir sur le pas de sa porte toute la beauté du monde, libre et sans entrave et d'accepter l'insouciance de l'instant. Le paradoxe le plus extraordinaire de notre époque c'est qu'elle annihile, chez les plus faibles, l'individu, sa personnalité, sa liberté, tandis que chez d'autres, au contraire, elle crée ou déclenche une énergie intérieure violente, une puissance de survie nouvelle, elle provoque une sorte de régénération, une réaction saine et salutaire. Pour faire naître une présence subtile sur la toile, il faut s'oublier soi-même, la couleur que l'on pose sur un tableau doit être autant d'effacement de soi, il faut rester humble lorsqu' on peint sinon tout bascule dans la trivialité. Lorsque je peins, j'aime explorer les genres, passer d'un style à l'autre, d'une écriture à l'autre, mais cependant il y a une constante dans ma peinture, c'est ce goût pour l'abstraction, l'abstraction lyrique est un genre qui convient tout à fait à une personnalité comme la mienne, j'ai toujours été un mystique, c'est en plongeant dans le vide, dans le chaos, que je peux revenir à l'origine de toute chose, à la création. Chaque fois que je peins un tableau j'assiste à la naissance d'une étoile... j'aime à me définir comme un nomade, un clochard céleste, un passager du silence, un funambule, j' aime l'errance intuitive sur des territoires infinis, me poser de-ci, de-là, explorer des l'univers inconnus en mouvement dans l'espace-temps, j'ai toujours été animé par le désir de donner un goût d'éternité à l'éphémère. Dans l' infiniment petit de mes tableaux, je ne fais que reproduire le principe de l' infiniment grand du cosmos. Je vis intensément avec mon coeur, c'est de là que me vient la lumière et aussi des femmes, il n' y a pas de véritable création possible sans une part de féminité, je crois comme Aragon que la femme est l'avenir de l'homme.

 

lundi 15 mai 2017

Parfois, je pense que la vie n'a aucune valeur, que c'est une chose insignifiante. Je vais mourir et l'humanité ne sentira pas la différence. L'humanité un jour peut- être disparaîtra et l'éternité ne sentira pas la différence. Nous ne sommes que des ombres, de vaines poussières d'étoile perdues dans l'espace et le temps ... Mais, d'autres fois, je pense que nous naissons tous avec une mission, que nous jouons tous un rôle, que nous faisons tous partie d'un vaste système. Je joue peut être un rôle minuscule, une mission dérisoire,  mais, après tout, qui sait? Le fragile battement d'ailes d'un papillon n'a-t-il pas l'étrange pouvoir de générer de lointaines tempêtes dans l'univers ?  Tout est relié, au- delà des apparences, tout ce qui existe, existe bien au-delà des mots. Je crois que trop souvent nous pensons que les choses existent indépendamment de nous, qu'il y a d'un côté le monde et de l'autre nous, je crois que nous avons peur de la mort parce que nous pensons que nous ne faisons pas partie de la nature, nous croyons que ce sont deux choses séparées et pourtant tout meurt dans la nature, je crois que notre peur vient de ce sentiment que nous éprouvons parfois d'être séparé de l'univers, la solitude moderne dans laquelle nous vivons ne fait que renforcer ce sentiment, l'opinion de soi ne fait que nous éloigner de la nature et fait que nous éprouvons souvent des sentiments contradictoires. Il me semble que tout le mal, toute notre souffrance vient de l'opinion que l'on a de soi, elle nous rend tantôt arrogant et fier, tantôt minable et misérable, mais toujours nous tourmente, car une opinion n'est qu'une vue de l'esprit, une illusion à laquelle on s'accroche désespérément faute de mieux. Le mal ce sont nos opinions. Car on le sait bien notre vie n'est qu'un simple souffle, un bref instant dans l'éternité, une victoire qui s'achève toujours par une défaite, un chemin qui conduit inévitablement à l'abîme et pourtant on rêve d'éternité, comme c'est étrange ! Souvent lorsque j'aime une femme, je l'aime pour toujours, lorsque je suis heureux, je m'en rend à peine compte, je m'oublie complètement, peut- être que l'éternité est dans cet oubli de soi lorqu'on aime quelqu'un, est- ce pour cela que l'amour compte tant aux yeux des hommes, l'amour serait- il notre passeport pour l'éternité ? Je le crois. Si Dieu existe, ce n'est pas un joueur de dés, il n'y a pas de hasard, lorsque deux personnes recherchent la même chose alors tôt ou tard elles finissent par se rencontrer et à s'assembler, je ne pense pas que l'amour soit un ciment qui unisse deux êtres, je crois bien plus que cela, je crois que l'amour est la nature même de toute chose et ce qui nous en éloigne, c'est cette opinion que nous avons d'être séparé des autres, du monde, de la nature, de l'univers, cette opinion stupide que l'on a d'être quelqu'un comme ceci, comme cela, d'être important et toutes les autres fadaises que l'on est capable d'imaginer pour se croire différent des autres, supérieur, civilisé et toutes ces balivernes qu'on nous fait croire. Dans toute l'histoire de l'humanité, les certitudes n'ont fait qu'accompagner les peuples et les nations au tombeau, cependant il en est une qui est universel, la certitude que seul le pardon nous permet d'aimer.

 

Dimanche 14 mai 2017

  • Une bonne nouvelle, je peux reprendre en toute liberté la publication de mon journal de peintre, le petit intermède poétique est terminé. J'ai commencé à répondre aux commentaires de certains lecteurs et c'est passionnant en fait, j'ai eu tort d'attendre aussi longtemps, mais au début, lorsque j'ai commencé à écrire ce journal de peintre, je ne me sentais pas très sûr de moi et je craignais d'être ennuyeux et ridicule, j'espère que ceux qui m'ont envoyé des commentaires auxquels je n'ai pas répondu me pardonneront, ce n'était ni de l'arrogance de ma part, ni de la paresse, désormais je répondrai à tous vos courriers. La vie à l'atelier de peinture est toujours aussi délicieuse, j'aime beaucoup mes élèves et leurs travaux sont magnifiques, bientôt nous allons pouvoir organiser une belle exposition privée, chacun invitant ses amis, je suis persuadé que nous passerons ensemble un magnifique moment. Les beaux esprits sont toujours attirés par les beaux esprits, la laideur finit toujours pas retourner vivre avec la laideur, ce qui est laid ne devient jamais beau ! Un idiot ne peut comprendre la valeur des belles choses, tout ce qu'il sait de la vie, c'est son coût, son prix, mais pas sa valeur, ce sont sa vanité et son orgueil qui l'en empêchent , les idiots ne parviennent pas à comprendre que la valeur d'une chose dépend uniquement de l'usage que l'on en fait et non de son prix, c'est une notion qui lui échappe complètement. Comprendre l'usage de l'art, de la peinture, d'un tableau, comprendre la valeur de tout ce qui est inutile, mais précieux, n'est pas à la portée de tout le monde. Un tableau est bien la chose la plus inutile qui soit, en apparence, si l'on n'en comprend pas la valeur. En général on considère comme utile un outil, l'argent, le pouvoir, ce sont des outils utiles car ils produisent de la richesse, un tableau n'est pas un outil donc inutile, c'est l'idée que s'en font la majorité des gens. Or c’est l’inutilité de la peinture qui fait sa richesse. Comme la peinture n’a pas d’autre but qu'elle- même, l’homme se projette dans la peinture, il crée des images, déforme la réalité, sa subjectivité fait sa force, car toutes les interprétations sont possibles. La peinture n’est pas utile au sens commun du terme mais, au sens intellectuel, elle est une manifestation de l’esprit. La science s'intéresse au monde car elle cherche à agir sur lui, à le plier à sa volonté. Au contraire la peinture se désintéresse du monde,  un peintre ne voit pas les choses par où on peut s’en servir, mais par où il les perçoit : ce qui intéresse l’artiste, c’est l’énigme de la perception. Que percevons- nous réellement du monde qui nous entoure, que percevons- nous des autres ? Va- t- on vers les autres, recherchons- nous leur compagnie seulement parce qu'ils nous sont utiles ? Pour meubler notre ennui ? pour emprunter un peu de leur savoir ? apprendre de leurs expériences ? Sommes- nous toujours intéressés par un profit quelconque ? toujours près à prendre quelque chose à l'autre ? toujours près à utiliser l'autre souvent à des fins inavouables.  Beaucoup de gens fonctionnent de la sorte, c'est vrai,  mais face à la nature, la peinture manifeste une supériorité du fait qu’elle exprime l’Esprit et de ce point de vue, la peinture est utile. Un tableau est avant tout une expression de soi. C’est une production personnelle, un choix délibéré,  au contraire les productions de la nature sont instinctives et ne sont basées sur aucune réflexion, mais sur la nécessité seulement. Un tableau est le résultat du libre-arbitre qui coïncide avec la raison : la peinture fait quelque chose, elle produit quelque chose de nouveau, tandis que la nature agit, elle effectue. Les productions d'un peintre sont considérées comme des œuvres d'art alors que celles de la nature ne sont que des effets car elles sont nécessaires et sans conscience. Il y a derrière un tableau l' intention du peintre.  La peinture bouleverse notre perception des choses, elle nous fait regarder les choses avec un autre regard et si notre regard sur le monde change, nos manières, notre comportement à l'égard du monde, à l'égard des autres changent automatiquement, c'est en cela que la peinture est profondément utile aux hommes, car elle remet sans cesse en question le regard que nous posons sur autrui, sur la société et surtout sur nous- même. La peinture  nourrit notre être profond, je crois que la peinture est à l’homme ce que la nature est à Dieu. La peinture à la différence de la nature,  naît d’une intention qui nous réconcilie avec nous-mêmes, elle est une manifestation de l’Esprit.  La peinture nous libére de notre regard en nous invitant à changer de point vue, modifiant ainsi notre perception habituel des choses et se faisant modifie en profondeur nos comportements et notre relations au monde et aux autres, un peintre est un être très précieux aujourd'hui, dans un monde ou le conformisme règne en maître et ou le peuple n'a plus la force , ni le courage souvent de se remettre en question et s'accommode de toutes les monstruosités et laideurs qu'on lui impose, le peuple croit que la norme, c'est la raison, c'est là sa folie et sa vilénie. La rencontre avec un bel esprit, avec le beau nous libère de cette prétention du conformisme, qui nous fait croire que pour être normal , il faut être comme tout le monde, or nous sommes sensibles à la beauté mais de façon personnelle. La beauté, la peinture reste un moyen de communication car on peut en discuter à l’infini, alors que le conformisme ne tolère aucune discussion, une fois que tu es dans le moule, tu n'as plus qu'à " fermer ta gueule " et c'est malheureusement ce que font la majorité des gens, tandis que la peinture provoque en nous des sentiments qui nourrissent le jeu de l’imagination et de l’entendement, ainsi la peinture propose une forme de dialogue indirect, mais bien plus profond et pénétrant que tout autre dialogue. Les gens fuient les beaux esprits préférant la stupidité d'un conformisme laid, qui ne leur laisse aucune place pour être eux- même, les invitants sous peine d'exclusion, à être comme tout le monde c'est à dire personne, totalement insignifiant, sans aucune personnalité, et dont il tire toute leur arrogance, celle d'appartenir à un troupeau d'ahuri, peureux de tout, jaloux de tout et qui devient méchant en vieillissant. L'utilité d'un peintre est de montrer aux gens qu'il n' y a rien d' inéluctable, il suffit de faire un tout petit pas de côté, de mettre son amour- propre de côté pour voir les choses différemment et à partir de là tout ce remet à bouger, à vivre, on cesse de stagner, on se remet à avancer, le conformisme lui, a inventé le politiquement correct, l'indifférence raisonnable qui vous cristallise et puis vous tue dans l'indifférence générale.

 

Samedi 13 mai 2017


La poésie est à l'âme ce que la couleur est à la peinture, un langage secret qui part du coeur s'élève jusqu'à l'âme, nous transporte et nous dépose toujours un peu plus loin. A partir d'aujourd'hui je publie mon cahier de poésie, je l'ai voulu ainsi, rédiger comme le grimoire secret d'un alchimiste, à ma façon, à ma manière, en toute liberté, je peins avec des mots mon coeur, mon âme, ma peur et mes chagrins depuis trente ans.  Elle est mienne, elle est vôtre à présent, je vous l'offre, qu'elle vous berce, vous console, vous apaise et vous inspire.
(All the texts of this diary of Grégoire Debailly are protected by a copyriht. Any copy, distribution, publication for sale is prohibited. )
( "Trade Mark"  ™ )

Cahier de poésie.

L'espoir d'aimer longtemps, d'aimer toujours, d'aimer chaque jour davantage.  
Qu'importe le passé ? Qu'importe l'avenir ?
La chose la meilleure c'est croire que jamais elle ne doit finir.
Et quand je te dirai : – Pour toujours ! – ne fais rien qui dissipe ce songe.
Jusqu'au dernier jour garde-moi ton âme, jusqu'au dernier jour aime-moi d'amour.
L'amour nous fait trembler comme un jeune feuillage,
 C'est le soir, il est doux d'être seul sur la terre.
 Ah ! Si vous saviez comme on pleure de vivre seul et sans foyers,
Si vous saviez ce que fait naître dans l'âme triste un pur regard,
Si vous saviez que je vous aime,
 Surtout si vous saviez comment, vous entreriez peut-être même tout simplement.
Le présent se fait vide et triste, et ceux qui restent changent tous,
 Et combien sont déjà sans vie, des yeux qui nous ont vus grandir !
 Mon vrai cœur, celui qui s'attache et souffre depuis qu'il est né,
Mon cœur d'enfant, le cœur sans tache, que rien n'en périsse,
 Je t'aime avec ce que j'ai d'immortel.
 Baiser d'amour qui règne et sonne, au cœur battant à se briser,
 Qu'il se refuse ou qu'il se donne, je veux mourir de ce baiser, je veux mourir sur tes lèvres.
 Demain n'est pas venu, je n'ose plus l'attendre, ce soir semblera long,
Parlez longtemps d'amour, l'aveu du premier jour !
 Sois d'un cœur qui t'adore l'unique souvenir,
Comme je t'aime en mes beaux jours, je veux t'aimer toujours.
Une heure, une heure, amour ! Une heure sans alarmes, et si c'est trop d'une heure... un moment !
 Amour... que je te hais de m'apprendre la haine.
 Je n'ai point d'autre affaire ici-bas que d'aimer.
 Les caresses des yeux sont les plus adorables,
 Dans lesquels seul le fond du coeur peut apparaître.
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard.
 J'ai refermé sur toi mes bras,  je t'aime et j'en tremble,
 Aussi longtemps que tu voudras nous dormirons ensemble,
 Car tous les mots sont hasardeux,
 C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
Tout l'univers obéit à l'Amour, aimez, aimez ; tout le reste n'est rien.
 Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Toujours les grand coeurs aimeront, l'amour seul reste.
 Oui, l'on vit autrement, mais c'est ainsi qu'on aime.

 

 

vendredi 12 mai 2017

Heureusement qu'il y a Skype, ce logiciel de télé communication  qui me permet de converser avec tous mes amis à travers le monde par écran interposé. C'est vrai que je passe chaque jour et beaucoup de mes soirées à parler avec mes amis, je passe même de plus en plus de temps à communiquer vers l'extérieur de l'île.  L'ignorance est la pire des misères. Trop de gens ne vivent pas, ne vivent rien,  ils durent un temps, seulement un temps. Parfois les mots se croisent et s'ignorent, les couleurs aussi font pareils sur une toile, la peinture ne fait rien d'autre que nous montrer le désarroi dans lequel nous sommes la plupart du temps, elle nous trouble, au lieu de nous rendre silencieux et calmes, nous montre  que nous vivons chacun sur une île. On devrait apprendre très tôt aux enfants l'ennui et la solitude. Dans l'antiquité en Grèce vivait un peuple de valeureux guerriers, les Spartiates, vers l'âge de onze ans, les jeunes garçons devaient quitter leur village et rester seuls, cachés pendant une année, loin de tout et de tous, sans être vu de personne. Si l'on apprenait aux gens dès l'enfance à vivre seul, il ne passerait pas toute leur vie à emmerder les autres parce qu'ils s'ennuient avec eux- mêmes. Vivre ce n'est pas passer tout son temps à s'occuper, certains cherchent toujours une occupation, quelque chose à faire, on loue même ces personnes toujours affairées, on devrait les plaindre au contraire, que cette fuite de soi, cet ennui de soi sont terribles, c'est malheureusement le lot de la plus part de mes contemporains, il n'y a qu'à voir la tête de ces vieillards qui arpentent nos rues, la tristesse qu'il y a sur leur visage, on dirait que leur maison vient d'être bombardé. Il y a des jours où je ne veux rien, seulement m'allonger sur le sable, fermer les yeux, écouter le vent, le bruit des vagues et ne penser à rien, même pas rêver, seulement être, être là, sans aucune raison. Je sais qu'aujourd'hui ce qui prolonge ma vie, c'est l'amour que j'ai pour quelques femmes, quand on aime, on aime toujours plusieurs femmes à la fois. Moi je n'ai pas de religion, de philosophie, de règle de vie,  j'ai des sens, de l'intuition... et je leur fait confiance, une peau blanche et fine, des mains douces et caressantes, si je parle des femmes, ce n'est pas que je les connaisse, mais parce que je les aime avec cette éternelle innocence, l'innocence de ne pas penser, j'aime les regarder, les caresser, les aimer, et tant pis pour les fières, les coincées, les grenouilles de bénitiers, les prétentieuses, les minaudeuses, les pisses- vinaigre, qu'elles gardent leurs yeux pour pleurer, je m'en contre- fout car je sais que demain leurs cauchemars seront fait des rêves qu'elles ont oubliés de vivre aujourd'hui, c'est comme cela pour tout le monde, la chair est cruelle et l'on paie avec l'âge tous les excès de sa jeunesse mais aussi toutes les insuffisances et les manques.
 

Jeudi 11 mai 2017

Tourner le dos, montrer que l'on n'est pas dupe, donner du sens à ce qui nous entoure et nous arrive, un sens différent de celui de l'air du temps, voilà ce que le troupeau ahuri des conformistes ne supporte pas. La vraie folie, trop souvent, consiste à être raisonnable, c'est ce que le peupe a du mal à saisir. Pour beaucoup, les artistes sont des êtres irrationnels et déraisonnables, je l'ai souvent entendu dire, cela vient d'une confusion très fréquente de ce que les gens confondent les mots raisonnable et rationnel, ils pensent que ce sont des synonymes, mais il n'en est rien, on peut faire des choses de manière tout à fait rationnel, comme la guerre par exemple, malgré tout, la guerre restera toujours une chose tout à fait déraisonnable, le sentiment d'amour est quelque chose de totalement irrationnel et pourtant il est raisonnable d'aimer autant que possible ses semblables. Je crois que la connaissance du passé est un puissant instrument de liberté, bien souvent c'est l'ignorance de ce que nous sommes qui nous mène à la soumission. La première chose que l'on devrait enseigner à ses enfants c'est que l'on appartient qu'à soi-même et à personne d'autre, se donner à quelqu'un revient à se donner en esclavage, l'institution du mariage n'est qu'une forme légale de la prostitution, une femme mariée n'est que la prostituée de son mari, il a tout les droits sur elle, qui est encore dupe de cela ? Remplacez les verbes donner, se donner, recevoir par le verbe partager et vous verrez que la plus part des institutions auxquelles les gens croient dur comme fer, disparaitraient instanément, placant tout le monde sur le même pied d'égalité, d'une véritable égalité. Mais on apprend à donner avec générosité, à recevoir avec humilité, quelle hypocrisie ! on apprend à nos enfants dès le plus jeune âge à devenir vicieux et calculateur, on a tellement sacraliser la notion de partage qu'on a fini par l'abandonner aux saints, aux fous et aux cons bien sûr, car il faut être con pour partager avec les autres ce que l'on a si chèrement payé pour avoir, c'est la mentalité des gens d'aujourd'hui, ici comme ailleurs.  La nature parfois est cruelle, l'un de mes amis, pas des moins cyniques, me disait un jour: " vois-tu l'intelligence est sûrement la chose la mieux partager entre tous les hommes, cependant elle est la moins bien réparti ! " Je ne sais pas si cela compte vraiment en ce qui concerne le partage, mais je dois bien l'admettre certaine personne manque vraiment d'intelligence et leur capacité à comprendre même les choses les plus élémentaires semblent leur manquer. Cependant je sais par expérience qu'il existe une différence entre le savoir et la connaissance, le savoir est une chose acquise par l'étude, la lecture, la conversation avec des personnes instruites, le savoir est un baggage, un emprunt, la connaissance c'est du vécue, c'est une exprience. On rencontre rarement dans la vie des personnes ayant une connaissance profonde de leur savoir, beaucoup de gens savent beaucoup de chose, mais ce ne sont que des choses empruntées aux autres, lettres mortes bien rangées dans la mémoire et puis jusqu'où les comprennent- elles ? La connaissance pour sa part c'est tout autre chose, elle se loge sous la peau, au fond de l'âme, elle est vivante, elle se transforme sans cesse au contact d'autres expériences, elle nous est propre, elle n'appartient qu'à soi- même. Pour comprendre j'ai besoin de toucher, la connaissance passe par le contact physique, j'ai besoin de caresser une chose pour la faire mienne, j'aime ce qui est chaud, humide, ce qui frémit, c'est pourquoi j'aime tant la vie, j'aime tant jouir de ce qu'elle nous offre, ma peau c'est mon vrai cerveau celui par lequel je vis vraiment.

 

mercredi 10 mai 2017

Dans son livre Huis clos jean- Paul Sartre écrivait: " L'enfer c'est les  autres." J'ai toujours trouvé cette affirmation un peu outrancière, je crois qu'il faut la nuancer, je dirai plutôt que l'enfer c'est l'obligation que l'on a parfois d'avoir à vivre avec les autres, mais les hommes sont suffisamment inventifs et habiles pour se soustraire à toutes les obligations. Je connais des nomades qui ne conduisent ni tribus, ni troupeaux, ni caravanes, ils voyagent silencieusement, en eux- mêmes, pour eux- mêmes, on les croise parfois sur les chemins, dans les grandes métropoles, ils vont seuls, avec lenteur, sans autre but que celui d'avancer, leur vagabondage est un mélange d'humeur joyeuse et une détestation de l'ordre établi, pour eux vivre, c'est faire de leur rêve un souvenir. Un grand poète Japonais Natsume Soseki, les décrit comme des hommes parfaits comme des bambous reposant sur les rives de l'impassibilité, profitant du moindre souffle d'air sans être affecté par le vent, jouissant du plus petit parfum de fleur sans en être transformé, tout les traverse sans laisser de traces. Les nomades évitent tout ce qui risquerait d'enlaidir leur vie. Je dois tenir cet atavisme de mes ancêtres Gaulois et Celtes qui évitaient tous  les êtres difformes, persuadé que la vilenie de l'âme s'exprime dans la laideur extérieure, les gestes vulgaires, les attitudes grossières, le mépris et toutes les formes d'arrogance,  au moindre nuage menaçant son esthétique de vie, le Gaulois prenait la tangente et gardait ses distances, rien à voir avec les descriptions barbares que l'occupant Romain à fait des Gaulois et des Celtes, ils se sont même acharnés à faire disparaitre toutes les traces de la cultures Celtes qui rivalisait en raffinement et en élégance avec celle des Grecs et des Romains. Je n'ai donc plus tellement soif de mes semblables, aujourd'hui mes voyages préférés sont ceux que je fais les yeux fermés lorsque je plonge en moi, c'est un plongeon, une chute vertigineuse dans un gouffre sans fond, le vide est à l'intérieur de nous, un vide fait de tout et de rien, un vide complet. On dit que la nature a horreur du vide, c'est tout à fait exact, dans la nature il n'y a pas de vide, il n'y a qu' une distance, d'un point à un autre, un chemin à parcourir d'une étoile à une autre, d'un astre à un autre, le vrai vide est intérieur, mystérieux, effrayant, fascinant, que ce cache-t-il au fond de notre vide intérieur, des dieux, des démons, les deux, un autre vide encore plus vide ? Tout se passe à l'intérieur de soi, c'est vers l'intérieur de soi que nous devons tourner nos yeux, notre regard, c'est là que tout ce passe, le monde à l'extérieur n'est là que pour nous distraire, un temps seulement, on finit toujours par revenir à soi, à ce vide intérieur. Lorsque je peins je pense très souvent à cela, j'ai souvent l'impression en peignant de marcher sur un étroit sentier longeant un précipice dont je ne vois pas le fond, parfois je trébuche sur une couleur, sur une courbe et mon coeur s'affole, parfois je me penche sur l'abîme et mon regard cherche à percer l'obscurité de ce gouffre, si vous saviez tout le courage qu'il faut pour peindre un tableau ! Le courage n'est pas de surmonter sa peur, mais de continuer de peindre, d'avancer en faisant avec sa peur, avancer, reculer ou se cacher pour vivre ne sert strictement à rien, la peur est toujours là, celle de l'inconnu. Le petit peuple fait n'importe quoi pour fuir ce sentiment que l'on nomme l'ennui, être seul et s'ennuyer est pour beaucoup la chose la plus terrible et la plus insuportable qui soit, cette peur de l'ennui est telle que l'on parle " de tuer le temps" , "de tuer l'ennui " et pousse les gens à faire n'importe quoi, cette tuerie est à proprement parler l' activité principal de la plupart, ils sont très affairés à ne rien faire, il tue le temps en attendant que le temps les tue, la forme la plus sophistiqué consistant à gagner de l'argent, on a même pour cela inventer un dicton: le temps c'est de l' argent, ainsi s'occuper à gagner de l'argent revient à donner un sens à sa  fuite en avant à échapper à l'ennui et donne de l'importance aux petites gens, une importance qu'eux seuls croient avoir, car personne n'est dupe, avec ou sans argent, on est toujours seul dans la vie, seul avec son vide intérieur, qu'en bien même on aurait une montagne d'or, elle ne suffira jamais à combler ce vide intérieur, les gens passent leur vie à se fuir, à fuir cet ennui de vivre, cet ennui de soi. Il n'y a qu'un moyen d'échapper à l'ennui c'est de plonger dedans, prendre son courage à deux mains et d'entreprendre la traversée de ce désert, avec le courage de cette goutte d'eau, celui d'oser tomber dans le désert, celui d'oser vivre, car vivre est si ennuyeux ! On croise bien peu de gens sur cet étroit sentier qui longe l'abîme, ceux que j'ai croisé dans ma vie, je peux les compter sur les doigts d'une main.

 

Mardi 9 mai 2017

Ma peinture n'a d'autre but qu' elle-même, se souvenir de l'avenir. J'inspire les gens bien plus qu'ils ne m'inspirent, il y a bien peu de choses à attendre des autres, ils sont bien trop préoccupés de trouver une excuse à leur lâcheté. J'aimerai que ma peinture rende la vie plus belle sur cette terre, moins éphémère, moins misérable. Je n'oublie pas d'où je viens, je suis fait de nocturnes cavernes, de forêts obscurs, de marécages insalubres, de fleuves rouges peuplés de bêtes gigantesques et fabuleuses qui s'entre-dévorent, mon histoire est vivante et remonte à la nuit des temps, mon calendrier n'est ni solaire, ni lunaire, il est divin. Pour arriver jusqu'ici j'ai suivi le mouvement des astres, des constellations car à moi seul je suis tout un peuple céleste, mes tableaux sont des images et aujourd'hui personne n'ignore qu'une image se déplace à la vitesse de la lumière, trois cents millions de mètres à la seconde, pour apparaître dans le cerveau et se loger directement dans le coeur, j'en ai parcouru des univers! Dans les saintes écritures on trouve cette phrase: " Au commencement il y avait le Verbe. " Non ! il y a l'émotion, voilà pourquoi la religion catholique bafouille depuis deux mille ans et qu'elle n'a jamais apporté la sérénité aux hommes, mais seulement la crainte, la peur de ses émotions, de tous les croyants que j'ai rencontré à travers le monde les chrétiens sont les gens qui ont le plus peur de leurs émotions et qui vivent et se débattent dans les plus grandes contradictions en s’interdisant de vivre leurs émotions, il suffit de regarder l'histoire pour voir à quel point ils ont souffert et fait souffrir les autres, aucune autres religions n'a à ce point persécuter son prochain et tout cela à cause de ce simple oubli: L'émotion ! Avant le verbe, avant de parler, on ressent une émotion, un frémissement de tout l'être. Il faut mourir pour commencer à vivre comme disent les sages, c'est le destin des peintres qui ne deviennent vivant que bien longtemps après leur mort, voilà pourquoi je dis souvent que je me souviens de l'avenir, combien d'artistes ont vécu dans la misère toute leur vie, sont morts comme des chiens, et aujourd'hui remplissent tous les grands musées du monde, leur musique est joué dans tous les opéras, je pense au Caravage, à Vermeer, à Jean Sébastien Bach, à Molière à Mozart dont le corps fut jeté dans une fosse commune, que l' humanité est ingrate, que les grands sont petits, que les petits sont mesquins! Si j'avais su écrire, il y a tant de chose que j'aurais aimé dire, mais je suis un piètre écrivain, je griffonne, je gribouille et je retourne à la peinture, il faut du génie pour écrire, c'est sûr, pour peindre c'est plus simple il faut être spontané et sans détour et surtout ne chercher à plaire à personne. Un peintre, un artiste, c'est tout un univers enfermé dans un homme. Voltaire écrivait dans son dictionnaire philosophique en 1764 : "L'enthousiasme est le partage des grands peintres. Cet enthousiasme est la perfection de leur art." Toute ma vie j'ai essayé de le transmettre à mes élèves car c'est la source de notre inspiration. Comme tout le monde, il m'arrive parfois de me tromper sur les gens, de les mal juger, mais cela n'est pas une erreur, c'est une faute d'appréciation seulement, car lorsqu'on est intelligent on revient toujours en arrière pour corriger, en peinture quand on retouche un tableau on appelle cela faire un repentir, l'erreur dans la vie c'est de condamner, de rester sur son quant à soi, sur son amour- propre, se souvenir du pire en oubliant le meilleur, et pourtant l'opinion que l'on a de soi est bien pire que celle que l'on a des autres. C'est à cela que l'on reconnait l'intelligence cette capacité  de se souvenir des bonnes choses et d'oublier tout le mal et continuer d'avancer ensemble vers l'inconnu. Si certains hommes dans l'histoire n'avaient pas eu cette intelligence là, cette capacité à se réconcilier, l'humanité vivrait encore dans les cavernes. La guerre froide n'aurait jamais pris fin, l'Allemagne ne se serait jamais réunifié, de nombreux conflits dans le monde n'auraient jamais pris fin et les peuples auraient fini par s'exterminer les uns les autres.

 

Lundi 8 mai 2017

Je travaille depuis plusieurs jours sur un tableau représentant Les trois Grâces, dans la mythologie romaine ce groupe de trois déesses personnifie la Joie, la Grâce et la Beauté. Connues sous le nom de Charites par les Grecs anciens, les trois Grâces sont  les filles de Zeus et de la nymphe Eurynomé. Elles portent les noms d’Aglaé, Euphrosyne et Thalie et résident sur le mont Olympe. Les Grâces  sont porteuses de joie et transmettent ce sentiment aux hommes et aux dieux. Souvent présentes aux côtés d’Aphrodite et d’Éros, mais également de Dionysos et d’Athéna, elles font partie au même titre que les Muses de l’entourage immédiat d’Apollon. Comme les Muses, elles sont dotées du pouvoir de faire naître l’inspiration chez les artistes et les poètes. C'est pourquoi chaque artiste a sa muse, son égérie. Leur représentation traverse toute l'histoire de l'antiquité à la renaissance, jusqu' aujourd'hui, tant en peinture, qu'en sculpture, de très nombreuses fontaines à Rome, Paris et dans de nombreuses villes d' Europe représentent les Trois grâces. L'actualité du monde prend une place très importante dans le traitement de mon sujet, l'arrière plan est une représentation dantesque, grandiose et terrifiante de notre monde où la beauté, la grâce et la joie de vivre ont laissé la place à la mesquinerie, au sordide et à la laideur sous toutes ses formes. J'ai voulu ce contraste violent car il reflète bien l'esprit de mes contemporains dans une société défigurée par un hyper narcissisme, une cupidité obscène où les religions sont devenus le repère de tous les extrémismes et de toutes les hypocrisies. Ce n'est pas une oeuvre pessimiste, bien au contraire, elle est plutôt un acte de résistance, un acte de courage de celui que j'aime tant, celui d'une goutte d'eau, ce courage d'oser tomber dans le désert. J'appartiens à cette race d'homme qui ne renonce jamais, ne capitule jamais, j'ai déjà vu mourir tant de gens inutilement pour de vaines causes, avec mon académie comme cathédrale au fond du coeur, j'ai fait plusieurs fois le tour du monde, j'ai toujours su préserver ma liberté de penser, j'ai vécu mes rêves et aujourd'hui se sont mes rêves qui vivent, au travers de mes élèves dont certains déjà en Europe en Amérique du nord et  au Japon sont devenus de grands artistes dans leurs pays et font de brillantes carrières, et avec mes nouveaux élèves dont le talent prometteur de certain se révèlera un jour précieux pour le monde, une bougie, une seule bougie suffit en à allumer mille. Qu'est ce qui vole le bonheur ? C'est l'absence de goût pour les belles choses, l'absence du désir de partager ce que l'on a de meilleur en soi avec les autres. La plus part des gens sont  remplis de théories, de mots, de citations venant d'autrui mais de soi-même ils ne savent rien, et par conséquent ne savent pas comment vivre, ils font ce qu'on leur dit de faire.  La peinture ne cesse de placer celui qui s'y adonne dans une position extrêmement inconfortable, tous ceux qui peignent,  ressentent toujours un double sentiment, le désir de bien faire et la peur de rater, c'est cette tension qui nous pousse vers le vrai, sans cette tension érotique nulle création,  Paul Valéry disait: " Le plaisir extrême est proche de la douleur. » c'est comme un orgasme, c'est toujours vers la jouissance qu'il faut se diriger, tout le reste n'est que vanité, posture pieuse et vaniteuse humilité. Tout le problème vient de là, il y a dans notre société une immense contradiction culturelle, qui fait que l'éducation que les gens reçoivent de leurs parents, de leurs éducateurs, de leurs curés, soit les castres, soit en font des peines à jouir, nos rues sont remplis de gens frustrés, de mal baisés, pour la simple raison qu'ils passent leur vie, et la majeure partie de leur temps à s’interdire tout ce qu'ils désirent le plus, c'est un des plus grands paradoxes de la civilisation, elle engendre énormément de névroses parmi le peuple et détruit la vie de beaucoup de gens, des plus faibles de caractères bien sûr qui se retrouvent totalement démunis face à une telle complexité, à de telles contradictions, ils sont totalement perdus et désorientés, les peuplades soi- disant primitives ne souffrent nullement de toutes ces contradictions, de ces névroses, ils ont conservé le vrai sens de la vie, qui ne nous demande qu'une chose, d'en jouir. Souvent et depuis longtemps j'essaie de faire comprendre cela à mes élèves, de les mettre en garde contre le conformisme de la société, de ses moeurs, de l'inéluctabilité de certains schémas de penser qui ravagent la vie des gens, les enferment dans des pièges dont ils ne peuvent plus sortir et les font ressembler à des déchets, à de pauvres créatures à la peau grise, chétive et toujours craintive de tout.  Le geste du peintre est le plus grand des gestes parce qu'ils libèrent l'homme du poids de la civilisation, de la contrainte culturelle, des systèmes, nous sommes nés pour être libre, par pour devenir le domestique de quelqu'un, on n'appartient à personne, on n'appartient qu'a soi-même, il est là le vrai courage, d'être à soi- même sa propre lumière, l'arrogance et l'orgueil ne sont que de la fanfaronnade qui n'habillent que ceux qui savent qu'ils ont déjà tout perdu, le meilleur d'eux- mêmes, de leur vie, mais il ne faut pas se résigner, ne pas s’accommoder de tout, toujours lutter contre le pessimisme et la morgue ambiante, c'est cet enthousiasme que j'essaie tant bien que mal de transmettre à mes élèves depuis des décennies, il n'y a rien d'inéluctable, les artistes sont là pour refaire le monde à chaque instant, le réinventer, quoiqu'il arrive je resterai toujours enthousiaste, c'est mon énergie, c'est ma grande force, je suis un homme libre, un peintre libre, un libre penseur.

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Les trois grâces travaille en cours.

 

Dimanche 7 mai 2017

Il y a toujours un rêve qui veille. L'art de peindre c'est une alchimie qui transforme nos imperfections, nos faiblesses, en beauté, en grâce et donne une raison de vivre et d'aimer vivre. Cessez de compter, de calculer, de supputer et vous serez un artiste, un grand artiste. Les tableaux sont d'une solitude infinie, des choses solitaires auxquels on accède qu' avec amour. Je vis au fond de mes tableaux comme une épave heureuse au fond de l'océan. Lorsque je peins je suis au seuil de l'apesanteur, la solitude est mon trésor, ma peinture raconte ce que la lumière hésite à nous dévoiler : que l'on appartient à personne. Un tableau c'est toujours quelque chose d'imprévisible. Je ne suis pas né pour être célèbre ni illustre, je ne me mesure pas à cette aune, je suis bien plus grand que cela, je ne me suis jamais senti un peintre important, un grand homme, juste un peintre et un homme, mes tableaux n'existent qu'aussi longtemps que je les peins, ensuite ils continuent à exister, mais ils ne sont plus à moi, ils se mettent à appartenir aux autres, ce qu'ils en font je ne veux pas le savoir.  Mien exclusivement mien, mon tableau ne l'est que le temps où mes doigts le caresse, que peu à peu je l’extrais de ma tête, de mon cœur, je le vois vivant sur la toile, pleurant et riant, souffrant avec moi. Il y en a qui dise que je peins bien, il y en a qui dise que je peins mal, je peins du mieux que je peux, c'est la seule chose qui compte à mes yeux d'être honnête avec moi-même, je donne tout de moi dans chacun de mes tableaux. J'ai perdu beaucoup de batailles dans ma vie, mais je les ai toujours affrontées, je suis toujours allé jusqu'au bout. Je n'envie personne, la richesse, le talent, le succès, la gloire de mon prochain ne m'affligent pas, bien au contraire je suis capable d'admiration, capable d'applaudir, de crier bravo, de porter en triomphe, de me mettre à genoux, de supplier pour qu'elle revienne, d'implorer, de demander pardon, je n'ai ni l'orgueil ni l'arrogance de ces créatures à la peau grise, chétive qui vivent dans la crainte de tout et dont la seule satisfaction dans la vie est de pouvoir mépriser leur prochain, non, je ne suis pas affligé de ce genre de tare, je n'ai pas ce genre bestialité. Je me réjouis de découvrir un talent, un jeune peintre, un débutant doué d'une inspiration véritable, je cours annoncer l'événement à tous, mes élèves sont toutes ma fiertés et je suis leur premier admirateur. Rien de plus triste que quelqu'un qui est esclave de la négation et de l’amertume, qui bave de jalousie et patauge dans le dépit.  Pour peindre on descend dans les profondeurs insondables de l'être, peindre tient du mystère, c'est un voyage de soi à soi, c'est le plus beau des voyages, entre deux couleurs, l'espace est bien plus grand qu'entre le ciel et la terre, pour le franchir, on ferme les yeux et on saute dans le vide, dans l'inconnu, être vivant, respirer, ce n'est pas vivre, on commence à vivre lorsqu'on commence à oser vivre sa vie, ses désirs, ses envies, ses choix, en deçà, on ne vaut pas plus qu'un légume. 

 

Samedi 6 mai 2017

J'écoute parler le monde, est- ce possible que tant de gens vivent et pensent la même chose que moi en silence ? J'ai parfois l'impression de n'écrire que des banalités, des choses su et connu de tous. Plus j'avance en âge et plus j'en apprends sur la vie et plus je découvre que je ne sais rien de la mort, il faut bien accepter de ne pas savoir, sans quoi, on reste persuadé qu'on n'a besoin de personne, à ce moment- là on est vraiment perdu, je suis las de ces fuites en avant qui finissent toujours par vous ramener à votre point de départ, tourner en rond, c'est une chose que je ne peux plus faire. C'est vrai qu' il n'est jamais facile de savoir ce que l'on souhaite vraiment dans la vie, surtout quand on sait que pour continuer de vivre il faut toujours abandonner une part de soi, alors vers quoi allons-nous et puis que reste-t-il de moi? J'en ai une petite idée, comme tous les voyageurs, je garde un oeil sur les étoiles. J'avais un ami qui parfois me disait: " On vit et puis on meurt... comme c'est étrange." On craint toujours ce que l'on ne comprend pas, mais la peur aussi nous empêche de comprendre bien des choses et de faire le premier pas, et pourtant qui n'a jamais pensé qu'il était un survivant, nous avons tous survécu à quelque chose et ce sentiment est profondément  vivace en nous, je crois même que c'est lui qui nous donne la force d'avancer encore aujourd'hui, de désirer encore et d'aimer toujours. Nous sommes vivants et ensemble, même si les apparences laissent à penser que l'on est toujours seul dans la vie. J' ai travaillé toute la journée sur mon tableau, je peins les trois Grâces, le charme, la beauté et la créativité, je crois que c'est ce qui manque le plus à notre époque, cela faisait des semaines que ma peinture m'interrogeait, mes constructions devenaient de plus en plus Dantesque, mes couleurs s'affolaient, je me perds facilement dans le chaos. Dans cette époque de renoncement général, je trouve encore la force et l'audace de tomber amoureux, je suis incorrigible, je me demande bien à quoi j'ai survécu? Probablement à tout. Le soir tombe, j'ai encore peint toute la journée, mes élèves passent tous les jours même le samedi et le dimanche, je passe à chaque fois des heures merveilleuses avec eux, si je pouvais je leur donnerai tout ce que je sais, j'espère en avoir le temps. Je vous remercie pour vos nombreux messages d'encouragement et de sympathie, j'ai pris le temps de tous les lire, certains m'ont beaucoup ému. Je sais comment être heureux, en partageant tout simplement. Mon bonheur c'est l'académie de peinture, cette fenêtre ouverte sur le monde, sur l'histoire, sur l'avenir, sur les autres, le secret du bonheur il est fort simple... c'est d'être heureux ! et mes élèves sont heureux et cela fait tout mon bonheur, j'aime partager l'art d'aimer les belles choses, cela démultiplie le plaisir, il n' y a de bonheur que dans le partage de ce que l'on aime. En septembre 1970 à Londres en Angleterre, Jimi Hendrix disait : "Quand le pouvoir de l'amour surpassera l'amour du pouvoir, le monde trouvera la paix ! " Demain, il y a une élection importante en France, et c'est à cette phrase que je penserai au moment de voter. J'ai vu une fois de près la guerre, ce que les images et les reportages ne disent jamais, c'est l'odeur, cette odeur épouvantable... épouvantable.

 

Vendredi 5 mai 2017

Bonjour à toi qui lit chaque jour ce journal d'un peintre, je te remercie pour ta fidélité et ta constance. L'intérêt assidu que tu portes à ce journal laisse à penser que nous partageons la même sensibilité sur bien des sujets. Tu l' as sans doute remarqué l'acte de peintre est loin d'être un geste anodin, bien au- delà de la simple production d'objet voué à la décoration, un tableau possède une histoire, une vie qui reflète non seulement celle de l'artiste, mais témoigne d'un lieu, d'une époque et de la vie de ses contemporains. Nous sommes reliés les uns aux autres par des liens ténus et mystérieux, nous partageons un même destin, nous avançons chacun à notre manière dans l'inconnu, dans vingt ou trente ans, peut- être plus, peut- être moins, nous aurons tous disparu et seules nos oeuvres nous survivront, témoigneront de notre passage, de nos pensées et de nos actes. C'est à force de peindre que j'ai réalisé que chacun porte en lui toute la souffrance de l'humanité, toute la condition humaine, l' habitude de peintre à développer en moi une empathie profonde et sincère, ce doux mot qui nous vient du grec "empatheia" et désigne la compréhension des sentiments et des émotions d'un autre individu, nous permettant de nous mettre à sa place et d'éprouver ce qu'il éprouve. Tu possèdes donc cette empathie, toi aussi, avec ses indignations, ses frustrations, ses colères, mais aussi toute la tendresse et l'amour que j'ai pour mes frères humains, comme disait le poète François Villon " Frères humains qui après nous vivez, N'ayez pas vos cœurs durcis à notre égard, Car si vous avez pitié de nous, pauvres, Dieu aura plus tôt miséricorde de vous. Et nous, les os, devenons cendre et poussière. De notre malheur, que personne ne se moque, Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre! " Toi qui lit quotidiennement ce journal, qui connais mes pensées et sûrement partages mes convictions les plus profondes, qui que tu sois, quoi qu'il ait pu arrivé par le passé, je serai heureux de te voir, de te rencontrer, de te serrer la main. La vie d'aujourd'hui bien trop souvent nous enferme, nous emmure, nous isole et nous tient éloigné les uns des autres, nous laissant prisonnier de ceux avec qui nous n'avons plus rien en commun, mais que seul l'intérêt nous oblige encore à vivre avec, on est jamais complètement libre de soi. Aussi lorsque parfois la vie nous offre l'occasion de rencontrer des êtres en qui on se reconnaît, il ne faut pas trop tarder à les rencontrer, nous avons tant de choses en commun, tant de choses à nous confier, on ne peut pas contempler le monde, voir les autres seulement à travers le juda de sa porte, on ne peut pas passer sa vie à prendre le meilleur chez les autres et soi ne rien donner en retour, on n'est pas là pour profiter les uns des autres, on a toujours quelque chose à offrir, à partager avec l'autre, c'est si bon de donner le meilleur de soi à quelqu'un, c'est cela que signifie briller, illuminer. C'est toujours le premier pas qui coûte le plus. Il m'a fallu tout mon courage pour surmonter la honte d'être ridicule, pour publier chaque jour ces quelques lignes de mon journal, moi qui ne suis pas écrivain, je l'ai fait et pas en vain, laisses- moi un commentaire, c'est ainsi que s'amasse la vraie richesse, à un certain moment de notre vie il faut écouter son coeur et le suivre, lui seul connait le chemin qui va de soi à soi,  à demain...

 

Jeudi 4 mai 2017

La vérité est que je n'appartiens guère à cette terre où je me sens si exilé, il me faut toute la force de la loi de gravitation pour m'y maintenir et ce terrible besoin d'être. Je m'efforce de peindre tout ce que l'on ne voit pas, tout ce qui palpite à l'intérieur et se refuse avec force à nos sens et dont j' essaie de témoigner. Depuis deux mois que je suis installé dans mon nouvel appartement, je travaille sur cinq toiles, deux sont déjà terminés, les trois autres toujours en cours et aujourd'hui j'en commence une sixième. Je devine qu'elles communiquent entre elles, qu'elles témoignent d' évènements prémonitoires, je pressens les choses plus que je ne les sens, au début c'est toujours confus, je ne vois pas clairement la relation qu'il y a entre la toile que je suis en train de peindre et la précédente et puis brusquement, ce que je croyais n'avoir aucun rapport m'apparaît soudainement cohérent, évident, les liens étroitement tissés racontent le destin d'une vie, de la notre, de la mienne. Dans la solitude de ma tour d'ivoire, j'écoute battre le coeur du monde, j'entends son pouls qui s'affole, je pense à la somme de toutes ces contradictions qui sont la matière de nos vies, à cette infinie tristesse du bonheur, mon coeur déborde de mélancolie, j'aimerai mettre en scène dans un tableau, la lente éclosion du jour, lorsque le jaune triomphant l'emporte sur le gris bleu de la nuit dévoilant un horizon sans borne, et sur une nappe de brume célébrer les noces du ciel et de la terre. Je puise mon énergie de continuer dans le désir d'aimer, je ne renonce jamais aux choses, même les plus insensées, ma peinture n'est qu'une partie de moi, peut- être pas la plus heureuse, ni la plus confortable, mais sûrement la plus sincère, la plus authentique. Aujourd'hui j'ai peins un citron sur ma toile et puis je me suis mis dedans, cela paraît simple mais il m'aura fallu plus de quarante ans pour y parvenir, je suis un songe et maintenant le citron rêve de moi, lorsque je peins tout devient possible. J'aime ce moment fragile où tout bascule, suis- je dans le tableau ou le tableau est -il en moi ? Pour découvrir la volupté, il suffit de fermer les yeux et de ne plus penser. On dit que les femmes jouissent moins que les hommes, je veux bien le croire,  à la tête que certaines font, on imagine aisément qu'elles n'ont jamais été caressé avec tendresse, qu'elles n'ont jamais joui de leur vie, elles sont passées à côté du meilleur. Il y a des mots comme ça qui m'affole, comme le mot cambrure, doigts, lèvres, je n'ai jamais pu résister à une femme portant un collier de perle naturelle et les boucles d'oreilles qui vont avec, je trouve cela infiniment érotique, excitant, plein de promesses de volupté et de caresses intimes, pour s'en convaincre il suffit de regarder ce tableau de Vermeer, la jeune fille à la perle, les hommes sont bien plus joueurs que les femmes, ils les connaissent mieux qu'elles- mêmes. Certains soirs la mélancolie pose une lampe à mon chevet, mes rêves naviguent doucement devant mes yeux, ils passent si près,  je peux les caresser.

 

Mercredi 3 mai 2017

Qu'ai- je fait de ma vie ? Juste semer quelques graines et les abandonner au temps, sans rien précipiter, sans bouger, ni effrayer, devenu l'allié du silence, le compagnon des jours perdus. Mon chevalet posé contre l'océan, une toile et quelques couleurs, devenu l'île et le pinceau qui rêve d'une île, tenir l'espace sans bouger juste au dessus du temps, à la verticale de l'océan, à peine un souffle de vent et la vague se gonfle de secrets, se détache et s'envole, à peine un souffle de vent et la mélancolie part en voyage. Je crains ce jour où je n'aurai plus peur, plus je crois me connaitre et moins je me reconnais. On voudrait croire au temps qui passe, mais les jours ne se suivent pas, ne se ressemblent pas, où donc s'enfuit le temps, depuis le temps que je fuis, je ne sais plus ce que je fuis, je ne sais plus de quoi je m'éloigne, l'air semble si léger qu'on n' arrive jamais au bout de soi, jamais au bout de rien. Plus j'avance vers la lumière et plus les ombres s'allongent autour de moi, quand le temps nous aura fait trop de mal, que l'on n' aura plus besoin d'être grand pour se rapprocher du ciel, j'espère que mon coeur s'envolera comme un oiseau, planera un moment au dessus de l'océan. On ne s'atteint jamais tout à fait, on se frôle, on se devine à peine et voilà que déjà la flamme vacille. J'ai toujours sur moi ce petit coffret au lourd couvercle d'or dont j'ai peint la clé de la serrure sur une de mes toiles, il y a de cela bien longtemps, c'est un tableau que je garde dans mon armoire comme un mystère. J'admire la lune et la fraîcheur de l'air, sans savoir pourquoi j'aime ce monde où nous venons tous pour y mourir. J'aimerai bien mourir dans le rêve d'une fleur songeant à un papillon bleu qui bat des ailes. Ce soir les nymphes du ciel auraient-elles du vague à l'âme ? Sur ce pont suspendu nos vies s’enroulent au dessus du vide, nos nuits sont brèves, combien de jours encore à vivre ? Je sais qu' au- delà des limites de ce monde ton regard et mon regard se reflètent l'un dans l'autre, à l'infini. Comme tout le monde bien sûr je me pose la question de savoir s' il y a une vie après la mort, mais je me pose surtout la question de savoir s'il y a une vie avant la mort. Je n'ai pas besoin de pinceau pour peindre le vent, il n'y a pas non plus de couleur pour peindre le silence. Seules les âmes qui se cherchent connaissent ce monde invisible où la passion ressemble à de l'indifférence.  Il faut que la nuit soit bien noire pour apercevoir la première étoile. Un vrai peintre c'est celui qui est capable de peindre une porte sur un mur infranchissable, et puis de l'ouvrir.

 

Mardi 2 mai 2017

J'habite le monde à ma manière, sachant que le seul moyen de se délivrer de la tentation, c'est d'y céder, j'ai vu dans ma vie tant gens vouloir sauver leur âme à tout prix qu' ils ont fini par la perdre bêtement et inutilement. Les opinions, les croyances nuisent aux hommes en tuant la seule chose qui pourrait les sauver vraiment de leurs tourments, l'imagination. Les religions appartiennent au passé et n'ont qu'un seul charme, celui du passé. Les gens sont capable de croire n'importe quoi, pourvu que ce soit complètement incroyable, les catholiques à la résurrection, à la vie éternelle, les musulmans à mille vierges, les bouddhistes à l'illumination, les païens pensent qu'ils peuvent gagner au loto, moi je crois aux caresses, une caresse vaut tous les sermons, soulage de toutes les peines et donne  du plaisir à celui qui la reçoit, on n' imagine pas toute l'intelligence qu'il faut pour rester simple dans la vie ! Aujourd'hui, tout à un prix et les gens connaissent le prix de presque tout, mais ils ignorent la valeur de presque tout, une caresse ne coûte rien, voilà pourquoi les gens ne se caressent plus, ils se touchent, s'empoignent, se prennent et puis se lâchent la main. C'est souvent avec les doigts que je peins, je n'utilise la brosse ou le pinceau que lorsque je ne peux pas faire autrement, sinon je ne fais que caresser ma toile comme je caresse le corps d'une femme que j'aime, avec infiniment de tendresse. Les gens qui n'ont aimé qu'une fois dans leur vie manquent de profondeur et ce qu'ils nomment fidélité est tout simplement l'aveu d'un échec, les femmes trop longtemps mariées le savent mieux que personne. Nos moments de folies dans la vie sont les seules choses qu’on ne regrette jamais.  Puisque le monde dans lequel nous vivons est si difficile à vivre parfois, la seule question est de savoir dans quelle mesure nous pouvons le rendre plus habitable, c'est ainsi probablement que je suis devenu peintre, les artistes apaisent le monde, ils sont précieux pour l'humanité parce qu'ils enrichissent le cœur des hommes et les incitent à aimer. Quand j'étais plus jeune l'envie me prenait souvent d'aller vivre ailleurs quand la monotonie du lieu m'envahissait, que la compagnie des gens m'ennuyait et puis un jour j'ai compris que le mal de vivre est partout le même, c'est ce jour là que ma peinture est née. Quand je peins, je suis partout à la fois. Je sais que mes tableaux me survivront, c'est curieux de penser que la meilleure partie de moi continuera d'exister longtemps après ma mort. Tout au long de ma vie j'ai vendu  mes tableaux un peu partout dans le monde,  j'en ai donné beaucoup, parfois on m'en a volé quelques uns, je me souviens de chacun d'eux, j'en ai gardé des photos, je me demande parfois ce qu'ils deviennent, c'est très étrange ce que je peux ressentir quand je pense à cela,  j' y ai mis tant soin, tant d'espérance, tant d'amour à les peindre, en fait je ne parviens pas à exprimer ce que j'éprouve, je ne préfère pas trop y penser, j'ai peur d'être déçu. Je publie une photo de l'atelier tel qu'il est aujourd'hui, de gauche à droite, Ingres, Van Gogh, Da Messina, Picasso, Manet, Ferruzzi, Debailly, bienvenue à l' académie de peinture, je crois que peu de personne peuvent se vanter d'avoir autant de chef- d'oeuvres dans leur salon ! Je poste au jour le jour les travaux de mes élèves sur facebook, je ferais n'importe quoi pour les encourager à peindre, le monde, l'humanité ont besoin d'eux, ils sont précieux dans le présent et pour l'avenir. Je me suis parfois trompé sur certains élèves, ils ne m'ont jamais pardonné, c'est que je ne m'étais pas vraiment trompé sinon ils m'auraient prouvé le contraire, cela est arrivé heureusement, aujourd'hui ce sont mes meilleurs amis et j'en compte dans de nombreux pays, je me trompe souvent, sauf ici malheureusement et cela me chagrine beaucoup de n'avoir aucun ami, d' ailleurs, on dirait que personne n'a d'ami ici, l'amitié est une notion qui semble totalement étrangère aux habitants de cette île, c'est regrettable et cela fait perdre beaucoup de temps inutilement. Le communautarisme est un fléau qu'il faut combattre à tous prix ici comme ailleurs.

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Lundi 1 mai 2017

Je mets toute mon âme dans ma peinture, ma peinture n'est pas une peinture ordinaire, ce n'est pas de la peinture posée sur une toile et qui sèche comme un cadavre au soleil,  ma peinture émane d' un sentiment profond, d' une passion vive et cruelle où la vie et la mort luttent dans chaque détail, c'est mon coeur qui saigne sur chacune de mes toiles. L'amour est fait d'images qui obsèdent l'esprit, tordent le coeur et nouent le ventre, à cela bien souvent, s'ajoute une conversation inépuisable qui s'adresse à un seul être auquel tout ce qu'on vit est dédié. Il y a un âge où on ne rencontre plus la vie mais le temps qui est en train de la dévorer, alors le cœur se serre. Vivre une passion est extrêmement rare. L'amour est un sentiment différent de l'instinct, du plaisir, sa fin ultime est la fusion de deux corps, de deux âmes, j'aime ce mot fusion qui vient du verbe latin -fundere « fondre » ce passage d'une forme solide à une forme liquide sous l'action de la chaleur et qui scelle l'union intime de deux éléments, c'est d'un extraordinaire érotisme, la passion est jouissive, cette recherche idéale est la seule à donner un sens à l'amour, à la vie, c'est l' art souverain, celui des alchimistes, des sages et des fous. On reconnait la vraie passion aux pouvoirs qu'elle donne à ceux qui l'éprouvent, à cette intuition particulière qui vous fait deviner les choses les plus mystérieuses , j'ai appris par expérience que la vérité émerge de la confusion et du chaos, qu'elle est beaucoup plus improbable que la fiction, car la fiction doit être plausible, alors que la vie se passe fort bien de toute de cohérence et de logique. C'est la sournoise habitude qui essaye de nous convaincre que l'univers s'arrête aux murs de notre chambre comme s'ils étaient les limites du réel. Je ne pourrais pas vivre sans une passion forte et puissante qui m'arrache à la pesanteur de ce monde, ce supplément de vie, sans cet élixir au goût d'éternité, la vie quotidienne est tellement monotone, l' habitude est l'archange de la mort. On ne peut parvenir au vrai bonheur sans traverser la douleur, l'obscurité, le néant, tous ceux qui aiment le savent dans leur chair. Un véritable artiste est un chaman, il sait comment remplir l'esprit de visions, il connait tous les sortilèges de l'amour. Je voyage silencieux dans un monde sans bruits, et je garde au fond de moi les couleurs de ma jeunesse. Peindre, c'est se faire un masque, et non se livrer sans pudeur sur une toile, comme on le croit de nos jours. Goethe avant de mourir dit à ses proches: " S'il vous plaît, je veux plus de lumière."  Le bonheur, c'est cette fragilité de la lumière qui s'arrête une seconde sur les êtres et les choses que nous aimons et les rend immortels. La vraie lumière, c'est celle que l'on invente, la lumière intérieure, celle de son coeur, de son l'âme, la vrai lumière c'est celle qui ne s'éteint jamais et nous révèle le monde invisible.

 

Dimanche 30 avril 2017

C'est avec de l'amour que l'on fait de la lumière, mes couleurs me ressemblent, elles cherchent dans l'obscurité un passage vers la clarté, se sont elles qui me guident, souvent je me sens plus proche du tableau que je suis en train de peindre que de ma meilleure amie. Tout ce qui est beau, tout ce qui charme, passe en un instant des yeux au cœur et se loge dans l'âme, on n' apprend pas à aimer car c'est le mouvement naturel du coeur, mais à pardonner parce que le pardon demande de l'intelligence, du courage, et se réconcilier une grande noblesse, les gens vulgaires cultivent au fond de leurs jardins des rancunes tenaces qui ont le goût amer de la vengeance, ils ont une inclination malheureuse pour la laideur, par simple bêtise ou frustration, incapables de surmonter leurs faiblesses, leurs mesquineries et leurs basses convoitises. Les gens aspirent au bonheur dans la vie, un peintre ne l'ignore pas, lorsque je peins un tableau je m'efforce toujours d'ajouter au plaisir de la matière celui de la contemplation, il y a beaucoup de vide dans mes tableaux, d'aplat de couleur.  Je ne peux pas aimer sans haïr, dire du bien sans en dire tout le mal, l'amour est une passion très exigeante, avoir de bons sentiments ce n'est pas de l'amour, mais de la niaiserie, de la minauderie. Dans l'obscurité, tous les chats sont gris, tout est égal et tout se vaut, par contre la lumière nous révèle le monde de l'infinité des différences, les choses et l'envers des choses, s'obstiner à ne voir que le décor et se refuser à la contemplation de l'envers du décor me paraît être d'une grande légèreté, je ne peux pas me satisfaire de la vue d'un seul côté, pour peindre j'ai besoin de tout, d'amour, de haine, de beau, de laid, de vérité et de mensonge, pour être peintre il faut être entier, vivre sans se cacher, sans se voiler la face, sans se raconter d'histoire. Ma peinture n'imite pas la nature, elle en crée une nouvelle. La vérité, la beauté, la grâce ne résident pas dans les choses, ni dans le monde, mais au fond de soi , dans cette partie enfouie de notre être, mais à laquelle il faut laisser libre court. Peindre, peindre vraiment, pas pour satisfaire un public, c'est comme rêver, tout est semblable au monde du dehors, presque identique, mais sans l'être tout à fait. C'est dans ce glissement que se trouvent la vérité et la beauté, ainsi que le sens de toute recherche et de toute représentation. Il faut réussir à rêver ses souvenirs. Voilà ce que signifie créer. Certaines religions parlent aussi beaucoup de création, mais malheureusement les religions nous sont arrivées dans les baggages de l'idolâtrie païenne, les croyants adorent Dieu, mais vénèrent par dessus tout l'or et l'argent, pour eux les signes extérieurs de richesse passent avant toutes les vertus, aujourd'hui l'ego-centrisme du peuple ne connait plus aucune limite, en quelques décennies nous sommes parvenus à un hyper- narcissisme d'une incroyable obscénité et d'une stupidité furieuse. J'enseigne la peinture à mes élèves par la reproduction d'oeuvres de maîtres pour deux raisons, la première parce que c'est la meilleure école pour apprendre le métier et la seconde parce qu' il y a dans l’imitation consciente une vertu purgative et exorcisante qui seule permet ensuite aux élèves de ne pas reproduire à leur insu les maîtres qu’ils ont aimés mais de s'en tenir à l'écart et de rester eux- mêmes tout au long de leur vie. Peindre c'est ouvrir une extraordinaire fenêtre sur le monde, la peinture offre à celui qui s'y adonne sincèrement une hauteur, un point de vue incomparable sur la société de son temps, sur l'homme, sur ses qualités, sur ses faiblesses, ses vices et ses vertus, ses ambitions et ses échecs.
 

Samedi 29 avril 2017

" Si je t'aime, c'est parce que l'univers entier a conspiré pour me faire arriver jusqu'à toi. ", c'est tellement vrai, tout participe à l'existence de la moindre petite chose dans l'univers, un proverbe Japonais dit : " Lorsqu'un poisson nage il utilise toute l'eau de l'océan. " On ne peut pas fuir son coeur, il faut l'écouter et le suivre au contraire. C'est toujours maintenant que tout se joue, maintenant porte en lui le sceau de l'éternité. Pourquoi dit- on parfois qu'il ne faut pas oublier de vivre, parce que beaucoup gens vivent et parlent entre eux comme s'ils ne devaient jamais mourir et quand ils meurent c'est comme s'ils n'avaient jamais vécu, leur mort ne laisse pas plus de trace dans les esprits que la chute d'une feuille morte. On peut sûrement à force de persévérance maîtriser bien des choses, son comportement, ses manières, la nature, l'espace, mais nous ne serons jamais les maîtres du temps. Aussi c'est maintenant qu'il faut être heureux, le bonheur n'est pas une chose égarée dans le temps et qui nous attendrait quelque part, si l'on ressent quelque chose pour quelqu'un alors il faut aller directement vers lui et ne pas réfléchir, un ami me disait souvent dès que tu commences à calculer tout est perdu, la spontanéité c'est la clef du bonheur. Lorsque je peins je n'écoute que mon instinct, mon intuition, mon coeur, je suis pareil dans la vie, avec les gens, avec les femmes, je réagis instantanément, pas toujours très adroitement certes, mais toujours sincèrement, je me moque éperdument de l'opinion que les autres peuvent avoir de moi, la réputation est un préjugé vain et fallacieux, c'est le souci de ceux qui n'ont aucune personnalité, ni caractère. Les hommes du désert disent que les dunes changent avec le vent, mais le désert reste le même, ainsi en est-il de l' amour, j'aime parce que j'aime aimer, il n'y a aucune autre raison.  A un moment donné de notre existence, nous perdons la maîtrise de notre vie, le corps n'en fait plus qu'à sa tête, il faut s'abandonner au destin et jusqu'au bout faire confiance à la vie, quand on aime que peut-on redouter ?  Lorsqu' on aime, même la chose la plus futile qui soit, on appartient tout en entier à la création. Quand on veut une chose, quand on désire vraiment quelqu'un, tout l'univers se ligue à nos côtés pour que notre rêve se réalise, l'imagination a un pouvoir extraordinaire, j'ai souvent vu dans ma vie des choses se réaliser que tout le monde croyait impossible et pourtant c'est arrivé, j'ai vu les pires ennemis, de farouches guerriers tomber dans les bras les uns des autres et se réconcilier, j'en témoigne, j'y étais, c'était il y a vingt cinq ans au coeur de l'Europe, les pires des atrocités y furent commises, les hommes parfois oublient qu'ils sont des hommes, c'est ainsi, mais on se souvient toujours de ce que l'on à oublier un jour ou l'autre, sauf les cons bien sûr qui eux ne changent jamais d'avis, c'est à cela qu'on les reconnait aux rictus qu'ils font lorsqu’ils vous sourient, j'en ai tellement croisé dans ma vie de ces hommes, de ces femmes, de ces créatures à la peau grises, chétives, craintives de tout,  et que rien ne semble pouvoir réconcilier à l'humanité, ils m'ont appris à changer de trottoir pour ne plus avoir à croiser leur méchant regard, l'orgueil et la laideur ont la même couleur, celle des cendres froides. Il ne faut pas se méprendre c'est d'un coeur dont on tombe amoureux, pas d'un visage, ni d'un regard, ni d'un corps.

 

Vendredi 28 avril 2017

Souvent le matin vers 9 heures, je me promène sur le front de mer, il y a peu de monde, la brise marine est si fraîche en cette saison, j'aime m'arrêter à une petite terrasse de café, et regarder l'océan, je me sens bien, je respire à plein poumon cet air venu du large. On ne voit bien qu'avec le coeur, l'essentiel est invisible pour les yeux, comme disait le poète. En ce moment je suis heureux parce que je n'attends plus rien de personne, le doute me pousse toujours en avant, j'ai toujours aimé risquer de vivre. En ce moment je ne sais pas où m'emmène le tableau que je suis en train de peindre, j'aime l'aventure, me laisser aller, m' abandonner. La beauté est une énigme pour l'homme. Quand on peint on ne pas se mentir à soi- même, celui qui se ment à soi-même et qui écoute son mensonge en arrive à ne plus distinguer aucune vérité, ni en lui-même ni autour de lui, et perd vite le respect des autres, il cesse d’aimer, et à défaut d’amour, pour se distraire, s’adonne aux passions les plus vulgaires et aux plaisirs les plus grossiers. On ne peut pas le nier, parfois on aime en haïssant, et cet amour là c'est le plus fort, le plus puissant que l'on puisse ressentir, et je l'éprouve souvent. Pourquoi écrire ces choses-là ? À quoi peuvent-elles servir ? Un journal n'est- il pas fait pour cela ? Depuis que j'ai commencé d'écrire ce journal de peintre, des centaines de personnes le lisent chaque jour et attendent la suite, chaque matin je lis des dizaines de courrier, j'ai même reçu des demandes en mariage ! Je ne réponds à aucun courrier, à aucun commentaire, c'est un journal et rien de plus, peut- être que dans quelques mois fera-t-il l'objet d'une publication en librairie en France ou ailleurs, mais ce n'est pas son objectif, j'écris parce que cela me fait du bien, c'est tout. Jamais auparavant je n'avais écrit, je n'aime pas vraiment écrire, mais c'est indéniable l'écriture apaise l'esprit, et puis d'ailleurs, je ne publie que quelques lignes, tout le reste je l'efface au fur et à mesure, je ne publie que ce qui me semble le plus neutre de ma pensée, ce qu'il y a de plus banal, de plus ordinaire, mais aussi le plus sincère, je ne suis pas un écrivain, je ne sais pas jouer, jongler avec le mots comme le font les vrais écrivains, et puis mon style est plutôt plat et  très médiocre, je ne corrige aucune de mes phrases, j'écris comme je parle, peut-on appeler cela de l'écriture ? Il y a beaucoup de formes de solitude en ce bas monde, il y a trop de solitude, trop de pesant silence, trop de paroles creuses, c'est le mal de notre siècle. C'est la peinture qui me donne accès à la souffrance des autres, j'ignore la tièdeur, tout me touche, m'égratigne, rien ne me laisse insensible, je ressens tout, je suis incapable de froideur, de feindre l'indifférence, je suis habité par une passion sauvage, je crois que vivre sur ce volcan au milieu de l'océan ne fait qu' exacerber ma rage de vivre, de peindre, d'aimer. Il faut s'accrocher à la vie à n'importe quel prix. Le vrai goût de la vie, on ne le trouve pas dans les grandes choses, mais dans les petites, la vraie vie n'est faite que de petits riens, de minuscules détails, comme sur un tableau, un tout petit trait, une nuance de couleur peut modifier toute l'apparence de la toile, il suffit d'un rien pour que tout soit boulversé, transformé, ce sont les petites choses qui ont la plus grande importance et c'est pourtant celles-là que l'on néglige le plus souvent, c'est comme dans une grande salle de restaurant, parfois sur une des tables, un seul verre placé trop à droite ou trop à gauche de l'assiette suffit à faire chavirer tout le restaurant dans le chaos et le désordre, cela vous chiffonne immédiatement l'oeil, on ne voit plus que le verre. L'après- midi s'achève, le cours de peinture aussi, je travaille avec une élève sur la Madonina de Ferruzzi, mon élève est très pieuse, elle y met tout son coeur, toute son ardeur. Je crois que je vais poursuivre le tableau sur lequel je travaille en ce moment,  parfois je suis complètement dépassé par ma peinture, je ne suis que l' instrument de ma création, je ne saurais dire d'où tout cela me vient, le talent ne peut pas y être pour tout, parfois quelque chose de surnaturelle habite ma peinture j'en suis sûr, je suis habité.

 

Jeudi 26 avril 2017

Les gens au fond, admirent les fous comme moi, ici nous vivons dans un tableau peint par un mauvais peintre. Au Japon, un proverbe dit: « Les fleurs d’hier sont les rêves d’aujourd’hui. »  Ici, les gens ne rêvent plus depuis longtemps, une jeunesse qui s'ennuie, des vieux qui tournent désespérément en rond, il y a des signes qui ne trompent pas. Une année encore a passé, une autre passera qui sera tout aussi riche de surprises que la première,  il faut humblement apprendre à aimer, c'est l'art suprême, il est vrai que plus on apprend et plus on découvre que l'on ne sait rien, mais l'amour est toujours là, l'envie, le désir, c'est la seule chose qui compte encore pour moi, tout le reste n'est que du vent. Pour penser et agir intelligemment, l'intelligence seule ne suffit pas, il faut y ajouter mille autres ingrédients, un geste d'amour par exemple compte bien plus qu'une parole d'amour, je crois que les amants maudits sont les seuls qui s'aiment vraiment, l'amour a ses orages et ses éclaircies, mêmes les forêts ont leurs clairières, les océans leurs sources d'eau potable, j'aime avec désespoir car je sais que demain j' aimerai encore cent fois plus.  C'est par paresse que les hommes n'arrivent pas à se connaître, il suffit de réfléchir juste un instant pour s'apercevoir que c'est en se trompant que l'on arrive à la vérité que l'on touche au véritable amour, on se trompe souvent sur les autres par manque de persévérance. Un jour un ami m'a dit " moi je ne fais jamais deux fois la même erreur, je la répète au moins dix fois pour être sûr que c'est une erreur. " Si tout le monde pouvait agir de la sorte, alors bien des malentendus seraient levés, des erreurs réparées et les hommes commenceraient à se réconcilier. L'amour-propre et l'orgueil sont les carcans de tortures dans lesquels nos cœurs s'enferment, les ressorts et le levain de la susceptibilité, de la jalousie, de la rancune, ils brisent les âmes en se nourrissant de tous nos sentiments et assèchent le coeur. La pire des souffrances est celle de ne plus pouvoir aimer et le plus souvent c'est nous- mêmes qui nous l'infligeons par notre arrogance, notre stupidité, notre étroitesse d'esprit, nous nous privons de ce que la vie a de meilleur à nous offrir. Le secret de l'existence humaine consiste non pas seulement à vivre mais à trouver un motif valable de vivre, qu' y-a-il comme meilleur motif de vivre que celui d'essayer d'apprendre à aimer? Pas seulement sa femme, ses, enfants, ses parents, ses amis, je veux dire tout aimer,  cette vie, ce quotidien avec ses tâches ingrates, sa monotonie, cette vieillesse sournoise qui défigure jusqu'au plus doux visage, chaque jour je m’efforce de trouver un prétexte pour aimer un peu plus cette vie, pour aimer un de ses petits rien dont nos vies sont faites, aimer pour ne pas devenir un robot, un fantôme d'humain, un sac d'illusions perdues. Comme le disait un chanteur d'autrefois dans beaucoup de maisons, chez beaucoup de gens, on ne vit plus, on n'aime plus, on compte, on compte son argent, ses biens, année après année on tient la triste comptabilité des outrages du temps sur nos corps, des rides, des tâches sur la peau, des douleurs de toutes sortes, on négocie tant bien que mal une fausse paix avec les souvenirs de nos échecs... On rapetisse, on enlaidit, on se desséche, même nos croyances ne parviennent plus à nous redonner le sourire. Je l'avoue bien, je n'ai toujours pas trouvé de sens à cette vie, mais que m'importe, je me contente d'avoir un motif de vivre, celui d' aimer, d'apprendre un peu tous les jours à aimer, l'amour est un sujet d' amour inépuisable.

 

mercredi 26 avril 2017

Comment ressentir chaque jour la joie de vivre ? Ne pas se cacher, ne pas avoir trop d'assurance, ne prendre que de petites décisions, marcher un peu, rire à ses propres dépens et puis surtout ne pas se prendre trop au sérieux.  J'ai passé tout l'après-midi seul dans mon atelier, je n'avais aucun projet, aucun désir, je me sentais bien, je regardais par la fenêtre, je n'avais d'ailleurs rien d'autre à faire, j'ai toujours aimé ça, n'avoir rien à faire, c'est si difficle de ne rien faire. J'aurais beaucoup à dire sur les soupirs qui s’enfoncent toujours douloureusement dans mon âme, je souffre un peu tout le temps mais je crois que ma souffrance est agréable, j'ai fini par l'apprivoisé, parfois elle se tient tranquille comme un chat au coin du feu, je l'entends qui ronronne doucement. Je suis fatigué, je viens de passer trois heures avec mes élèves, quand je suis fatigué mon visage est très détendu, très doux, mon esprit est très paisible, mes élèves me font beaucoup de bien. Pourquoi rien n'a l'air de ce qu'il est ? Pourquoi ce qui n'est pas logique se produit ? Pourquoi ce qu'on attend n'arrive jamais ? Je me suis toujours posé beaucoup de questions, sur la vie, bien sûr, mais aussi sur l'utilité de notre existence. Qui sommes-nous dans l’univers ? A quoi servons-nous ? Quelle est notre importance dans cette immensité ? Tout ce qui fait l'essence de l'homme, sa force, ses faiblesses. Maintenant j'ai besoin de dormir, de rêver, je rêve beaucoup. Je me réveille mon oreiller sent la lavande, quelle douceur. Ce soir une de mes amies quitte l'île définitivement, elle retourne vivre en France, nous avons passé peu de temps ensemble à peine quelques jours mais ils auront beaucoup compté dans ma vie, j'ai lu le roman qu'elle a écrit, elle m'a accordé ce privilège, elle m' a surtout fait réalisé que nous avons tous besoin d'un cercle d'ami, même restreint, c'est humain, elle m'a fait deviner que les gens seuls meurent plus vite que les autres, ils meurent de ne pas parler, de ne pas avoir d'échange avec les autres, ils meurent de ne rien dire, ils ne demandent rien, on ne leur donne rien, alors ils meurent, sans procès, sans poursuite, puisque le coupable n'est autre que le silence. Qu'est ce qui a poussé Alice au suicide ? La haine, son impuissance à ne pouvoir assouvir sa vengeance, je ne crois pas, je pense que c'est le silence qui l'a tué. Lorsqu' on trébuche dans la vie, lorsqu'on tombe, parfois bien bas, il y a toujours un pov'con de ceux qui ont mis depuis bien longtemps leurs rêves dans un tiroir-caisse et qui ne savent plus que rendre la monnaie aux autres, pour te dire " Aides- toi et le ciel t'aidera. " Mais la vérité, c'est que lorsqu'on tombe dans la vie on se relève rarement seul et que parfois on meurt sans personne près de soi, vers quatre heures du matin, quand tout le monde dort, à croire que la mort a une certaine pudeur. "  Moi Président..." la première chose que je ferai, sera de changer la devise de la France, remplacer " Liberté, Égalité, Fraternité", par "Liberté, Solidarité, Fraternité."  Non , les hommes ne sont pas égaux, ce n'est qu'un grossier mensonge, parce qu' ils ne sont pas tous intelligents de la même manière, beau et en bonne santé de la même façon, ils ne naissent pas tous dans les mêmes conditions, dans les mêmes circonstances, avec les mêmes chances. Solidarité vient du mot latin " solidus " et à donner l'expression " in solidum " qui signifie - pour le tout -

 

mardi 25 avril 2017

 La vraie beauté de la peinture, au lieu de nous montrer ce qui est,  nous dévoile quelque chose d' infiniment plus élevé que la réalité et qui pourtant lui ressemble davantage. Les lois de la peinture sont plus difficiles à découvrir que celles de la science mais celui qui nie leur existence est vraiment un aveugle. Le sens artistique, c'est la capacité d'éprouver le monde au travers de nos sensations, de nos émotions, de notre ressenti, et par là même celle de formuler un jugement sur les êtres et sur les choses. Certaines personnes sont incapables de formuler le moindre jugement car elles devinent que leurs jugements les jugent aussi, les obligeants à prendre parti et donc d'avoir à les défendre et parfois à se battre, alors par manque de courage, par faiblesse, par lâcheté, elles y renoncent préférant s’accommoder de tout, renonçant à leur propre individualité, elles abandonnent leur vie pour une existence sans éclats, sans reliefs où tout est morne et plat, tiède et sans goût. Elles forment le troupeau ahuri des humains qui ont peur de tout, elles puisent leur énergie dans la force du troupeau, oubliant qu'en mourant le troupeau amnésique leur survit. Puisque chacun meurt seul alors autant vivre pleinement la seule vie que dieu nous a donné de vivre et de s'y épanouir , et laisser le troupeau à sa propre errance. Il faut peu d'intelligence pour comprendre cela mais beaucoup de détermination pour oser vivre sa vie. Le vrai courage, c'est d'avoir le courage de ses opinions, de ses désirs, de se battre pour les assouvir, de se défendre contre ceux qui veulent nous imposer leur point de vue, leurs opinions, leur façon de vivre,  il n' y a pas un art de vivre, il y a autant de manière de vivre, d' aimer, qu'il y a d'individu.  Nous sommes peu nombreux à appartenir à cette race là, je le sais pour avoir beaucoup voyagé, j'ai croisé peu de gens dans ma vie qui avait cette sorte de courage, cette sorte d'audace d'être vrai, d'être autenthique, d' être soi- même. Quand par hasard on rencontre un de ces êtres hors du commun, il faut tout faire pour rester avec et ne jamais s'en éloigner, car seules ces personnes peuvent nous illuminer et nous faire briller parce qu'elles sont comme la lumière, elles nous font naître, grandir, apparaître au grand jour, elles nous sortent de l'obscurité des ténèbres,  je remercie la vie de m'avoir donné l'occasion de croiser deux d'entre eux, l'un s’appelait Etienne et l'autre Liliane, ils ont bouleversé ma vie parce qu'ils l'ont purifié. Ce qui est pur, c'est ce qui n'est mélangé à rien, c'est ce qui est seulement soi- même. Il ne faut jamais renoncer à empêcher les autres de nous polluer la vie, notre vie, celle que l'on ne vit qu'une fois. Vivre ne suffit pas, il faut oser vivre sa vie, la sienne, quel qu'en soit le prix. Je publie aujourd'hui une photo portrait avec les remarquables études de mes élèves, et puis un tableau sur lequel je travaille depuis dix jours, une Madone, elle me fascine, m'envoûte, elle a dans le regard une tendresse et une mélancolie inexprimable, elle reflète exactement tout ce que je ressens en ce moment, elle me rappelle une femme que j'ai connue et que je crois avoir aimé de tout mon être.

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lundi 24 avril 2017

 J'aimerai parvenir à peindre les choses qui ne furent jamais et qui toujours seront présentes. Cela prend toute une vie pour simplifier, au début on croit que l'on apprend à vivre un peu chaque jour, et puis on apprend chaque jour à mourir un peu. C'est souvent lorsque j'ai l'impression de travailler le moins que mon esprit est le plus créatif, le plus productif. Je doute, je doute surtout de moi, c'est ma manière d'apprendre, il n'y a qu'en apprenant que l'on découvre que l'on ne sait rien, les fleurs non plus ne savent rien, autrefois, j'étais indécis, mais, à présent, je n'en suis plus très sûr. Certains ne doutent de rien, ceux-là ne savent rien, leur esprit se nourrit de celui des autres, ils ne font que répéter ce qu'ils ont lu ou entendu, ils ne pensent pas, ils réfléchissent comme le font les miroirs, ils sont utiles parfois, mais le plus souvent inutiles et ennuyeux. Le diable c'est l'arrogance de l'esprit, la foi sans sourire, la vérité qui n'est jamais effleurée par le doute. Je suis un peintre, un magicien, un sorcier, un chamane, un rêveur qui réinvente sans cesse la vie des autres, le monde de monsieur tout le monde, qui jette de la poudre aux yeux de ceux qui m'approchent, je me cache sous des apparences lisses et gentilles pour mieux me nourrir de l'illusion dont je suis l'artisan suprême, car mon univers, c'est la peinture, c'est ainsi que naissent mes tableaux, chacune de mes toiles est un sortilège, c'est enivrant de changer d'apparence, d'ailleurs dans la vie de tous les jours les gens aussi ne font que semblant d'être aux yeux des autres, les gens ordinaires ne devinent jamais la profondeur des choses superficielles. Je devrais être heureux, mais non,  il y a toujours ce vide qui n'a ni centre ni périmètre. Je ne peins vraiment qu'avec l'énergie du désespoir, voilà de quoi se nourrissent mes tableaux, d'ardeurs et d'obsessions, de tout ce qu'on ne peut exposer au monde au risque de passer pour un dément, de tout ce qui se trame dans le labyrinthe de mon âme, de fragments de vérité, de fantasmes et de mille choses interdites aux curieux. Un vrai peintre n'a peur de rien ni de personne sinon il ne pourrait pas peindre, la plus part des peintres aujourd'hui ne sont que des artisans commerçants, c'est regrettable, peindre pour s'enrichir quelle absurdité. Les tableaux ne sont pas des objets comme les autres, ils sont tissés d'une manière singulière, fait d'interdit, de culpabilité, de rédemption, d' amour, d'éternité, de haine et de violence, entre eux et nous circule un courant tumultueux, une affinité secrète, une relation mystérieuse, leur inutilité nous dérange et nous les fait paraître encore plus étrange, c'est sûr un tableau c'est toujours fascinant, extraordinaire. Un jour j'ai détruit un de mes tableaux, juste pour voir ce que cela faisait, j'ai déchiré la toile, comme on arrache une peau, cassé le châssis et les montants en bois comme on brise les os et puis je l'ai brûlé... j'ai vomi toute la nuit comme si je venais de tuer quelqu'un. Pour savoir ce qu'est un tableau il faut en avoir vu beaucoup d'autre, parfois un tableau ressemble à un autre tableau, parfois un tableau est une graine qui germera sur une autre toile, je crois que les tableaux communiquent entre eux. La peinture est une invention aussi extraordinaire que la roue ou le marteau.

 

Dimanche 23 avril 2017

 Lorsque je peins, je cherche toujours à introduire dans chacun de mes tableaux, cette passion que j'ai de la féminité soit dans son incarnation charnelle et affective, soit dans son incarnation spirituelle, mes tableaux ne parlent que d'amour. Ce ne sont pas les femmes qui m'intéressent, c'est leur féminité, leurs manières d'être, j'ai besoin de toucher, de caresser pour comprendre, je ne suis pas un intellectuel au sens propre du terme, je suis plutôt un animal conscient de lui- même à l'écoute.  Je m’aperçois tous les jours que je ne me reconnais absolument pas dans ma peinture, il y a une profonde différence de toute façon entre le peintre et lui-même, entre le peintre et son œuvre. Un artiste met le meilleur de lui-même, de son imagination, de sa créativité dans sa peinture et garde le reste, le misérable petit tas de secrets pour lui-même. La peinture est sûrement une maladie de l'âme, on peint pour combler un manque. On peint peut-être pour se guérir. Je ne sais pas. On ne trouve jamais vraiment ce qu'on cherche mais l'espoir est tout le temps là. Un peintre est peut- être celui pour qui le monde n'est pas suffisant, je crois qu' il en va de même pour les poètes, les écrivains et les philosophes.  Pour bien peindre, il faut avoir beaucoup vécu. Le talent ne suffit pas à la peinture, il faut en plus du désir, de la peur et un formidable courage pour surmonter tout cela. Souvent lorsque je peins je me demande: quel chemin prend-on pour être soi- même ? Tout m'est tellement inconnu. Certains jours j'ai l'impression que je ne fais que vieillir. Les gens pensent souvent que la peinture est une production humaine raffinée, témoignant d'un haut degré de civilisation de culture parce qu'elle exige de nombreuses connaissances, une longue préparation et pourtant lorsque je peins,  j'ai toujours l'impression de retourner à l'état sauvage, je suis plus guidé par une sorte d'instinct primitif que par ma culture, lorsque je peins j'ai souvent le sentiment d'être dans une sorte de transe, qu'une profonde magie s'opère en moi et sur laquelle je n'ai aucun pouvoir, j'ai toujours eu la sensation non pas de vivre ma vie comme je voudrais mais d'être vécu par elle, de participer à quelque chose de plus grand que moi, dont je ne connais pas le dessein, le but, d' être animé par des forces et des énergies sur lesquelles je n'ai jamais eu le moindre contrôle, mais que je sens, que je pressens. C'est peut- être cela qui me force aujourd'hui à adapter mes désirs au monde, est- ce le commencement de la sagesse, renoncer à vouloir adapter le monde à ses désirs ? J'aime beaucoup cette réflexion d'Epitecte :  Ce qui tourmentent les hommes ce n'est pas la réalité, mais les opinions qu'ils s'en font. Je me suis fait beaucoup d'illusions dans ma vie, j'ai beaucoup aimé. Mais je crois nécessaire d'aller  jusqu'au bout de tout ce qu'on ressent, d'aller au plus aigu de la pointe, s'en approcher si près qu'on sente le souffle du dragon sur sa nuque ! Quand on est au bord du vide, quand tout est détruit, quand il n'y a plus rien, ne reste que l'amour. J'ai longtemps cru dans ma jeunesse , comme beaucoup, que l'amour relie les gens les uns aux autres, jusqu'au jour où j'ai réalisé que l'amour n'est pas un sentiment, non, vraiment pas, cela va beaucoup plus loin, l' amour est la substance même de la création, du monde, de l'univers et non un ciment, un lien qui unirait les choses et les êtres pour les maintenir ensemble. C'est souvent par intérêt que nous supportons la compagnie des autres, c'est plus par calcul, par besoin, par nécessité, que pour les sentiments que l'on éprouve pour eux, et puis nos sentiments sont tellement contradictoires eux aussi.  Je crois que nous n'avons nullement besoin d'être relié les uns aux autres parce que nous sommes à l'intérieur les uns des autres, c'est cela le plus grand vertige de l'amour... c'est ce qui reste lorsqu'il n' y a plus rien, ni de l'un ni de l'autre.

 

Samedi 22 avril 2017

En amitié, comme en amour, il y faut beaucoup d'élan et de retenue, mais surtout beaucoup d'échanges de parole, de partage, les hommes ne tiennent entre eux que par la parole, quelqu'un qui ne fait que vous écoutez parler, finit par inspirer la méfiance, le doute et lorsqu'il y a un doute c'est qu'il n'y a aucun doute, on a affaire à une personne fourbe. On perd ainsi beaucoup de temps avec certaine personne, on se laisse séduire par un regard, par un sourire, un doux visage et puis un jour heureusement, on se réveille. Je me souviens de cette histoire, un jour quelqu'un s'en vint trouver le Bouddha se vantant de savoir marcher sur l'eau, le bouddha lui demanda alors : " Combien de temps cela vous a-t-il pris pour réaliser une telle prouesse ? " - J'ai travaillé dur pendant 20 ans. " Quel dommage, pour quelques pièces vous auriez pu prendre une barque. "  A trop garder le silence on finit immanquablement par passer pour un con, garder le silence est loin d'être une marque d'intelligence, le silence n'est pas une cachette, bien au contraire il révèle bien plus de choses que nos paroles, tout ce que l'on ne dit pas, révèle tout ce que l'on dissimule, tout ce qui fait rougir et dont on a honte de parler ! Parler ou garder le silence revient au même les deux nous trahissent d'une manière ou d'une autre, se taire n'est pas le silence, il n'y a qu'un seul silence, c'est le silence intérieur. Il y a aussi ceux qui pense que le silence est une arme, qui croit par exemple comme le dit le dicton populaire, que le silence est le plus grand des mépris, ils ignorent sans doute que ce même silence les rend encore plus méprisable aux yeux des autres, les lieux communs ont la vie dure, comme les idées reçues. Goethe était un homme très modeste, un jour il écrivit ceci " Si j'avais su combien il y avait de grands livres dans le monde, je ne me serais pas mêlé d'écrire, j'aurais fait autre chose."  Il est probable qu'un jour je cesse d'écrire ce journal, depuis que j'ai commencé de l'écrire et de publier quelques lignes, je ne me suis jamais laissé aller à le relire, j'écris jour après jour et veille à ne pas me retourner, j'ai bien trop peur de me découvrir encore plus con que j'en ai l'air. Avec la peinture ma relation est toute différente, je sais que je ne sais pas peindre, c'est pourquoi je peins encore, je n'aime pas vraiment mes tableaux, ni ma peinture, ni mes couleurs, je préfère de loin celle des autres, ce que j'aime c'est peindre, c'est le geste, le résultat ne m'intéresse pas vraiment souvent je ne finis pas mes tableaux, je les abandonne quand je suis las de les voir, je ne cherche même plus à les exposer, ni à les vendre, d'ailleurs ici c'est peine perdue, je me réjouis seulement à l'idée qu'à ma mort mes enfants auront un formidable héritage, car je sais déjà que ceux qui ne m'ont pas acheté mes tableaux aujourd'hui, demain ne pourront plus se les offrir et puis ils seront peut- être mort eux aussi. Ce que j'aime par dessus tout c'est aimer, c'est l'art suprême,  partager ma passion pour la peinture me procure un bonheur extraordinaire, rendre quelqu'un heureux, voir son visage s'illuminer, le partage fait naître entre les personnes une extraordinaire sympathie, ce mot si beau qui veut dire " sentir Avec ..." et puis avec la sympathie commence l'amour et la bonté. Je n'ai pas grand chose à offrir au monde mais le peu que j'ai, j'aime à le partager avec tout le monde. Je ne peux pas dire que j'aime les hommes car ils m'ont fait trop de mal, je ne peux pas dire non plus que je les hais parce qu'ils m'ont fait trop de bien.

 

Vendredi 21 avril 2017

C'est avec la toile blanche des peintres que l'on fait les plus belles voiles, celles qui vous emmènent au- delà des limites de ce monde. On peut facilement pardonner à ceux qui ont peur de l'obscurité, mais pas à ceux qui fuient la lumière. La peinture donne une âme à nos vies, des ailes à notre cœur, un tableau c'est une image de l'éternité, immobile et silencieuse, elle est un charme supplémentaire à la tristesse, à la gaieté, à la vie. Lorsque je peins, mille pensées tournoient dans ma tête, souvent des questions auxquelles je suis incapable de répondre: pourquoi lorsqu’on a besoin d' haïr, de se mettre en colère se tourne-t-on toujours vers la personne que l'on aime le plus ? pourquoi lorsqu' on a besoin d'être consolé se tourne-t-on toujours vers la personne à qui l'on a fait le plus de mal ? Je ne suis que contradictions, questions sans réponses, c'est peut- être pour cette raison que la foule m'évite, aujourd'hui, la plus part des gens ont réponse à tout, vivre sans jamais rien remettre en question, ils bâtissent leurs certitudes sur des lieux communs du genre, deux et deux font quatre, vouloir c'est pouvoir, la vérité sort de la bouche des enfants,  il n'y a pas de fumée sans feu, l'essentiel est la vérité, on a déjà tout essayé, ça coûte trop cher,  c'est trop tard, en théorie oui, mais... et toutes sortes de fadaises du même genre. Je crois comme Aristote et Platon qu'on doit toujours laisser aller ses désirs, ses passions, si grandes soient-elles, et ne jamais les réprimer, bien au contraire, il faut être capable de mettre toute son énergie, tout son courage et son intelligence au service de si grandes passions et de les assouvir avec tout ce qu'elles peuvent désirer. La pire des choses que les hommes font c'est de contrarier sans cesse la nature, leur nature, c'est là leur plus grand crime, un crime contre la vie. Seulement, tout le monde n'est pas capable de vivre comme cela. C'est pourquoi la foule blâme les hommes qui vivent ainsi, parce qu'elle est gênée de devoir dissimuler sa propre incapacité à le faire, elle triche en cachette, c'est ainsi que les hommes font de leurs désirs des vices inavouables, parce qu'ils se cachent pour les assouvir, parce qu'ils ont honte, la plus part des gens n'aiment pas les hommes de caractère, ceux qui ont une nature plus forte que le commun des mortels, elles les jalousent, les envient, et le moindre prétexte leur donnent l'occasion de se venger sur eux de leur propre impuissance à jouir. Le troupeau ahuri des humains déclare haut et fort que la concupiscence est un vice parce qu'eux-mêmes sont  incapables de se procurer les plaisirs qui les combleraient de bonheur, c'est leur lâcheté, le manque de courage de leur âme, leur malhonnêteté, leur hypocrisie, leur manque d'humilité, qu'ils devraient condamner. Un peintre impressionniste Paul Gauguin avait baptisé sa demeure " La maison du jouir ", n'est-ce pas le plus bel hommage que l'on puisse rendre à la vie et aux plaisirs qu'elle nous offre sans jamais rien nous demander en retour. Bien souvent ce n'est pas la mort qui est triste mais ce que nous faisons de nos vies. Ceux qui me prennent pour un fou n'ont jamais vraiment aimé à n'en pas douté,  car les fous sont précisément ceux qui ont oublié de l'être... par amour justement.

 

Jeudi 20 avril 2017

Avons-nous oublié que l’humanité a vécu dans l’errance, libre d'aller où bon lui semblait durant des dizaines de milliers d’années ? Non je ne pense pas,  peut-être est-ce cela qui entretient notre fascination pour les peuples voyageurs et insoumis. Aujourd'hui les nations ne rêvent plus d’humanité, elles rêvent de puissance et de pouvoir. Pourtant je sais qu'on passe son existence toute entière à voyager vers l’autre, son semblable, son prochain,  mais très peu d'entre nous arrive à destination, beaucoup se noient dans la solitude de leur égoïsme, qu'il est difficile de tomber dans les bras d'un autre, d'un inconnu, de se réconcilier avec un ennemi ! On n'a plus appris à mépriser, à ignorer, à haïr son semblable qu'à l'aimer.  Nous avons disparu derrière nos frontières. Aujourd’hui, à quoi servent encore nos mains ? La Boétie et Montaigne posent la seule question qui vaut encore aujourd'hui : Pourquoi se laisser asservir alors que nous sommes nés pour être libres ? Le pire, ce sont les mots qui ne passeront jamais nos lèvres, ceux que l'on ravale et qui hurlent à l'intérieur de nous comme des bêtes monstrueuses enchaînées dans le gouffre obscur de notre âme, parfois je les entends crier, pleurer, gémir, je pense que je souffrirai tant que l'humanité souffrira car mon chagrin remonte à la nuit des temps. Aujourd'hui je trouve cela plutôt curieux d'être en vie, je ne ressens plus aussi intensément le bonheur que cela procure mais plutôt une sorte d' étonnement, je suis encore là, je suis toujours là, je désire encore, j'aime encore, qu'il est devenu difficile de rester humain, de ne pas sombrer dans la folie ordinaire. Je crois à la générosité profonde de la nature humaine, elle est simplement étouffée par la vie sociale qu'on nous impose, qui est contre nature, une véritable insulte à notre instinct et qui pousse la plus part d'entre nous à s'éloigner des autres, à se replier sur eux- mêmes, à se recroqueviller comme des bêtes apeurées. Je suis bien placé en tant que peindre pour le savoir, qu'on peut tout maquiller, un visage, des yeux, mais pas le regard, on voit tout de suite si les gens sont heureux ou tristes au regard qu'ils posent sur vous, ni la haine, ni l'orgueil, ni le mépris, ni l'arrogance ne parviennent non plus à dissimuler la tristesse, le désarroi, la détresse qu'il peut y avoir dans un regard. Certaines personnes ont des flammes dans les yeux, des feux de toutes sortes, de joies, d'incendies, de méchancetés, de convoitise, d'autres ont des sortes d'étincelles dans les yeux, étincelles d'intelligence, de bonté, de bienveillance, et puis il y en a d'autres beaucoup plus rares qui ont de la lumière dans les yeux, de cette lumière qui si vous vous attardez à la regarder finit par vous faire briller, vous illumine, vous soulève et vous transporte. La lumière ne se voit pas dans un regard, ne brille pas dans les yeux, la lumière éclaire celui sur qui elle se pose, elle le fait naître, re- naître, le fait apparaître, le fait vivre.

 

Mercredi 19 avril 2017

L'infini n'est autre que le va-et-vient entre ce qui s'offre et ce qui se cherche, l'histoire de deux amants qui s' abandonnent dans les bras l'un de l'autre, parfois le désir et l'amour dorment ensemble, la peinture est un langage silencieux qui va droit au coeur, c'est le coeur toujours qui meurt en dernier. Je crois qu'une vie vécue intensément, passionnément  ajoute quelque chose à la conscience du monde. La peinture n'est que la respiration haletante de l'amour.  Je me demande parfois comment un spectateur peut vivre mon tableau comme je l'ai vécu, un tableau me vient de si loin, qu'en fait je crois que je le devine seulement, lorsque je peins je ne vois même pas ce que je fais, je ne vois que ce qu'il y a autour, les tubes de peinture, le pot à huile, ma palette, mon chiffon, je m'efforce d'être libre. Le geste de peindre c'est toujours un geste de délivrance. Quand je commence un tableau si je savais à quoi il va ressembler une fois fini, je crois que je n'aurai pas le courage de le peindre. Il m'est absolument impossible de savoir si je me prends ou non au sérieux, je ne sais jamais vraiment où je suis, ni qui je suis, je suis comme ça c'est tout. J'ai voyagé toute ma vie, traversé de nombreux pays, vécu parfois plusieurs années au même endroit, avec le temps on finit par développer un formidable instinct d'adaptation qui vous permet, même si vous ne comprenez pas la langue locale, les moeurs, les coutumes, de tout voir, de tout comprendre, à la seule intonation de la voix, aux ports de la tête, aux balancements du corps, à la position des pieds, aux mouvements des mains, le langage du corps est une langue universelle, le corps trahit sans cesse l'esprit, vous dévoile ses vrais intention, ses désirs, ses peurs. J'ai appris que lorsque l'on parle à une personne au même moment nos deux corps communiquent ensemble et parlent souvent de tout autre chose. Cette vigilance ne me quitte jamais, je ressens bien plus les êtres que je ne les pense et je me fies plus au frémissement de ma peau qu'à mon jugement, souvent quand je pense je commets d'énormes erreurs, je sais que ma vie, ma survie dépendent entièrement  de ma spontanéité, elle m'a souvent sauvé de situation très périlleuse. Qu'apprend- on des voyages, bien peu de chose, l'une c'est qu'il faut toujours être soi-même, c'est à dire spontané, ne jamais hésiter car cela crée toujours un trouble, l'autre qu'il faut voyager léger, je veux dire le coeur léger, avec ces manières là on est sûr de passer partout et d'aller très loin, j'ai vécu dans plus de vingt sept pays, j'y ai toujours exercé mon art dans les meilleurs conditions, rencontré des personnes extraordinaires qui m'ont beaucoup apporté, et moi qui n'était pas doué en anglais à l'école, j'ai réussi à parler sept langues. J'ai appris qu'on ne va pas vers les autres pour leur prendre quelque chose c'est très indécent, cela révèle un esprit de profiteur fait de mesquinerie et de radinisme , on ne va pas non plus vers les autres pour leur donner quelque chose, c'est très difficile de donner, souvent on blesse les gens, on porte atteinte à leur dignité, quand on va vers les autres c'est pour partager quelque chose avec eux, le partage met tout le monde sur le même pied d'égalité, assoit tout le monde à la même table, le partage démultiplie le bonheur, c'est la gaieté, la joie d'être ensemble. Toute ma vie j'ai éprouvé ce sentiment profondément humain, les animaux partagent rarement entre eux, le partage fait la noblesse la grandeur de l'homme, j'en suis intimement convaincu. Le partage de mes connaissances, de mon savoir- faire, de mon amour, de ma passion pour la peinture, ont fait de ma vie un voyage extraordinaire, fantastique et merveilleux, que m'importe aujourd'hui d'être riche ou pauvre je n'ai jamais connu la misère du cœur et ne l'éprouverai jamais, tant que je vivrai je partagerai ma bonheur avec les autres. Voilà tout ce que j'ai appris de mes voyages.

 

Mardi 18 avril 2017

Pas à pas, nous trébuchons dans le silence, à petits bruits, nous trouvons chez les autres de quoi poursuivre nos vies, pour beaucoup c'est presque assez, ils s'en contentent, nous allons pourtant  tous au même endroit, autant rendre le chemin le plus heureux possible, moi,  j'ai décidé de peindre le mien. Certains pensent que l'amour est au bout du chemin, demain, non l'amour c'est maintenant ou jamais, les journées sans amour de rien sont des jours creux, sans lumière, sans couleurs. Au lieu de s'instruire, d'apprendre à aimer, la plus part s'évertue à surmonter le temps qui passe, il creuse un petit trou et se glisse dedans, peut- être que rien ne commence, rien ne finit, tout se poursuit, nous ne sommes peut- être que les témoins de notre vie, on croit y participer, influer sur le cours des choses, c'est sans doute là notre erreur, on n'a peur de se laisser aller, de s'abandonner complètement, on est toujours en résistance, en rétention, on traîne des pieds, on avance à reculons, et le temps court, le temps s'envole et ne nous attend pas, et on reste comme des enfants paumés que la vie aurait oublié, notre problème c'est que nous oublions trop souvent de vivre, c'est incroyable tous les prétextes que nous nous inventons pour ne pas vivre notre vie et le plus souvent , le plus malheureusement, nous laissons à d'autre le soin de nous dicter notre conduite, notre manière de vivre, et surtout de ne pas aimer, c'est trop dangereux...  quel gâchis de nos vies, quelle ignorance du bonheur ! Et pourtant le monde est vaste, la vie est belle, la vie est bonne, mais nous tournons en rond, on creuse un sillon que le vent et la pluie se chargent vite d'effacer et nous nous répétons sans cesse, nous continuons de tourner en rond encore et encore, on entasse des couches de solitudes les unes sur les autres, l'amour frappe à notre porte, on ne va plus ouvrir, on est bien trop occupé à verser du vide dans du néant, tuer le temps avant qu'il nous tue est une affaire sérieuse. On croit connaitre tous les secrets, avoir tous les remèdes, mais au fond de soi on sait que la seule chose dont on ait réellement besoin c'est d'amour, c'est d'aimer, c'est le seul moyen d'échapper aux outrages du temps. Je peins comme j'aime, j'aime comme je peins, peindre est bien plus important que la peinture. Et puis il y a les femmes, l'amour des femmes, l'envie, le désir, tout le sel de la terre. Depuis deux ans à l'atelier je ne suis entouré que de jeunes et jolies femmes gaies et souriantes, les garçons aussi sont agréables et très enthousiastes, en fait l' idéal c'est l'équilibre, la peinture nous offre de merveilleux instants de grâce, de précieux moments de partage et de convivialité, j'aime leur présence autour de moi, les femmes m'inspirent beaucoup et influencent mon travail. Dans quelques mois nous organiserons ensemble une exposition  pour nos amis, dans un lieu charmant à l'abri des regards, surtout ne pas répéter les erreurs du passé.

 

Lundi 17 avril 2017

C'est en travaillant que l'on se rencontre, c'est en peignant que l'on se découvre, il faut toujours aller au- delà du visible pour atteindre l'essence des choses, peindre le coeur des êtres, leur arracher une étincelle de sacré. Un tableau c'est une image de la vie, comme une route à parcourir, de la fatigue de l'existence, de l'espoir à conserver dans les moments de doute.  La peinture est comme l'amour elle fait ressortir le meilleur et le pire de nous-mêmes, un jour on est généreux et sensible à l'excès et le lendemain on tuerait tout le monde, entre ces deux extrêmes, il y a quelque chose de doux et amer que l'on nomme la vie. Je n'aime pas ces gens qui ont des désirs de concupiscence, ce penchant naturel à jouir des biens terrestres, ce désir des plaisirs sensuels et qui en même temps s' interdisent de les assouvir, cela les rend vicieux et sournois, il n'y a pas plus laid qu'une personne frustrée, on les reconnait au premier coup d'oeil elles sont toujours dans l'hésitation, dans la rétention, toujours tirailler de l'intérieur, toujours fuyantes, elles vous mettent mal à l'aise. On a beau vouloir essayer de cacher ses désirs, parfois ses vices, nos gestes, nos manières, notre corps sans cesse nous trahissent, alors à quoi bon jouer la comédie, faire semblant ? Je crois qu'on ne rencontre qu'une fois dans sa vie la personne qui est faite pour nous, on ne peut jamais se tromper à son sujet, on le sent, on le devine, c'est un instinct supérieur, une intuition phénoménale, on pense tout le temps à cette personne, elle se loge sous notre peau, elle se met à vivre en nous, occupe de plus en plus de place dans notre vie, c'est comme une obsession on y pense le jour, on en rêve la nuit, elle nous trouble, nous perturbe, nous hante, nous fascine , cela ne fait aucun doute, c'est elle !  La personne que l'on a attendu toute sa vie,  le jour où on la rencontre, il faut s'y accrocher de toutes ses forces, peu importe tout ce qui a pu arriver dans le passé, seul le présent compte, il n'y a que le véritable amour qui puisse nous préserver des outrages du temps, cet amour là, c'est l'antidote au poison de la vieillesse. Ensuite c'est une affaire de coïncidence, il faut trouver un passage, un prétexte, tout ce qui doit se rencontrer, se fondre l'un dans l'autre, finit tôt ou tard par arriver, certaines choses sont inéluctables et la divine providence est là pour veiller à leur l'accomplissement, il faut oser, oser faire le premier pas, s'abandonner au grand oeuvre de l'univers. C'est de l'orgueil que de croire que nous tissons la trame de notre vie par le simple jeu de notre volonté, de notre ambition, ce n'est pas nous qui faisons courir la navette d'or sur le métier de jade, c'est une autre main que la notre, une main divine. Une trame qui c'est défaite peut toujours se retisser, un lien qui s'est rompu peut toujours se renouer, avec le temps surgit le sentiment de l'imperfection de notre être, on le devine à l'humilité qu'il fait naître en nous et dont on n'est pas toujours conscient, mais qui adoucit nos moeurs, attendrit le regard que l'on pose sur l'autre.

 

Dimanche 16 avril 2017

Aujourd'hui c'est Pâques, c'est le jour des cloches de toutes les cloches, des clochettes, des carillons, des beffrois, des bourdons, des campaniles, bref, de tout ce qui sonne. Il y a tellement de cloches qu'il fallait bien un jour particulier pour distinguer celles-ci des autres qui nous cassent les oreilles à longueur d'année, les cloches, les imbéciles, les niais, les nigauds, les ânes, les étourdis, les bêtas, les buses, les crétins, les bourriques, et les sots. Je ne participe plus depuis longtemps à ce genre de festivité, j'ai été moine suffisamment  longtemps pour comprendre que toutes les croyances quelqu' elles soient ne font qu'ériger des murs entre les hommes et sont la source de tous les conflits, chacun croyant que son opinion est meilleure que celle de son voisin, c'est bien naturel, on pense toujours que son opinion est meilleure que celle de l'autre, sinon on en changerait, j'ai autrefois participé à bien des réunions que l'on nomme d'un terme bizarre " inter-religieuse " cela cache en réalité un immense malentendu, on a beau utiliser un même lexique, employer les mêmes mots, mais leur sens divergent tellement d'une religion à l'autre, que l'on est bien obligé pour ne pas perdre la face de faire semblant de se comprendre, il faut rassurer ses ouailles et leur expliquer qu'ils n'ont rien à craindre de leur voisin, on leur a tellement bien appris à avoir peur de tout, de pécher, de l'enfer et de vivre surtout... qu' ils sont peureux comme des moutons ! La croyance, la religion ne sont que des moyens parmi tant d'autres pour nous aider à supporter notre vide intérieur, notre peur de vieillir, de mourir seul, mais il ne faut pas oublier que ce ne sont  que des béquilles qui nous aident à marcher, nous sommes toujours seul dans la vie, nous avançons toujours seul vers l'inconnu. La seule croyance, c'est de croire dans la vie ici, maintenant, c'est de croire en soi, d'avoir confiance en soi, de croire en l'amour de l'autre, de croire en l'homme, l'opinion que l'on a de soi que l'on a des autres sont de la merde à côté. Pour commencer à vivre il faut commencer par se demander de quelle nature sont nos peurs, c'est en répondant à cette question que l'on trouve le bonheur.  Depuis que je l'ai vu un jour au Louvre, je reste fasciné par cette statut du scribe Égyptien avec son énigmatique sourire, bien plus impressionnant je trouve que le sourire de la Joconde, mais il faut bien l'admettre face à l'inconnu, on ne peut pas se mettre rire, ni pleurer non plus , mais garder un léger sourire me semble être la meilleure attitude, la plus noble, la plus pudique, je crois, pour un être humain. Depuis quelques semaines l'atelier c'est garni de magnifique chefs d’œuvres, la passion que mes élèves ont pour la peinture, leur enthousiasme, me ravissent complètement, il est réconfortant ce sentiment d' être utile aux autres en leur prodiguant tout  ce dont ils ont besoin pour apprendre cet art de peindre et de s'épanouir dedans, je devine que certains n'arrêteront jamais et sûrement un jour ils prendront ma place, transmettre un si précieux trésor à l'humanité est une tâche très noble et très valorisante, elle ne vous donne pas de l'importance, ne vous rend pas riche, elle vous fait briller, vous illumine, vous éclaire. Lorsque mes élèves quittent mon atelier ils sont rayonnants de bonheur et j'en témoigne. Les premières traces des hommes sont peintes sur les parois des cavernes, je crois que les dernières traces des humains sur cette terre seront aussi des peintures, c'est le langage le plus direct, le plus spontané, le plus pertinent, car il révèle tout, en un instant, en un coup d’œil, tout est vu, tout est su, d'ailleurs n'est-ce pas le premier langage des enfants ?

 

Samedi 15 avril 2017

Aujourd'hui c'est samedi, on reconnait facilement les jours aux bruits qu'ils font. D'abord le bruit, ensuite, le silence, l'un révèle l'autre. Cela me rappelle cette phrase de Simone de Beauvoir: " Si l’on vit assez longtemps, on voit que toute victoire se change un jour en défaite." Souvent on croit qu'aujourd'hui on a fait les bons choix, qu'on a fait ce qu'il fallait faire et puis avec le temps on réalise qu'on c'est complément trompé. Il m' arrive parfois d'espérer des autres des vertus que je n'ai pas, c'est toujours une grande déception, je fais toujours mieux en cultivant celles que je possède déjà, c'est une erreur que je commets fréquemment  de sous-estimer la bassesse des autres, par naïveté je leur attribue pour je ne sais quelles raisons toutes sortes de qualités qu'ils n' ont pas et dont parfois ils ignorent même l'existence, j'ai peut- être trop lu Montaigne avec un esprit  romantique, La Bruyère m'avait pourtant mis en garde, La Fontaine et Molière averti qu'une vertu cache mille vices. Je ne méprise pas les hommes, mais je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, envieux, jaloux, capables de presque tout pour réussir, pour se faire valoir, même à leurs propres yeux, ou tout simplement pour éviter de souffrir. Je le sais, c'est tout. Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Voltaire en cela a bien raison de dire qu'il est préférable de cultiver son jardin, de cultiver ses propres vertus et de laisser les affaires du monde au monde. Partout où j'ai vécu sur cette terre, pour vivre, j'ai enseigné cet art précieux et délicat de la peinture à toutes sortes d'individus, au fil des ans j'ai réalisé que le seul art digne d' être enseigné et pratiqué, c'est l'art souverain d'aimer, le résultat... la moitié de mes anciens élèves et ceux que je croyais être de vrais amis ne me saluent même plus dans la rue,  la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes a fini par les aveugler complètement sur ce qu'ils sont réellement, les rendant incapable de s'aimer eux- mêmes, ils n'existent que par opposition aux autres, pour beaucoup c'est seul le moyen d'exister encore un peu, avant que l'âge et la vieillesse ne finissent par les rendre totalement invisible aux yeux des autres, c'est un peu normal les deux sont incompatibles, qui peut-on aimer quand on ne s'aime pas soi-même vraiment ? N'avoir qu'une haute opinion de soi suffit à peine à exister ! On ne va pas loin avec des opinions. L'art d'aimer à beau être souverain son territoire est loin de couvrir toute la terre, tant de gens vivent une autre vie que la leur, une vie qui ne leur ressemble pas du tout ! Je le dis souvent à mes élèves, vos seules limites sont celles que vous vous fixez, l'étroitesse d'esprit dans laquelle la plus part des gens s'emmurent est tout à fait navrante.  Mon bonheur à moi ne dépend de rien, ni de personne, je tombe comme tout le monde, il m'arrive souvent de me prendre les pieds dans le tapis, mais je ne me résigne jamais, j'ai appris qu'il valait mieux mourir debout que vivre à genoux.  Ce qu'il y a de bien dans une rue c'est qu'il y a toujours deux trottoirs, on a toujours le choix, il suffit de traverser pour ne pas avoir à croiser le regard de ces méchantes personnes puisqu'on sait qu'on ne les rencontrera jamais plus. L'art de peindre, l'art d'aimer, c'est une manière d'être, d'être honnête avec soi- même, ce n' est ni une gesticulation, ni une minauderie. Un tableau révèle tout de celui qui l'a peint.

 

Vendredi 14 avril 2017

Souvent lorsque je peins, il me semble que c'est toujours une porte que je  peins, la grille d'un jardin abandonné qui gémit quand je la pousse. Il est impossible de prévoir ce qui va arriver, il faut rester vigilant, la lumière est imprévisible, la couleur inattendue. J'ai souvent remarqué que lorsqu'on attend un résultat, rien n'arrive. Qui m'a appris à peindre ? Rimbaud. Quand je regarde un tableau parfois il se met à me sourire et m'emmène bien plus loin que ma mort. La couleur juste, trouver la teinte idéale, la nuance parfaite, chaque fois que j'y parviens c'est comme une lumière qui s'allume dans ma tête, la peinture a ses récompenses. Je peins comme je rêve ou l'inverse. Je ne peins pas avec de la peinture mais avec toute la légèreté de mon être, car il faut être léger pour échapper à la pesanteur de ce monde, la peinture c'est facile on l'achète, mais la légèreté d'être on ne la trouve pas dans les magasins, elle est d'une incroyable rareté. Il y a besoin de si peu pour peindre, d'une abondance de rien, je ne peins pas pour apprendre, pour savoir, pour entasser, pour acquérir, je peins pour oublier, pour perdre, me perdre. Les couleurs parfois me font penser aux gens, leur manière de venir à moi en dit long sur leurs intentions. La peinture est faite de longues attentes, j'ai attendu toute ma vie, incapable de dire ce que j'attends, j'ignore ce qui peut mettre fin à une si longue attente, je vis dans le présent, mais le présent est si poreux, si aérien, ce que j'attends n'est rien qui puisse venir du côté du temps, ni des hommes, je sais que cela arrivera par là où je m'y attends le moins, comme toujours. Il y a au plus profond de moi tout un peuple de nomades qui campent, allument des feux et dansent sous les étoiles. Soit on aime le monde, c'est à dire l'argent, le pouvoir, la gloire, le bruit des autres, soit on aime la vie, la pensée qui vagabonde, l' intelligence du cœur, la bravoure des papillons, le courage d'une goutte d'eau... celui d'oser tomber dans le désert.
Peindre ou aimer c'est pareil on est toujours nu. Il n'existe pas en réalité d'autre art que celui d'aimer, c'est l'art souverain, l' art d'aimer. Je peins comme j'aime, je commence un tableau comme je tombe amoureux, par espérance, par impatience, pour toucher au silence, ne plus penser à rien, quand on aime quelqu'un on a toujours quelque chose à lui dire jusqu'à la fin des temps. L'amour c'est quand quelqu'un se met à vous parler comme un petit ruisseau, comme une étoile, comme une fleur. Je t'aime, je ne vois plus que cette seule phrase à écrire. Je t'aime, cette parole est la plus mystérieuse qui soit . L'amour me dépouille de tout c'est de là que me vient cette légèreté. Ce n'est pas pour devenir peintre que je peins, c'est pour atteindre, en silence, cet amour là, celui qui vous prend tout et ne vous laisse rien, celui qui vous fait tout perdre, qui vous dépouille de tout et fait de vous un clochard céleste béni des dieux. Bien peu de gens savent ce que c'est que d'aimer, leurs yeux ressemblent  à des villes bombardées. J'ai découvert que dans le ciel il y a un cimetière de nuages, les tombes y sont merveilleuses, elles flottent dans l'azur et dérivent silencieusement au gré des alizés, sur chacune est inscrit le même nom, le même mot, La bonté, c'est là que je reposerai un jour mon cœur fatigué.

 

 

jeudi 13 avril 2017

Quand je peins, c'est quelque chose qui s'impose comme une évidence, le besoin impératif de laisser la trace d'un regard sur le monde, je ne peins pas pour peindre mais pour manifester un état de conscience particulier. Je commence un tableau comme je pousse une porte pour me retrouver dans un lieu souvent inattendu. Pour voir, il faut être libre de toute autorité, des traditions, de la peur, de la pensée et de l'artifice des mots. La vérité n'est pas en quelque lieu lointain, elle est dans l'acte de regarder. Peindre c'est s'en aller sans trop savoir où l'on va, en laissant les choses se faire d'elles-mêmes, sans aucun plan, poser des couleurs en les regardant s'ajouter les unes aux autres et ensuite regarder. Un tableau est toujours plein de blanc, plein d'espace vide c'est très curieux, la nuit lorsqu'on regarde le ciel notre regard saute d'une étoile à l'autre, moi j'aime bien m'attarder dans le vide obscur entre deux astres. Un tableau c'est un peu comme un vase sans cet espace vide à  l'intérieur le vase ne serait qu'un tas de glaise, de terre, il  ne devient vase que par son seul espace intérieur, on ne prend pas assez de temps pour regarder tous ces espaces vides sur une toile, je crois qu'ils recèlent bien plus de chose que ce qui nous est montré à voir.  Quand je peins,  je suis comme un enfant qui aime les choses les plus infimes, les moindres petits détails, j'en tire un immense plaisir sans honte, je suis soucieux, orageux,  léger. Lorsque je m'installe devant mon clavier pour écrire, c'est autre chose, c'est un déferlement, les phrases se bousculent à l'extrémité de mes doigts, il m'arrive souvent de sauter des mots tellement cela va vite, des souvenirs qui surgissent en masse, toutes sortes de considérations sur le monde, sur les gens, une foule de détails, de sentiments, d'émotions, dans ces moments- là je m'aperçois que je suis vraiment un écorché vif, rien dans la vie ne me laisse indifférent, tout me touche, je suis incapable de la moindre tiédeur, je suis un nerf à vif. J' écris en général quatre à cinq pages assez rapidement, très spontanément, c'est comme si j'ouvrais une vanne libérant toutes les eaux, toutes les larmes de mon corps, comme si j'essorais mon âme.  Et puis, lorsque le torrent s'épuise, je m'arrête, je ne me force jamais à réfléchir, à écrire. Je fais une pause, et je commence à me lire, à me relire, j'efface, je m'efface, au final il ne reste plus que quelques lignes, je me sens soulagé, un peu plus libre, un peu plus léger. Vivre n'est rien d'autre qu'une manière d'être avec soi- même, pour ce qui est d' exister, respirer, boire, manger, se reproduire la nature se charge de tout, il n'y a pas à se demander comment faire. Dans l'acte de vivre par contre la manière d'être reste la chose essentielle parce qu'elle dépend uniquement de nous,  nous pouvons la contrôler. Je crois qu'avoir de bonnes manières consiste à  faire  coïncider nos gestes, nos pensées avec la réalité de l'instant, avoir le sens de l' à propos, la pertinence de l'acte. C'est loin d'être facile, saisir l' à propos en toutes choses et à chaque instant, on tombe souvent à côté de la plaque, cela demande une extraordinaire vigilance, un formidable sens de l'observation, un effacement total de soi.

 

mercredi 12 avril 2017
 
On reconnait les personnes bienveillantes à ces lueurs étranges qu'elles ont parfois dans les yeux, c'est le signe d'une vie intérieure intense, la somme des expériences amassées tout au long d'une vie, elles sont remplies d'histoires, de tragédies, d'angoisses, de larmes, de rires, de rencontres, de doutes, de silence, souvent elles n'ont l'air de rien et passent partout, on dirait que rien ne semble pouvoir les atteindre, on dirait qu' elles suivent la marche des étoiles.  La solitude m'est devenue un état nécessaire, je la trouve douce, elle est la sœur de la liberté, je ne supporte plus la compagnie des personnes vaines qui vous font de l'ombre sans jamais vous apporter la moindre lumière, qui viennent à vous pour fuir leur insupportable solitude. Mes élèves sont ma plus grande joie, je ne me lasse pas de leur joyeuse énergie, leur contact est bienfaisant, je baigne dans la douce folie dont ils irradient, je me laisse entraîner par leur bonne humeur, c'est toujours un immense plaisir de les rencontrer, j'aime partager avec eux le bonheur de l'existence, leur sourire est vieux comme la nuit des temps, ensemble nous nous évadons. Et si changer le monde commençait par se changer soi-même... Nous sommes vraiment reliés les uns aux autres par une même passion, un même désir, une même envie, celle de vivre notre vie indépendamment de tout. L'art de peindre est un art majeur qui touche au sublime car il manifeste ce qu'il y a de plus profond dans l'âme le goût de la liberté, de l'indépendance,  le vrai goût de soi, le goût du bonheur. Un jour à Paris lors d'un vernissage quelqu'un me demanda: " Quelle est votre objectif dans la vie ? " être heureux , " non mais... je vous parle d'un objectif réaliste." C'est souvent ainsi, le bonheur pour beaucoup n'est pas une finalité dans l'existence. Les tableaux réussissent là où les fleurs échouent à garder leur couleur, un tableau peut encore faire tomber amoureux un visiteur même des siècles après avoir été peint. On commence toujours à peindre un tableau les yeux fermés, parfois je pense que la peinture est proche de l'alchimie cette science étrange qui change le plomb en or, peindre sublime celui qu'on est. Quand je pense aux tableaux qu'il me reste à peindre j'ai la certitude d'être encore heureux pour de nombreuses années. Peindre c'est grandir un peu tous les jours, je crois que plus on peint et plus on se forge sa propre liberté. Une fois que j'ai lâché mon pinceau, le tableau ne m'appartient plus, il évolue selon les idées des autres, il vit d'autres aventures que je ne connaitrai jamais, mais je reste le héros de chacun de mes tableaux. Ma peinture peut surprendre, peut émouvoir, peut laisser indifférent mais je sais que ce n'est qu'une étape il y en aura bien d'autres après, c'est comme les histoires d'amour elles sont toujours pleines de rebondissements.

 

Mardi 11 avril 2017

Écrire pour éviter la disgrâce, la laideur, c'est extraordinaire de voir à quel point l'homme est habile à s'empêcher d'être heureux, moi- même je ne suis jamais complètement heureux, je suis toujours habité par une souffrance confuse et sourde qui ne me quitte jamais. Je m'efforce pourtant à faire le plus de choses possible par amour même les plus banales, les plus quotidiennes. La plupart des gens ont du mal à accepter que l'on puisse vivre, agir, d'une manière différente d'eux, cela les rassure de se dire que je suis un original, un excentrique, voire un caractériel cela leur épargne d'avoir à porter un jugement sur leur propre vie, sur leurs propres choix, mais ont- ils seulement une fois dans leur vie fait un choix, j'en doute fort, à la tête qu'ils font ils ont plutôt l'air de subir les choses que de les vivre.  Je n'aime pas les gens pour ce qu'ils sont, mais pour ce qu'ils éveillent en moi et ceux- là sont rares, toute la valeur d'un individu est dans sa recherche, ses appels, ses désirs. Je n'ai jamais pu comprendre tous ceux qui passent toute leur vie entourée de personnes qui ne leur apportent rien, qui ne les éclairent sur rien, ne les font pas briller, ne les font pas grandir, ni s'épanouir, mais qu' attendent- ils pour les fuir ? On a bien raison de dire qu'il vaut mieux vivre seul qu'être en mauvaise compagnie. De ce côté-là j'ai eu beaucoup de chance dans ma vie d'avoir rencontré des êtres qui m'ont illuminé par leur grâce, leur bonté et leur profondeur d'esprit, c'était difficile de rester près d'eux, ils ne m' épargnaient jamais, bousculaient sans cesse mes certitudes, mes croyances, piétinaient allégrement mes convictions, raillaient mon arrogance, méprisaient mon manque de courage, ils étaient impitoyables, ils m'ont appris à devenir ami avec moi- même, un ami sans complaisance, pas celui qui est toujours d'accord avec vous et s’accommode de tout, ils m'ont donné la connaissance de soi, le courage d'oser vivre, d'oser aimer ce qui me plaît d'aimer. Mon intelligence ne m'a servi à rien dans ma vie, au contraire elle m'aura plus desservi qu'autre chose. Ce n'est qu' aujourd'hui que je commence vraiment à m'instruire, que j'aime aimer, et cela me prend toute mon énergie et tout mon temps, il en faut du courage pour aimer, bien plus que d'aller se faire tuer pour des idées, pour une cause ou une croyance. La véritable noblesse c'est d'oser vivre sa vie, la sienne, sans se cacher, sans se mentir à soi- même, ne plus s’interdire ce que l'on désire, car ce que l'on désire du fond du coeur c'est ce qu'il y a de meilleur pour soi. Chacun devrait le savoir, rien n'est jamais acquis définitivement pour personne et tout ce que l'on apprend en voyageant est comme l'eau, comme le monde, il vous traverse,  pour un temps vous prête ses couleurs, puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi. On perd une grande partie sa vie à vouloir combler ce vide avec toutes sortes choses, d'idées, de théories, de pratiques, d'occupations, de devoirs à accomplir, d'aventures, mieux vaut plonger directement dans le vide et se  laisser aller. J'aime beaucoup cette histoire que raconte saint Augustin, un jour se promenant sur la plage, il aperçoit un petit enfant tenant un seau qui pleure à chaudes larmes, il lui demande: " pourquoi pleures- tu ? " et l'enfant lui explique qu' il a beau essayer de vider l'océan avec son seau il n'y parvient pas. Alors saint Augustin lui dit tout en prenant le seau des mains de l'enfant: " Mais c'est très facile, regarde " et il lance le seau aussi loin qu'il peut dans l'océan.

 

lundi 10 avril

Ce matin par la fenêtre je regarde les grands cocotiers, on dirait des calamars géants agitant leurs tentacules dans l'espoir de prendre au piège quelque nuage, un papillon blanc éclaire le ciel bleu du matin, j'aime voir voler les oiseaux, ils ne laissent aucune trace dans le ciel. Assis sur ce volcan face à cet océan qui défi le temps, j'attends dans le silence, ne pas écouter le bruit, tout laisser s'éteindre, s'évanouir, je n'ai aucun mot pour exprimer tout ce qu'il y a d'extraodinaire dans ce vide, et puis soudainement, avec la fulgurance d'une intuition, quelque chose se lève en moi, se réveille, un instinct nomade venu du fond des âges, celui qui renoue avec l'amour de l'errance, de la déambulation, celle de ses origines, ici , nous sommes tous d'ailleurs, nous appartenons tous au même peuple, pas encore décidé à mourir. On meurt le jour où l'on renonce à ses rêves, ces pièges impossible à éviter, je me demande si le bonheur, même en rêve compte pour de vrai ?  Un peintre n'est qu'une invention, parce que la peinture c'est çà, partir sans savoir où l'on va, mais par où commencer un tableau ? Même les débuts ont leur propre début, c'est une rude tâche que de peindre, bien plus que d'écrire, tant de choses peuvent changer en un instant, peuvent nous changer, l'impensable brusquement devient pensable, l'impossible se réalise, parce qu'il y a des choses que nous ne voyons pas et pourtant elles existent, c'est ce que nous révèle la peinture. Qu'est-ce qu'il faut de courage au réveil, de force pour se réinventer chaque matin. Aujourd'hui c'est dimanche, le jour des croyants, le jour où les petites âmes s'agenouillent devant leurs peurs, ce sentiment de ferveur si proche de la terreur vous enlève tout discernement et vous ôte le jugement, c'est le bonheur des autres auquel ils aspirent, de ceux qui cherchent à être heureux mais échouent tout le temps parce que la conception qu'ils ont du bonheur, fondée sur une croyance bien ordonnée, l'argent, le pouvoir, un mariage valorisant, une réussite apparente ne leur conviennent pas en réalité car c'est le bonheur des autres, le bonheur selon les autres, ce n'est pas le leur, alors ils jouent la comédie des gens heureux, de ceux qui ne se plaignent jamais, souffrent inutilement en silence toute leur vie, ils détestent les artistes parce que secrètement ils les envient, les jalousent, ici ils sont nombreux à me détester, mais ils sont croyants ! Comme quoi la croyance n'élève pas les gens. Je les croise dans la rue mais je ne les rencontre pas. Parlez- moi d'amour,  rien que d'amour, j'ai tant voyagé si loin, si loin, croisé tant de gens si petits, si grands, entendu dire tant de choses si vraies, si fausses, que simplement d'y penser me fait mal à la tête et me donne la nausée, mais lorsqu'on me parle d'amour, alors j'écoute attentivement, comme un enfant heureux, naître et grandir, finir dans l'assiette de quelqu'un, même une salade y arrive! Mais devenir un enfant cela prend toute une vie. Je n'entends plus personne parler d'amour, on ne trouve plus cet article que dans les livres et encore quand ils sont bien écrits.

 

dimanche 9 avril 2017

Les deux tiers de ma vie sont déjà écoulés, je sais bien qu'oublier rendrait la vie plus supportable, le fardeau moins pesant mais je n'ai aucun pouvoir sur l'oubli, je me souviens de tout ce que j'ai oublié, le temps n'aide pas à oublier mais à s'habituer aux souvenirs, à s'arranger avec. Je n'ai plus le choix  je dois aimer de toutes mes forces et pour de bon ou mourir maintenant. Il ne peut pas en être autrement, les plus belles années doivent être celles que l'on a pas encore vécu, n'est-ce pas ? Le temps n'est qu'une illusion qui m' épuise. J'ai eu la chance dans ma vie d'avoir rencontré quelques personnes qui ont allumé une étincelle dans mon coeur et cela aura suffit à déclarer un incendie que rien ni personne n'ont jamais éteint. Ce que j'aime dans la peinture c'est le moment qui précède celui où l'on commence à peindre, ce premier pas vers l'inconnu, c'est un moment délicieusement terrifiant. Parfois j'aimerais écrire tout ce que je n'ai jamais dis à personne, tout ce que je cache à tout le monde, cela ferait sans doute de moi l'être le plus vil, le plus monstrueux, mais je n'ai pas ce courage là et c'est tant mieux, et puis lorsqu' on écrit est-on obligé de tout dire? Tout n'a pas à être dit, mon journal n'est pas une biographie, je n'y raconte pas ma vie, d' ailleurs les biographies sont toujours très complaisantes, mon journal n'est pas non plus un champs de bataille, je n'ai aucun compte à régler avec personne, l'écriture m' apparaît plutôt comme un nouveau champs d'expérimentation, non pas pour mettre de l'ordre dans mes idées, les creuser, les approfondir, mais plutôt pour leurs donner plus d'espace pour se déployer, s'allonger, s'étirer, respirer plus amplement et puis je prends goût à l'écriture, c'est un peu comme un jeu, exprimer avec des mots ce que l'on éprouve, en général on dit que seul les poètes y parviennent, mais que m'importe d'être poète c'est déjà assez compliqué d'être peintre, d'ailleurs c'est curieux je ne peins plus que pour moi, c'est peut- être pour cette raison que ma peinture m'est de plus en plus étrangère, mais ne sommes-nous pas déjà si étranger à nous- mêmes, j'ai souvent cette impression que je ne vis pas ma vie mais que je suis vécu par quelque chose d'autre, par quelqu'un d'autre que moi- même, habité, animé par une mystérieuse et inquiétante énergie, une force vitale dont je ne connaitrai probablement jamais la nature, il y a tant de choses que je fais par habitude, machinalement, inconsciemment, sans même m'en rendre compte, que moi-même me semble être une toute petite partie de mon être, je crois que je suis très loin d'être celui que je crois être,  je pense même m'en tenir à des années lumière, mais la seule chose dont je suis absolument sûr, c'est que ce sentiment d'être ne m'a jamais quitté de toute ma vie, de mon enfance jusqu'à aujourd'hui, même si j'ignore qui je suis, je suis bien là qui je suis depuis toujours.

 

samedi 8 avril 2017

La mémoire c'est la faculté d'oublier, il nous faut oublier pour continuer d'avancer, c'est l'oubli qui nous sauve sans quoi la vie serait insupportable, nous avons besoin d'être légers et oublieux, d'avancer en pensant que le meilleur est toujours à venir. Ma peinture devient de plus en plus silencieuse. On ne devient artiste qu'après avoir étudié au moins quinze ans et puis encore quinze ans pour oublier tout ce que l'on a appris, passé ces trentes premières années, on peut dire qu'on est plus que l'ombre de soi- même, un artiste. A quoi bon encore bouger, quand je peux voyager si magnifiquement assis dans mon atelier, face à mon chevalet. L'imagination m'apporte des délices infinis, c'est un souterrain sombre et vague où l'âme flotte entre la vie et le rêve puis s'éclaire peu à peu, laissant apparaître le tableau en pleine lumière. Dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes, nos rêves sont animés tandis que nos souvenirs sont figés comme sur les photos. Un des grands malheurs de la vie moderne, c'est le manque d'imprévu, l'absence d'aventures et pourtant quoi de plus extraordinaire qu'une aventure dans sa vie. C'est l'imagination qui a créé ce monde et c'est elle aussi qui le gouverne. Le jour tombe et mes pensées prennent les couleurs tendres et indécises du crépuscule. Le tableau que je peins devient de plus en plus étrange, au commencement j'avais en tête le combat de l'ange de Carvage et puis lentement l'ange et l'homme ont disparu, une sourde inquiétude les a remplacé, il y a un moment lorsqu' on peint, on ne sait plus ce qui se passe, les choses arrivent d'elles- mêmes sans qu'on puisse rien  faire, ne reste que cette fascination, cette curiosité excessive, l'inconnu vous aspire, comme à trop se pencher au-dessus d'un puit on finit par tomber dedans, parfois lorsque je peins j'ai l'impression de faire une chute vertigineuse. C'est comme un regard soit on le fuit, soit on se laisse emporter, hypnotiser, certains regards font tressaillir l'âme. En ce moment ma peinture devient de plus en plus minimaliste, comme si j'avais besoin de faire le vide autour des objets, des corps, comme si je cherchais à transpercer la toile, à passer au travers de ce cadre, de cette fenêtre, à la faire disparaître pour ne conserver que l'essentiel, un petit rien qui serait fait de tout et qui pèserait des milliards de tonnes, tout ramener à un unique point. Je ne sais quelle attente pèse sur mon âme, mon coeur vacille. Cela fait si longtemps que je fuis que je ne sais plus ce que je fuis, peut- être qu'en peignant je cherche à me raccrocher à quelque chose, mais une fois fini le tableau aussi m'échappe, tout me fuit, tous me fuient. Ecrire un journal de peintre ne sert à rien et pourtant j'écris, j'ai même de plus en plus besoin d'écrire.

 

Vendredi 7 avril 2017

Certains soirs, lorsque la fatigue et la chaleur de la journée ont fini par m'étourdir et que je ne suis plus à même d'aligner une pensée à la suite d'une autre, je m'assoies dans l'atelier et je fume une cigarette dans la pénombre, il arrive parfois que dans les volutes de fumée, toute ma vie se met à défiler sous mes yeux, avec la fulgurance que donne la lucidité, à cet instant, la vie, la mort, le réel et l'imaginaire, le passé, le futur, tout ce que j'ai vécu, fait et défait, tout devient cohérent, limpide, plus rien ne m'apparaît contradictoire, tout s'enchaîne si naturellement, qu'il m'est impossible d'imaginer que ma vie fût-ce autrement que ce qu'elle a été, c'est un peu comme ces tableaux, ces chefs d’œuvres de la peinture que l'on contemple avec admiration dans les musées ou dans les livres, si bien agencé, si bien construit que tout semble à sa place sur la toile, qu'on n'imagine même pas qu'il puisse en être autrement... parfait. Et puis lentement, tout doucement, tout se brouille à nouveau, mon cœur se remet à battre, à bondir, les regrets, les envies, les désirs, éparpillent les feuilles mortes dans un joyeux désordre. L'amour est une chose bien curieuse qui prend dans la vie des détours surprenants. Je ne suis qu'un coeur qui bat, une âme errante et l'amour est là toujours devant moi, l'amour est la chose la plus importante, la plus évidente, et c'est pourtant la chose dont personne n'ose parler. Parfois au- delà de mes goûts, de mes choix, de mes attirances, de mes affinités, j'aimerais savoir qu'est- ce qui me différencie des autres hommes ?
 L' Art et l' Amour ont en commun de commencer par la première lettre de l'alphabet et cette qualité unique de nous transporter et de nous déposer toujours un peu plus loin, chaque fois que nous les rencontrons, c'est la raison pour laquelle je ne m'intéresse, je ne vis que pour eux deux. En ce moment en plus de travailler sur la peinture du dix-neuvième et du vingtième siècle avec certains élèves, je commence avec d'autres l'étude de la peinture religieuse du quinzième et seizième siècle , depuis que je vis sur cette île, c'est la première fois que je retrouve un tel bonheur de peindre et d'étudier à nouveau, plus mes élèves s'enthousiasment pour la peinture et plus je me consacre avec passion à leur apprentissage, je leur donne tout. Je travaille actuellement sur cinq toiles contemporaines en plus des travaux des élèves et je prépare un projet sur la renaissance italienne. L'art finit toujours par avoir raison de tout, triomphe de tout, comme l'amour, le lieu, une île, n'est peut- être pas l'endroit le plus propice, mais comme dit l'adage " Partout où l'on peut vivre on peut bien bien vivre. " il suffit de veiller à s'entourer de personnes de qualités et de cœur.  J'ai perdu sans doute un peu de temps au début avec des gens qui n'en valaient pas vraiment la peine, j'ai appris la vie d'ici à mes dépends, la jalousie, la rancune, la méchanceté gratuite, la lâcheté de ce petit peuple qui n'a aucune ambition, mais j'apprends très vite et me console très vite de tout, personne n'est irremplaçable, une Académie comme la mienne a besoin de tout le monde pour exister mais de personne en particulier, c'est ce qui fait sa force, préserve son indépendance et sa joie de vivre depuis quarante ans et je sais que le meilleur est encore à venir et mon enthousiasme est inébranlable.

 

Jeudi 6 avril 2017

Ce matin j'ai donné un cours sur le portrait, faire un portrait n' a rien à voir avec peindre une tête ou une visage, un portrait c'est uniquement un regard et un regard est immatériel, pourtant bien plus qu'un corps, qu'une main qui vous touche, un regard vous pénétre jusqu'au plus profond de l'âme, et s'y loge comme une flèche en plein cœur, peindre un portrait consiste à représenter cette part immatérielle d'un être, cette part qui nous pénètre et dont on se souvient à jamais, on n'oublie jamais le regard d'une personne,  un visage tout au long d'une vie change et se transforme, seul le regard ne change pas. Lorsque l'on peint un portrait avant de tracer les contours du visage, les contours des yeux, c'est le regard qu'il faut transcrire sur la toile et ce n'est qu'ensuite que l'on peint le reste. Je crois que mon élève, de ce matin, n'oubliera jamais ce cours.

 

mercredi 5 avril 2017

J'écris pour m'ôter de l'importance, pour me délester. Souvent, dans la vie, j’ai eu la sensation de ne pas exister, d'être toujours en quête d’un lieu, sans jamais me retrouver là où j’aurais voulu être, toujours en retard, toujours dans l’impossibilité de jouir des plaisirs de la vie, peut- être est- ce dû au fait que je sois né dans une famille nombreuse dont les parents ne s'aimaient pas, n'aimaient pas leurs enfants, aujourd'hui on dirait pudiquement qu'ils les aimaient à leurs manières, mais cela ne change rien à l'affaire, et comme c'est souvent le cas dans pareille circonstance, chacun se construit un monde intérieur, s'invente un univers, j'ai passé mon enfance à jouer, à jouer seul dans un jardin, été comme hivers, ce fut une enfance étrange, romantique et violente, j'ai grandi seul à côté de mes frères et de ma soeur, nous étions tous étrangers les uns aux autres. Très jeune, j'ai compris que seul l'intelligence ne suffirait pas pour grandir, qu'il me faudrait trouver mille autres ingrédients, c'est ainsi que le jour de mes dix-sept d'ans, j'ai quitté ma famille sans le moindre regret et jusqu'à aujourd'hui nos relations n'ont pas changé, j'ai fait mienne cette devise du roi Louis XI " Cominus et Eminus " - ni trop près, ni trop loin - C'est sûrement pour toutes ces raisons que les femmes ont joué un rôle considérable dans ma vie et que cela continue encore aujourd'hui, j'entretiens toujours avec elles des relations complexes, toujours très érotiques, dans un jeu subtil, entre présence et absence, attirance et répulsion, visible et invisible, voilement et dévoilement, entre une extrême réserve et une nudité absolue, c'est la pudeur, la retenue, la mise en scène, un jeu de mots, de dit et de non- dit, de regards, de sourires, de complicités, et puis, là, sans crier gare, c'est la chair qui dévore la chair, la violence de l'orgasme. Quelqu'un qui n'a pas connu ce débordement, ce grain de folie, la violence du désir qui fait hurler tout le corps et soulève l'âme est sûrement la personne la plus malheureuse qui soit, n'avoir jamais aimé à en perdre la raison, c'est la pire chose qui puisse arriver dans une vie, il n' y a pas d'âge pour désirer, sans amour on n'est plus rien, sans caresses, une peau se fane, devient grise et terne et le cœur se vide, et le cœur se dessèche. Ma tête est lourde, j'aimerai la déposer entre les mains d'une femme et fermer les yeux, certains soirs la fatigue m'étourdit comme une ivresse, je regarde le tableau qu'un élève a terminé aujourd'hui, c'est une bougie, rien qu'une bougie allumée dont la mèche est représentée par une jeune femme nue, debout, un bras levé vers le ciel, elle est si gracieuse, tout son corps est tendu comme la flamme au- dessus d'elle, elle danse, elles dansent. Chaque jour de nouvelles œuvres naissent dans mon atelier, chaque tableau m'emporte et me dépose toujours un peu plus loin. Peut- être est- ce cela vie, mettre son cœur dans une valise et se préparer à voyager, c'est cela qu'on devrait nous dire à notre naissance.

 

 

mardi 4 avril 2017

 Ne rien faire, c’est ce qu’il y a de plus difficile, perdre la sensation de l'écoulement du temps, la notion de la durée, rien de ce qui vit ne meurt, l'océan est toujours derrière la vague, infini, éternel, comme l'amour, cette île est mon chevalet. Je ne peins pas la vie, j'essaie seulement de rendre ma peinture vivante, l'art est la seule chose qui résiste à la mort. J'aime cette phrase de Montaigne: " je ne peins pas l'être, je peins le passage." Lorsque je peins je me débarrasse de la mémoire, de la nostalgie, de la légende, du mythe, je me débarrasse en fait de tout ce qui constitue les outils de la peinture. Peu à peu la civilisation s'en va de moi, je deviens incapable de tièdeur, d'indifférence, tout me touche, tout m'émeut, rien ne me laisse insensible, j'aime de plus en plus aimer, je crois que je commence vraiment à m'instruire. Si l'on veut savoir qui l'on est vraiment, ce que l'on est, c'est très simple, il suffit de regarder tout ce que l'on cache aux autres, cette part, c'est la vraie part de soi, de ce que l'on est vraiment . La vérité d'un homme, c'est ce qu'il cache aux autres, tout le reste n'est qu'une comédie, un mensonge. Peut- être que peindre, après tout, c'est ma manière de me supporter tel que je suis réellement, dans la vie quotidienne j'ai suffisamment de costumes dans ma penderie pour échapper à moi- même et trouver une autre vie dans les yeux des autres, depuis notre enfance nous avons appris à jouer la comédie devant les autres, puisque la société nous interdit toute spontanéité.
Depuis que je l'ai peinte cette cerise m' obsède, d'où vient- elle ? Que veut- elle me dire ? On dirait une messagère. En ce moment tout m' échappe,  je rêve d' autre chose, peut- être suis- je en train de penser à quelqu'un que je ne connais pas encore ? Peut-être quelqu'un me cherche qui ne me connait pas encore ? Je sens que quelque chose va arriver...

La cerise

 

lundi 3 avril 2017

Je vis perché sur un volcan au milieu de l'océan, je ferme les yeux, un rêve passe derrière mes paupières comme un reflet d' obscurité dans l'eau d'un puit, je peins, je respire à plein poumon, je m' étourdis, les yeux me brûlent. Mon esprit ne plie jamais face aux obstacles, je suis comme une bille qui roule sans cesse sur un damier. Je peins une toile, c'est un petit tableau, j'aurais aimé que ce fusse ma dernière oeuvre, celle que l'on peint avant de mourir, celle dans laquelle tout est dit, je n'aime pas pleurer sur moi, c'est indécent et inutile, mais celle- ci s'est jouée de moi pendant des semaines, elle a erré dans mon atelier, m'a attendu et puis brusquement s'est emparée de tout mon esprit, peut- être ne supportait-t-elle plus que je ne la visse point dans sa perfection, qu'est ce qu'il faut de souffrance, de patience pour peindre, pour aimer. Un tableau dans une maison c'est comme une chandelle dans une pièce obscure, une étoile tombée du ciel. Que sais- je vraiment de mes tableaux, de ceux qui partagent mes jours depuis des années ? Je sais qu'il me reste un long chemin à parcourir pour trouver la paix et mes pauvres mains qui ne retiennent, ni l'eau, ni les larmes, ni la pluie. Parfois lorsque je peins il m'arrive de m' arrêter pour me regarder dans un miroir, j'y découvre souvent un visage bien surprenant que je peine à reconnaitre comme le mien tant il diffère de celui que je montre d'ordinaire, auquel je suis accoutumé, la vie est ainsi, elle recèle quantité de portes secrètes dont on ne soupçonne pas l'existence tant que nul événement ne vient y frapper. Et voilà qu'aujourd'hui je pose la dernière touche de couleur à cette toile, je me demande à quoi ressemblera le dernier tableau que je peindrai avant de mourir ? Ce pourrait- il que peindre soit l'antidote contre ce redoutable venin de la vieillesse ? Mais voilà, je ne sais pas peindre, je peins parce que j'ignore ce que signifie peindre, si je le savais peut-être arrêterais-je sur le champs. Je peins ce que je suis incapable d'imaginer. C'est comme avec ce petit tableau aujourd'hui, d'où m' est venu l'idée de peindre cette cerise ? de loin, de si loin, que je n'en sais rien, elle est rouge comme le sang, mûre et juteuse comme une promesse d'amour et de plaisir.

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Dimanche 2 Avril 2017

 Les années ne signifient rien, seul compte ce que l'on en fait, dans la vie il ne faut pas réfléchir, il faut agir spontanément , dès que l'on commence à calculer, c'est fini, on recommence à stagner, on retombe dans les mêmes ornières, on creuse un sillon que le vent et la pluie s'empressent d'effacer, j'aime vivre, j'ai cette audace, ce courage qui nous fait dépasser nos peurs, ce luxe de pouvoir dire merde quand on en a marre, ce courage de pouvoir dire à celle que l'on aime " reviens..." Souvent lorsque les gens entrent dans mon atelier ils sont un peu déconcertés, on dirait que la diversité les met mal à l'aise, ils s'imaginent, je ne sais pas pourquoi, qu'un peintre doit avoir un style et peindre toujours la même chose et si possible de la même manière, toujours cette fâcheuse habitude de vous étiquetter, vous mettre dans une case, dans une boîte, ils ont ce mauvais goût de l'ordre et ne pas pouvoir vous classer les frustrent, les dérangent, les plus hardis vous demandent  " Qu'elle est votre démarche artistique ? " comme s'il fallait avancer - Elle est incertaine ma démarche -  elle l'a toujours été, bien malin qui sait où l'on va, j'aime beaucoup cette exclamation de Victor Hugo: " Ah Demain! la grande affaire! " eh bien quant à moi, il y a belle lurette que je ne me pose plus la question de savoir de quoi sera fait demain, penser à demain c'est penser à sa décrépitude, à sa mort, je n'existe, je ne vis que dans l'instant, dans le plein, je me ré-invente tous les matins,  j' ai horreur des certitudes, de la répétition, je déteste les gens qui vous disent " je sais ce que je fais ", moi, j'ai jamais su. Je ne peins pas pour expliquer quoique ce soit, ni pour raconter une histoire, pas plus que je peins pour manger, pour payer mon droit de vivre, je peins pour respirer ! Je peins parce que j'aime peindre, c'est aussi simple que cela. J'ai découvert que les regrets avaient peu d'emprise sur moi, mon désir de vivre et d'aimer l'emportent sur tout le reste, je suis un jouisseur, je préfère jouir de la vie plutôt que d'essayer de la comprendre, d' ailleurs elle ne me demande rien, elle est belle, elle est bonne, elle est généreuse et je ne suis pas éternel sur cette terre. Je me tiens à distance des empêcheurs de tourner en rond, de ces dépressifs, de ceux qui préfèrent les carrés, les angles droits, l'ordre et la disciple, toutes ces choses que l'on ne trouve nul part dans la nature, cessez d'entretenir votre jardin pendant deux mois, vous allez voir le bordel que la nature va y mettre, croire que la nature a un plan, que la vie a un dessein, c'est être soit un aveugle, soit un croyant, soit un idiot ou les trois à la fois ! Les idéologies, les croyances, les religions ne servent qu'à cloner les esprits, qu' à les rendre plus petits, plus peureux, plus faibles, plus facile à manipuler, plus facile à tromper. Au contraire je crois que notre esprit est illimité, que notre imagination est sans borne, que notre capacité à créer est infinie, et que chaque individu à sa naissance est un chef d’œuvre de l'univers, unique et original, que ses parents, ses éducateurs vont s'empresser bien vite de mutiler, de déformer, de réduire à l'état de déchet, de moins que rien, insignifiant et sans la moindre personnalité. Le poète Horace disait : " Tout ce que l'homme touche, il le salit. " 

 

Samedi 1 avril 2017

Si le regard que nous posons sur une chose change, alors automatiquement notre comportement, nos manières d'être à l'égard de cette chose changeront. La peinture oblige à changer ce regard que nous posons sur le monde, la beauté en elle- même n'existe pas, elle naît dans le regard de celui qui observe, on peut caresser du regard tout comme on peut fusiller du regard. Une femme n'est belle que dans le regard de celui qui l'aime, qui la désire, pour tout autre elle n'est qu'une passante. Pour beaucoup de personnes la peinture n'est qu'un accessoire de décoration, mais pour celui qui commence à peindre il en va tout autrement, c'est une profonde révolution intérieure qui commence, plus on peint et plus notre manière d'être au monde change, notre perception s'affine, devient plus pertinente, notre sens de l'observation s' aiguise, s'en trouve profondément amélioré , on ne regarde plus un visage, un corps, un objet de la même manière, on devient plus pénétrant, plus présent. Si peindre consistait seulement à peindre, à étaler de la couleurs sur une toile ou sur un mur, il y a bien longtemps que j'aurais arrêté de peindre. La peinture, le geste du peintre modifie en profondeur la nature de l'homme, de l'humanité. Il suffit pour s'en convaincre de regarder les peintures préhistoriques et d'imaginer la puissance de l'impact qu'elles devaient avoir sur les contemporains de ces premiers peintres. La peinture, tout comme l'écriture, la musique éveillent l'homme, l'aident à se tenir debout, à avancer dans l'inconnu. Tout est dans l’œil de celui qui regarde, ce qui passe par l’œil va directement au cœur.
 Les gens au fond, admirent les fous. Vivre sur une île c'est un peu comme vivre dans un tableau, on est encadré par l'océan ! On croit qu'on est au centre du monde, mais c'est le paysage, le décor, qui finit par te dégouliner dessus, une sorte de vernis quotidien de résignation, de renoncement, ici se sont les pierres et les fleurs qui voyagent, pas les habitants. Depuis que j' y habite, j'ai remarqué que mon talent emmerde tous ceux qui n'en ont pas, c'est-à-dire presque tout le monde, le talent m'éloigne de ceux que j' aime, et rend jaloux les autres, la jalousie c'est le cancer de cette île, mais aussi l'ennui, cette certitude que les imbéciles ont que la vie est ailleurs. Il n' y a pas de château fort sous les cocotiers, pas de belle au bois dormant, pas de prince charmant, ni chevalier, ni Graal, il n'y a que des auberges espagnole dans lesquelles on y trouve que ce qu'on y apporte. Chez moi, on est à Paris, à Berlin, à Tokyo, à Prague, même le sel est de Guérande et la moutarde de Dijon ! On est toujours seul dans la vie, ici ou ailleurs, et puis une vie c'est quoi ? deux ou trois occasions à ne pas laisser passer, ça se joue à ça une vie, et rien de plus. On vit, on meurt et entre temps on fait semblant de gagner sa vie avant de la perdre, comme c'est étrange.

 

Vendredi 31 mars 2017


Que puis- je écrire qui n'ait été déjà dit mille fois ? Des millions d'hommes ont passé avant moi, où pourrais- je être parmi eux ? J' ai parfois de bien curieux pressentiments, si fort, si puissant qu'ils chassent mes pensées et se logent dans tout mon corps, ce sont d'étranges choses que les pressentiments, un mystère dont l'humanité n'a pas encore trouvé la clef. Mon premier qui me semble absolu, c'est le temps d'aimer, qui n'a rien à voir avec le temps qui passe, le temps de l'amour est bien le pressentiment de l'éternité. J'aime beaucoup ce mot " éternité ", il suffit de changer l'ordre des lettres pour obtenir le mot " étreinte ", comme une étreinte amoureuse, un bel anagramme ! Je sens les choses bien plus que je les pense, je préfère penser avec mes mains plutôt qu'avec mon esprit, caresser la vie plutôt que comprendre la vie, chacun a sa manière d'être, et s'il y a autant de points de vues que d'individus, alors il y a autant de façons d'aimer qu'il y a de coeurs, lorsque j'aime une femme c'est pour l'éternité, j'aime, j'aime ce que j'ai aimé, il n'y a aucune changement. La mémoire du passé, le souvenir, n'existe que dans le présent, parce que je suis toujours là, pour y penser encore.
Le soir tombe sur l'atelier, nous sommes déjà jeudi, je ne vois plus passer les semaines, je me consacre complètement à mes élèves, il en passe chaque jour, et chaque fois le même transport, le même bonheur, le même émerveillement. L'atelier se remplit peu à peu de leurs travaux, des Manet, Ingres, Picasso, Man Ray, les femmes sont rieuses, généreuses, sérieuses et appliquées, j'aime leur compagnie, nous parlons de tout, nous rions de tout, nous passons ensemble des moments très privilégiés, loin, très loin de la monotonie du quotidien, à quoi ressemble la vie d'une femme d' ici, c'est l'horreur ! Comment font- elles pour vivre pareille servitude, pareille soumission ?! lTant de gens ici ont besoin de s'évader, de rêver, de vivre autre chose, une île est une prison pour qui n'a pas de vie intérieure à partager avec les autres, le partage est essentiel, il enrichit, il nourrit. Si le geste du peintre est le plus beau qui soit, c'est parce qu'il libère de la servitude, de la résignation, de l'oppression, peindre c'est se rebeller contre la vie que les autres veulent nous imposer.

 

 

Jeudi 30 mars 2017

Pour qui est-ce que j’écris ? Peut-être que je n’écris pour personne?
De toute façon je suis sûr d'une chose, même si les gens un jour cessent d'aller dans les musées, il y aura toujours des artistes pour peindre,  que si un jour les gens cessent de lire, il y aura toujours des écrivains. Souvent on préfère faire n'importe quoi que d'admettre que sa vie n'a aucun sens, la vie n'a peut être aucun sens d'ailleurs, peut être a-t-elle un sens que nous ne connaitrons jamais, mais est- ce que cela à vraiment une importance, je ne crois pas. Qu'elle est donc la question ? J' ai reçu une éducation très religieuse qui a profondément marqué mon enfance, je suis resté très mystique, je me suis souvent posé la question de savoir si Dieu existe ou pas et puis j'ai réalisé que ce n'était pas une question bien posée. La croyance en Dieu nous renvoie  directement à notre peur, on croit en quelque chose parce qu'on a peur d'autres choses, de ce qu'il va advenir de nous après notre mort, peur de la vieillesse, de la maladie, peur pour nos enfants, peur de la pauvreté et que sais- je encore, notre niveau de croyance est proportionnel à nos peurs. Je crois que la vrai question n'est pas de savoir si Dieu existe ou pas, mais de quelle nature sont nos peurs. Peut- être quand peignant et maintenant en écrivant se sont mes peurs que j'explore, j'ai presque peur de tout, peur de passer à côté de ce qui est essentiel dans la vie, c'est à dire de passer à côté de l'amour, tout le reste étant superfétatoire. Quand on est amoureux, le temps se dilate et chasse l'ennui, chaque minute est aussi pleine et juteuse qu'un grain de raisin mûr. L'intelligence est un mouvement de l'esprit complexe et multiple, la bêtise est simple, je me désole souvent de voir que la plupart des gens préfèrent la simplicité. Je suis tout à fait conscient d'être né dans un pays en paix, d'avoir jouit toute ma vie de la plus grande liberté de penser et d'avoir pu grâce à mon passeport me déplacer dans le monde entier, j'ai eu cette chance extraordinaire de pouvoir faire tout ce que j'aimais et de pouvoir en vivre, je suis très reconnaissant envers la vie de m'avoir accordé cet immense privilège, dans toute l'histoire de l'humanité peu d'homme ont partagé pareil idéal, je sais que cette liberté n'a rien d'égoïste mais qu'elle s'étend, agrandit celle des autres. Il y a dans la sincérité quelque chose de très proche du divin, en effet, on aura beau dire à quelqu'un " je suis sincère avec vous. " il est impossible de le montrer aux autres, comme il est impossible aux autres d'ailleurs de voir à quel point nous sommes sincère, seul soi- même savons à quel point nous le sommes ou pas. Ce fait de ne pouvoir ni montrer, ni voir, c'est cela qui me fait penser que la sincérité est une chose divine, comme la spontanéité, ce sont les clefs qui nous ouvrent la porte sur le réel. A présent chaque soir après la séance de peinture je passe à l'écriture, cela devient une douce habitude. Je me doute bien qu'aujourd'hui parler d'amour, de beauté peut sembler une incongruité, une inconvenance, voire une provocation, si c'est le cas, alors mon courage est celui d'une goutte d'eau, celui d'oser tomber dans le désert. Ceux qui n'ont pas l'esprit de résistance et préfèrent s'accommoder de tout, de l'ennui, de la sottise et du mensonge, de la violence comme de la laideur, sont naturellement voués à l'avilissement, à la déchéance, c'est inéluctable. La beauté attire la beauté voilà ce que le papillon murmure à l'oreille de la libellule rouge lorqu'ils se croisent.

 

 

Mercredi 29 mars 2017

Le savoir n’est ni un devoir ni un droit mais un désir.
Devenir compagnon du savoir, voilà à quoi chacun d’entre nous devrait tendre.
Le savoir, le gai savoir, le vrai savoir n’a que faire des diplômes. On peut à chaque minute, chaque jour, apprendre et découvrir beaucoup de choses en regardant, en écoutant, en touchant, en caressant, en respirant le monde ! Il n’est nul besoin d’être botaniste ou parfumeur diplômé pour apprécier le parfum des fleurs.  Le vrai savoir n’est pas une banque de données, il ne s'emmagasine pas, ni ne se thésaurise, il s’incorpore, il se glisse sous la peau et se loge dans le coeur. Il ne se détient pas ni ne se retient, il se partage. Il ne s’ingurgite pas, il se déguste. Sans plaisir ni désir, il n’y a que bourrage de crâne et lavage de cerveaux. Le vrai savoir c'est celui qui fait sourire qui rend profondement heureux. Si je donne à quelqu' un dix euros, j'ai dix euros en moins dans ma poche, mais lorsque je transmets mon savoir, je ne perds rien, bien au contraire je l'ai multiplié par trois. Si nous ne changeons pas nos manières d'êtres, il se pourrait qu' un jour notre terre ne soit plus qu' un tas d'ordures, un déchet, quelque chose dont plus personne ne voudra.
Mon académie de peinture, depuis quarante ans, ici et ailleurs, file comme une navette d'or sur le métier de jade la plus belle des trames, la plus précieuses des toiles, ce n'est pas parce que j'aime peindre que mes élèves peignent, mais c'est parce que j'aime mes élèves qu'ils aiment peindre.

 

Mardi 28 mars 2017

La beauté frappe les sens, séduit la chair puis se fraye un chemin jusqu'à l'âme, c'est la grâce qui nous libère de la pesanteur. Et pourtant je souris, je parle, j'écris, je peins, mes élèves cette année  ont du génie, quelle audace de s'attaquer à de tels chefs- d'oeuvres. Mon atelier se remplit de tableaux de maître; Ingres, Picasso, Manet, c'est merveilleux.
Je reçois à l'instant un courrier de Charleyne, mon agent, elle est à Montréal pour un reportage. Elle est très enthousiaste, elle m'apprend que ce mois-ci 2408 personnes ont lu mon journal, elle espère bien le faire publier dans quelques mois aux Etats- Unis, elle m'explique longuement que les américans sont très friands de ce genre de littérature, que si les gens se parlent si peu aujourd'hui, ont si peu de choses à se raconter, c'est qu'ils ont tous la même vie. " Imagines un peu Grégoire, savoir à quoi pense un artiste, un peintre, un frenchy ! "  Elle est très pragmatique et possède un solide sens des affaires, chose dont je suis totalement dépourvu. Nous nous connaissons depuis plus de vingt cinq ans, nous nous sommes rencontrés la première fois au Japon, nous prenions des cours de calligraphie et d'Ikebana ensemble, un art d'arrangement floral tout à fait étonnant, très raffiné et très délicat. C'est curieux, plus je deviens solitaire et plus une force invisible me pousse vers les autres, mais voilà,  avec le temps je prends de plus en plus conscience de ma fragilité, de ma vulnérabilité, de mes insuffisances et de mon insondable ignorance de la vie, je réalise que j'ignore encore tout de l'amour. Je me demande souvent " Ai-je déjà aimé ? ".

 

Lundi 27 mars 2017

Au soleil, je sommeille, je suis rien, un rien fait d'un peu de tout, mais ma plus grande gloire est de vivre seul. Ecrire c'est se taire, dit-on, hurler sans bruit, je n'aime pas écrire, il n' y a que la peinture qui peuple et enchante vraiment ma vie, et puis les femmes, l'amour et faire l'amour. Je peux peindre ce que je veux, mais je ne sais pas pourquoi je peins, ni comment je peins, j'ignore tant de choses et la nuit vient de tomber, la nuit c'est toujours le même décor. Tôt ou tard chacun finit par devenir ce qu'il est, c'est à dire rien. J'essaie parfois de me souvenir d' un visage, je n' y parviens jamais, la seule chose dont je me souvienne chez une personne ce sont ses expressions, ses manières, sa manière d'être, en fait je me souviens de tout ce qui est immatériel. Tout ce que j'ai touché une fois dans ma vie, tout ce que je caresse devient une part de moi- même et continue de vivre en moi pour toujours, je n'oublie jamais une peau que j'ai caressé, une nuque que j'ai embrassé.  Je pense qu'il est impossible de se connaître soi- même, parce que l'on est jamais soi- même, on est toujours un autre, on joue sans cesse un personnage, on ne se comporte pas de la même manière avec son père qu'avec sa mère, avec son médecin qu'avec un gendarme, avec sa femme qu'avec sa maîtresse, avec un épicier qu'avec un avocat, à chaque fois on change de personnage, de manière d'être, on joue tellement de personnage, de rôle qu'on ne peut pas savoir qui l'on est réellement, qu'on ne le saura jamais, même seul on joue le personnage du solitaire, on n' est pas, on s'imagine que l'on est. Je crois que la seule manière d'être, la plus acceptable c'est d'être spontané, dans ce moment là on a plus de passé, plus de costume, de personnage à jouer, on est un autre, on est vrai, seulement à cet instant on est vraiment réel. La plus part des gens ont peur d'être spontané parce qu'ils ont peur de se voir tel qu'ils sont et encore plus peur que les autres les voient tel qu'ils sont, et pourtant la spontanéité est la seule clef qui puisse nous ouvrir la porte sur ce qui est réel, tout le reste n'est que le fruit de notre imagination, de notre invention, on s'invente un personnage et puis la scène change, on change de rôle, on change de manière d'être, en fait on ne fait que se méconnaître, quelle absurdité, toute notre vie n'est qu'une comédie. N'avez- vous jamais rêvé de sauter au cou d'un inconnu pour l'embrasser tout simplement parce qu'il vous plaît, parce qu'il vous attire ? moi, si. Il n'y a que lorsqu'on aime qu'on est spontané, c'est elle qui trahit l'amour. La seule manière d'être qui soit, c'est celle qui consiste à s'oublier soi- même.

Dimanche 26 mars 2017

Hier fut une journée extraordinaire, suspendu à tout jamais dans ma vie, un inoubliable moment , une de ces coïncidences fantastiques qui vous font dire que la vie est belle ! que la vie est bonne ! que la seule chose dont nous ayons besoin c'est de plus de lumière.

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     " Champs de coquelicots "

                Février 2015

 

 

Et puis hier, il est arrivé une chose extraordinaire dans mon atelier. Je reçois à titre privé une délicieuse et brillante ambassadrice Bombay, une remarquable danseuse dont le talent illumine les scènes du monde entier. Elle possède une rare intelligence nourrit par une connaissance profonde de sa culture. Je connais très bien l' hindouisme, l'une des plus anciennes religions du monde, qui n'a ni fondateur, ni église. J'ai étudié pendant plus de douze ans l'un de ses textes fondateurs, La Maha prajna Paramitta, une oeuvre gigantesque, plus de sept cent volumes, rédigé par Nargajuana ( vers 200- 300 ) et qui posera en Inde les bases d'une autre culture extraordinaire que l'on nommera plus tard le bouddhisme, une oeuvre qui traite essentiellement de la nature du vide, de la vacuité universelle. Pendant ces année d'étude j'ai découvert l'Inde, la langue Pâli, le Sankrit puis je me suis initié au chinois littéraire pour aborder la remarquable traduction de Kumarajiva ( 350-409 ) qui permis au bouddhisme de fleurir en chine.

Hier, lorsqu'elle entra dans mon atelier après deux ans d'absence, majestueuse dans son sari bleu, il se passa une chose absolument merveilleuse. Nous nous sommes regardés en silence, conscient de ce qui se passait, un instant parfait d'harmonie, une rencontre magique entre nos deux cultures, nos talents respectifs, une passerelle invisible et silencieuse se déroula entre nos deux mondes, une parfaite coïncidence venait de s'établir. La beauté n'est pas dans la couleur mais dans l'harmonie des couleurs. C' est une immense leçon d'humilité. A une époque où chacun revendique ses origines, sa race, sa couleur de peau, son appartenance à un peuple, à une religion, à une classe, à une communauté, les mots que l'on pose sur les êtres, sur les choses ne font que diviser les hommes, aujourd'hui partout c'est le triomphe de la laideur, de l'impudeur, de l'indécence. La beauté, ce n'est rien d'autre que la beauté, c'est pour cela qu'elle est inaccessible à tant de gens, parce que la beauté est toujours singulière.

 

Samedi 25 mars 2017

 La création commence avec l'oisiveté, la patrie de tous les rêves. La vie appartient à quelques rares et remarquables individus qui osent vivre, s' offrent le luxe d'être eux- mêmes avec pudeur en toutes circonstances, car ce que l'on appele une vie normale n'est rien d'autre qu'une vie ordinaire, une vie de médiocre, une vie de prisonnier captif de la perception qu'ont les autres d'eux et qui finit par les faire ressembler à ce que les autres pensent d'eux... à des pantins insignifiants . Je n'aime pas ces gens qui s'accomodent volontier de la médiocrité au nom de je ne sais quel conformisme, on ne vit qu'une fois, merde ! Pourquoi tant d'acharnement à vivre comme les autres, à vivre la vie des autres ? Alors que la sienne est unique, rempli de splendeur, de talents qui ne demandent qu'à s'épanouir, je n'ai jamais compris tout ce gâchis, ce suicide intellectuel, cette paresse qui conduit la plus part des gens à mettre leur " Vie " entre parenthèse, mais le temps qui passe ne revient pas, ne nous attend pas. Notre société fabrique des gens de plus en plus faible de caractère, de plus en plus mou, sans aucune personnalité, la suffisance, l'arrogance et quatre sous, leur suffit pour croire qu'ils en ont une, le cynisme a remplacé l'humour, la consommation la création.
Depuis qu' elle est de retour, après de longs mois d'absence, une longue tournée en Europe et en Asie, mon Etoile illumine à nouveau ma vie, c'est une sublime danseuse qui tourbillone autour du monde avec grâce et élégance. Nous nous sommes retrouvés par hasard sur cette petite île, il y a deux ans. Tantôt je suis son amant, tantôt elle est ma maîtresse, elle a sa vie et moi la mienne, elle ses obligations et moi les miennes. Mais chaque fois que nous nous retrouvons, quel transport! quel bonheur! quelle complicité ! Elle est d'une intelligence exceptionnelle, brillante et élégante. Autrefois il nous arrivait parfois de nous disputer, de nous fâcher, de nous séparer, mais c'était toujours pour mieux nous retrouver, mieux nous consoler dans les bras l'un de l'autre, comme si le temps n'avait aucune prise sur notre amour.  La vie parfois semble vouloir s'amuser des amants qui s'aiment pour toujours. J' ai appris tant de choses avec elle et surtout à ne rien changer de ce que je suis, à faire confiance à la vie, à l'amour, à être toujours du côté de la vie. Pendant 50 ans, j'ai voyagé avec pour seul baggage mon talent et ma curiosité, à présent, l'âge aidant, je deviens sédentaire, solitaire, j'ai quitté la caravane des nomades qui sillonnent la terre, comme un vieux pirate son navire, comme un vieux flibustier sur les traces de mon petit garçon, il est l'amour de ma vie.
 Pour l'instant à part le soleil, je n'ai rien vu d'autre briller sur cette île. Mais demain c'est la fête, mon Etoile est de retour,enfin de la lumière, de l'amour encore et toujours.

 

Vendredi 24 mars 2017

Je crois que cette lutte de tous les jours pour vivre, se sentir vivre, repose essentiellement sur l'amour, pas sur l'amour de soi,
pas sur le besoin de posséder, pas sur l'argent, pas sur l'ambition, je crois que lorsqu'on aime quelqu'un on est sauvé, on est à l'abri de tout.  Tout le monde se bat pour avoir toujours plus de fric, est-ce que le monde est meilleur pour autant ? Est-ce que les gens vont mieux ? Est-ce qu'ils sont plus souriant dans la rue ? Non. Il n' y a que l'amour qui remplit vraiment une vie parce que l'amour c'est la plus grande des richesses et de cette richesse-là je ne peux pas me passer.
Je découvre que l'écriture me permet de saisir toute ma souffrance à bras le corps. Nous passons notre vie à nous demander si ce qui nous arrive est important ou pas, et puis lorsque nous  comprenons, il est déjà trop tard. En écrivant ce journal de peintre, je prends conscience qu'il n'est jamais trop tard, c'est comme avec un tableau on peut toujours revenir en arrière, effacer, se repentir, réécrire, reconstruire, repeindre.  Tout autour de moi je ne  vois que des gens  qui passent la plus grande partie de leur vie avec une personne, une femme, un mari, un collègue, un voisin, qui ne leur apporte rien, qui ne les éclaire sur rien, ne les nourrit pas, ne leur donne aucun élan, ne leur transmet aucun enthousisasme, ils stagnent désespérement, figé dans des postures grotesques et ridicules, ils sont toujours à côté de la plaque, à côté d'eux- même.
 Et pourtant, il y a des gens dont le regard vous améliore, vous fait grandir, vous fait briller, vous fait éclore, c'est rare et lorsque parfois on a la chance d'en croiser une dans toute une vie, il ne faut jamais s'en éloigner quoiqu' il arrive. J' ai eu cette chance là dans ma jeunesse, de cotoyer des personnes dont la fréquentation a profondement boulversé ma vie et changé à jamais le regard que je posais sur moi- même et sur le monde, je suis resté près d'eux jusqu'à leur mort, l'un s'appelait Etienne, l'autre Liliane.
Je me demande pourquoi on aime toujours ceux qui un jour vous ont repoussé, maltraité ? C'est peut- être qu'en voulant les oublier, on passe encore plus de temps avec eux,  à penser à eux. On est toujours maladroit avec les gens qu'on aime, on les écrase un peu avec notre amour, on ne sait pas toujours y faire, car si l'amour naît dans le coeur, c'est sous la peau qu'il loge et fait hurler la chair, parfois tout cet amour nous encombre, nous fait se prendre les pieds dans le tapis, je me suis souvent pris les pieds dans mes émotions, dans mes sentiments ! Il n'en demeure pas moins que la seule manière d'oublier une personne que l'on a aimé, c'est de l'aimer une nouvelle fois, rester fidèle à un ancien amour, n'est-ce pas là le secret de toute une vie ? Je ne crois pas que le contraire de l'amour soit la haine ou le mépris, mais plutôt la peur, cette peur qui nous interdit d'oser, qui nous refuse l'audace, vivre ne suffit pas, il faut oser vivre.

 

Jeudi 23 mars 2017

L'atelier se remplit des travaux des élèves une d'oeuvre d' Ingres, peinte en 1808, " La baigneuse de Valpiçon ".

Portrait de Jean Auguste Dominique Ingres
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Qui est-elle ? Que fait-elle ? À quoi pense-t-elle ? Ou à qui ? Est-elle même seulement belle ?

                                           " La baigneuse de Valpinçon "
La baigneuse dites baigneuse valpincon

 

 

Le jeune Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867), en composant cette troublante image, l’un de ses quatre envois obligatoires de Rome, où il était alors pensionnaire de l’Académie de France, l’a entourée d’un nombre assez considérable d’énigmes, plus ou moins destinées à renouveler le genre, déjà bien fatigué, du nu académique.

En premier lieu, il s’est bien gardé de répondre normalement aux règles de l’exercice : ce nu est féminin, et non pas héroïquement viril, comme c’était alors l’usage. Pour le faire, il s’inspira presque ouvertement de sa délicieuse Baigneuse à mi-corps, peinte l’année précédente (Bayonne, musée Bonnat) ; il en reprit l’idée d’un turban de fantaisie, évocation peu caractérisée d’un Orient sans nom, mais en se permettant l’audace de retourner le modèle. Son visage est ainsi réduit à un fragile profil fuyant, et son corps à un simple dos mordoré, sans muscles et sans saillies. L'artiste a donc volontairement privé le spectateur des deux charmes éventuels de cette jeune femme : la très probable beauté de son visage et ses seins.

" La baigneuse à mi- corps."

 

Jean auguste dominique ingres la baigneuse

 

Le lieu n’est pas mieux défini. Cette baigneuse est assise au bord d’un lit. Mais est-ce bien un lit ? Et que fait-il près d’une minuscule piscine, à peine caractérisée par un dérisoire filet d’eau ? Privés de l’expression de sa figure, nous ne pouvons deviner chez cette femme la moindre information sur ses états d’âme, et sans ses mains, sur le geste qu’elle est peut-être en train de faire. Femme sans visage, c’est aussi une femme sans action et sans émotion. Le tableau est volontairement sans narration et se refuse à toute compromission avec la scène de genre.

Elle reste donc le portrait d’un dos. Mais quel dos ! Magnifique, d’une étonnante douceur, d’une blancheur légèrement teintée, et qui paraît couler – comme l’eau de la piscine – en disparaissant peu à peu, pour ne plus devenir qu’un pied gonflé, sans os et presque sans forme, objet monstrueusement abstrait et d’une sublime invention, d’un anti-naturalisme si surprenant chez ce classique, pourtant rageusement amoureux de l’art de l’imitation. Ingres, considéré comme un homme sans aucune fantaisie, et qui prétendait lui-même être toujours fidèle à la nature, ne pouvait jamais s’empêcher – pour des raisons d’harmonie – d’apporter des modifications aux motifs qu’il voulait reproduire sur ses toiles. Les déformant imperceptiblement, à force de les travailler, il leur donnait peu à peu cette souplesse parfaite et cette simplicité idéale qui constituent une part de son style si reconnaissable.

Peu attentif à respecter les délais de ses différents envois, Ingres acheva enfin, en 1808, cette oeuvre constituant son travail de pensionnaire pour l’année... 1806. Le tableau fut alors exposé à Paris, où le général Rapp en fit l’acquisition, grâce à l’entremise du peintre Gérard. Il figura à la vente Rapp de 1822, mais semble ne pas avoir trouvé d’acquéreur à cette occasion, puisque c’est à cette même famille que Valpinçon l’acheta beaucoup plus tard. Ceci explique le surnom habituel qui est depuis longtemps donné à la toile. Grâce à l’entremise du jeune Edgar Degas, qui semble avoir profité de l’occasion pour rencontrer le maître – ce fut apparemment la seule –, Valpinçon accepta de prêter son tableau à l’Exposition universelle de 1855. Isaac Pereire en fut ensuite propriétaire, avant de le vendre au musée du Louvre, en 1879, où il est exposé depuis cette date.

Ingres resta très attaché à cette image, sorte d’icône fluide et presque immatérielle. Il en proposa très tôt, dès les années 1820, de ravissantes variations, peintes ou aquarellées, de très petit format, et y intensifia parfois le caractère oriental. Mais sans jamais nous dire quelque chose de plus sur la belle inconnue. Et sans mieux montrer son corps ou son visage... Son apparition, comme motif central du Bain turc (1863 – Paris, musée du Louvre), n’est donc pas très étonnante. Sauf que, dans ce grand rêve érotique et glacé, oeuvre d’un octogénaire encore extraordinairement vert, la Valpinçon joue de la musique pour détendre et divertir ses compagnes. Enfin, la voilà agissante ! Mais toujours avec une apparence solitaire et peut-être un peu mélancolique. Elle a certainement rêvé, pendant près de soixante ans. Mais de quoi ? Mais de qui ? Nous l’ignorons toujours.

" Le bain turc "
Le bain turc ingres

 

 

 

Mercredi 22 mars 2017

C'est bizarre, je crois qu'aujourd'hui  je n'ai pensé à rien, le bonheur a dû passer par là sans que je m'en rende compte.
Pourquoi tout ce qui est simple est si compliqué ? Si je peins c'est parce que je préfère réfléchir avec mes mains, dès que je pense,
je passe en alerte cyclonique. Pour comprendre, pour me faire comprendre j'ai besoin de toucher, j'ai besoin d'avoir un contact physique. Ce n' est pas parce que les choses sont difficiles que nous n' osons pas les surmonter, mais c'est parce que nous n'osons pas les surmonter qu'elles nous semblent difficiles et insurmontables. On ne peut pas se contenter de vivre, il faut osez vivre.
J'aime beaucoup cette phrase de Jean de Lafontaine: " Tendez simplement la main tout le reste viendra naturellement. "  
Mais que de courage et d'héroïsme il faut pour faire ce tout petit geste ! et moi, je suis loin d'être un héros.
Avec mes tableaux, c'est un peu la même chose, parfois une toile me résiste, m'échappe pendant des mois, me refuse ce que j'attends d'elle, me laissant à chaque fois dépité, accablé, frustré, minable, tellement en colère parfois que j'ai envie de la jeter à la poubelle, d'en faire du bois de chauffage et puis un jour au moment où je n'attends plus rien d'elle, que je ne m'intéresse plus à elle parce que je me suis lancé dans un autre projet, que j'ai commencé à peindre une autre toile, alors l' extraordinaire coïncidence se produit, c'est comme une merveilleuse révélation, comme si d'un coup la toile devenait vivante, vivante de sa propre vie, comme si elle prenait ma main dans la sienne et me disait: " voilà comment il faut faire avec moi, laisses-toi faire, laisses-toi aller, cesses de vouloir me contrôler, me maîtriser, fais-moi confiance. " Bien souvent ce n'est pas moi qui peint un tableau, je ne fais que participer à sa création.

 

Mardi 21 mars

De toutes les forces expansives, l'enthousiasme est la plus grande,
chaque semaine de nouvelles personnes demandent à suivre des cours de peinture à l'académie,
j'en suis réduit malheureusement à me limiter à 20 élèves par semaine,
mon petit atelier me permet de recevoir dans de bonne condition que deux élèves à la fois, à ce rythme là,  je vais bientôt devoir faire une sélection.
 Mes élèves viennent des quatre coins de l'île, sont jeunes, audacieux, certains font une longue route pour venir jusqu'ici.
La  France a une particularité très fâcheuse, elle reconnait  difficilement le talent, elle lui préfère le mérite, la besogne, elle aime
ceux qui se tuent à la tâche, le travail opiniâtre, elle a même sa médaille du mérite, sa médaille du travail, la France profonde aime surtout  l'argent.
La France a toujours eu du mal à reconnaître ses artistes, leurs talents la dérange, elle confond trop facilement don et facilité,
elle n'aime pas la facilité, elle trouve cela douteux et pourtant le talent c'est un don qu'il faut sans cesse travailler. Je passe chaque jours des heures merveilleuses avec mes élèves, les voir s'épanouir, se révéler, est spectacle merveilleux, il faut voir leurs visages s'illuminer, leurs sourires radieux, comme ils sont beaux devant leur chevalet, croître leur enthousiasme et le faire partager aux autres. J'ai vécu cette même expérience dans de nombreux pays et toujours fait la même moisson.
Bien sûr que j'aime mes élèves, je suis leur premier admirateur,  je leur donne tout, même mes tableaux,
comme ça, tout simplement parce que cela me fait plaisir de leur donner, j'aime partager, le partage démultiplie le plaisir. J'aime jouir de la vie.
Je n'ai peut- être pas réussi dans la vie au sens où l'entendent les gens ordinaires, je ne me suis pas blindé de fric,
barriquadé dans ma maison, je ne me suis pas bunkerisé,  j'ai peut- être raté ma vie professionnelle, raté ma vie de couple, ma vie de famille, mais " j'ai réussi ma vie " et tout le monde ne peut pas en dire autant. J'ai appris à tout pardonner, j'ai appris à ouvrir la main, à la tendre, j'ai appris à recevoir, j'ai appris à changer d'avis, à reculer, j'ai appris à me réconcilier
sauf avec les cons bien sûr qui eux ne changent jamais d'avis, j'ai appris qu' on pouvait serrer dans ses bras l'ennemi mortel d'hier,  j'ai appris à oublier, car tout peut s'oublier, j'ai tout simplement appris à être ami avec moi- même.
 Oui j'ai réussi ma vie et elle est extraordinaire.

 

Lundi 20 mars

Depuis que j'ai commencé l'écriture de ce journal de peintre, je me rends compte que je n'aime pas écrire, je n'ai jamais aimé écrire,
j'écris cinq pages, je me relis, ce que je lis m'effraie,  j'efface quatre pages, je n'en publie qu'une moitié, en même temps on écrit pas un journal pour se relire, d'ailleurs je doute que celui- ci puisse intéresser qui que ce soit,  je n'écris pas non plus dans l'espoir d' être lu.
 Je suis plein de contradictions, j'en suis conscient et c'est ce qui me fait penser que la conscience n'est que souffrance, être conscient d'un corps qui ne m' appartient pas et sur lequel je n'ai aucun contrôle, qui n'en fait qu'à sa tête, un esprit qu' habite une mémoire dont les souvenirs ne font que tournoyer dès que je me réveille, pour le quotidien c'est la routine qui assure, je réfléchis, je n'agis que par nécessité.
L'homme est un drôle de mammifère ! Un morceau de viande qui pense, qui bouge et qui s'imagine être autre chose que ce qu'il est. Justement, je ne m'imagine plus être ceci ou cela, j'étais autrefois quelqu'un, parfois quelqu'un d'important, j'y croyais dur comme fer,
 mais avec le temps, les costumes s'éliment, tout ce que je croyais  être a fini par disparaître, par s'évaporer sans même que je m'en rende compte. Quand je me suis aperçu que je n'étais rien, je n'ai même pas eu peur, cela m'est presque paru normal, cependant, même rien, je suis encore là! Une fois que l'on a transmis son code génétique, quelle raison d'être peut-on encore avoir ? On me rétorquera, oui mais il faut s'occuper de sa progéniture, là encore pas besoin de réfléchir, la nécessité fait très bien son travail , je fais ce qu'il faut, il n'y a qu'à suivre, c'est la vie quotidienne qui me dicte ce que je dois faire et puis un jour les enfants sont grands, ils vous quittent, ils partent à leur tour faire leur vie et on est toujours là. Plus  j'écris et plus je réalise que l'écriture n'est qu'un questionnement perpétuel, questions vaines dont je ne connaîtrai probablement jamais les réponses, agitation inutile, vacarme silencieux, un miroir sans fond de teint.J 'en suis arrivé à la conclusion que la seule manière d' être qui soit encore acceptable, c'est d' oublier d'être, d'être sans plus être conscient d'être.
 Qu'est ce qu'il faut d'intelligence pour être soi- même, pour être spontané, tout désapprendre pour commencer à vivre libre !
La spontanéité, voilà la clé du bonheur, affranchit du passé, ne laissant aucune place aux souvenirs, à cette morne répétition de soi- même, on se découvre tel que l'on est, plus besoin de jouer un personnage, de s'évertuer à paraître, de soigner sa réputation.

 

Dimanche 19 mars

Samedi,  jour de marché sur le front de mer, je me rase, enfile une chemise bien repassée et prends mon air le plus
dégagé que je puisse me trouver à 8 heures du matin. Je n'y vais pas pour faire les courses, les prix sont exhorbitants,
j'y vais pour voir la tête de tout un petit peuple, celui du village. Mais c'est sans surprise, les gens d'ici ne fréquentent pas ce lieu,
on y trouve principalement des touristes ou des gens venus d'autres coins de l'île. Les autochtones sont plutôt méfiants, méfiance qui va grandissante avec l'âge, et donne l'impression désagréable qu'ils vous regardent toujours à travers le judas d'une porte qu'ils n'ouvrent plus à personne depuis longtemps, mais qu'importe, j'ai connu des terres plus hostiles où les gens ne se voyaient qu'au travers de lunettes de visée, il fallait baisser la tête, accélérer le pas et suivre son chemin sans demander son reste.  C'est la vie. C'est la vie de presque tout le monde. On se raconte des fables, on s'arrange avec soi- même, on a nos petites lâchetés. Il y a les courageux ceux qui affrontent et puis ceux qui s'accommodent de tout. C'est tellement moins fatiguant de s'accommoder... Moi, ce que j'aime par dessus tout, ce sont les surprises, quoi de plus extraordinaire dans la vie qu'une surprise! J'aime surprendre, j'aime qu'on me surprenne, qu'on m'étonne, me coupe le sifflet. Je suis d'une désolante naïveté !
La séance de peinture s'achève, je suis resté tout l'après-midi en tête à tête avec ma toile, elle a fini par avoir raison de moi, j'ai presque tout effacé de mon travail. Souvent après avoir peint, je me regarde dans le miroir, mon visage est tellement détendu qu'il me semble avoir rajeuni de dix ans et pourtant ce soir je me sens si vieux, quel étrange contraste. Quand je donne, je donne tout, je me donne entièrement, mais quand je perds j'ai le sentiment d'avoir tout perdu, je ne sais pas s'il vous est arrivé parfois d'avoir envie de pleurer, comme ça sans raison, juste histoire d'essorer l'âme. Je n'ai jamais su ou pu finir une histoire, tourner la page, j'écris toujours sur la même feuille, je peins toujours la même toile depuis 50 ans, il n'y a que le présent qui compte à mes yeux. Quand j'étais jeune j'ai vite compris que ce qu'on appele l'esprit, la pensée, ce n'est rien d'autres que nos souvenirs qui s'agitent sans cesse dans notre tête, tout ce que je pense appartient au passé, on est vraiment vivant que lorsqu'on est vide, débarrassé de tout ce fatras qu'est le savoir, la connaissance. Quand je peins, j'oublie tout, je m'oublie moi- même, c'est de cet oubli de moi- même que me vient la paix, une profonde paix intérieure, impossible à décrire, à traduire, à transmettre. Je ne peins pas pour les autres, je n'ai plus rien à leur dire, plus rien à leur montrer, je peins uniquement pour moi. Les plus beaux moments de ma vie sont ceux dont je ne me souviens plus.

 

samedi 18 mars

Il y a quelques temps de cela un homme me demanda:
" Comment faites- vous pour vivre ? "
- Je suis peintre.
"Non, mais sérieusement, comment faites- vous ?"
- Je respire.
Les clichés ont vraiment la vie dure, Gustave Flaubert dans son dictionnaire des idées reçues écrivait :
Artiste: " Tous des farceurs. Vanter leur désintéressement. S'étonner de ce qu'ils sont habillés comme tout le monde.
Gagnent des sommes folles, mais les jettent par les fenêtres. Souvent invités à dîner en ville. Femme artiste ne peut être qu'une catin. Ce qu'ils font ne peut s'appeler travailler." On était en 1850 ! Un siècle et demi plus tard, plus personne ne lit Flaubert, mais tout le monde continue de penser que les artistes sont tous des farceurs !
On a bien raison de dire qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent jamais d'avis.
Ce qui empêche les gens de vivre ensemble, c’est leur connerie, pas leurs différences.

 

vendredi 17 mars 2017

Souvent le matin, à l'aube, assis sur le sable, je regarde l'écume des vagues qui viennent s'écraser lourdement sur la barrière de corail, mes pensées planent un instant au-dessus puis plongent dans l'eau et s'envolent au fond de l'océan, elles vont rejoindre d'autres îles, immobiles et muettes dont je ne connaitrai jamais le nom, moi aussi j'ai mes âbimes. Etre ici ou ailleurs, que m' importe à présent, l'important c'est de me sentir heureux. En cette saison la température est terrible, écrasante, saoulante, le seul moyen que j'ai trouvé pour ne pas souffrir de la chaleur c'est de ne pas y penser et cela marche ! 
De retour dans mon atelier, je ferme les fenêtres et j'allume la climatisation. Je bois un café, fume une cigarette, parfois deux. 
Je reste là, comme ça, à ne plus bouger, immobile et silencieux, tout est encore là d'hier, rien ne manque.
J'aimerai bien en rester là une bonne fois pour toute, mais l'air devenant plus frais, mon esprit retrouve sa vigilance. Mon regard parcourt les toiles encore toute fraîche de la veille que mes élèves ont laissé dans l'atelier. Si j'aime tant mes élèves! C'est parce que se sont des femmes, les hommes d'ici fréquentent rarement mon atelier et cela me va très bien. Qu' une femme est belle lorsqu'elle peint !  Ce n'est pas dans la peinture qu'elle trempe son pinceau mais directement dans sa vie, c'est là qu'elle y puisse ses couleurs, c'est là son génie. Les peintres sont comme les femmes, ils partagent avec elles l'art du maquillage, l'art de plaire, d'attirer l'attention à soi, l'art de séduire. Tout est lié à celui qui sait voir, rien n'échappe à son regard, ni les liens mystérieux et invisibles qui tissent la toile de nos vies, ni les souffrances et les blessures qui les meurtrissent en les déchirant. J'aime la vie, j'aime peindre mais je crois que par dessus tout j'aime les femmes, celles qui vous regardent avec tendresse.
Je commence à peindre une toile au moment où je suis prêt de l'abandonner lorsque je joue ma dernière carte,
et lorsque je la quitte, j'efface toujours un peu de mon travail pour ne pas avoir à dire " j'ai fini ". 
On n'imagine pas ce qu'il faut de malheur pour peindre un tableau ! pour aimer quelqu' un.
Cela commence par un long tête à tête avec soi- même, dans le bruit du silence, dans le vacarme de la solitude, 
la solitude ce n'est pas être seul, car être seul c'est attendre et attendre c'est mourir, devenir une pierre, à quoi donc peut bien penser une pierre? Au nom que l'on gravera dessus un jour. Il m' a bien fallu quelques raisons impérieuses pour peindre, le premier mobile fut sans doute le dégoût de ce qu'on nous oblige à penser, à dire et à faire. Léonard de Vinci disait: " La peinture est une activité purement mentale.", ce à quoi il faudrait rajouter purement érotique, l'intelligence elle-même est érotique, ne renvoie-t- elle pas à tout ce qui provoque en nous le désir d'aimer, de plaire à l'autre. Si la peinture, le geste du peintre sont tellement érotique c'est parce qu'ils stimulent l'imagination, magnifient ce qui n'est pas visible,  l'érotisme est la promesse d'une coïncidence entre deux êtres, deux corps différents cachés l'un à l'autre par la pudeur, mais que le désir invite à l'audace, à la transgression, à la découverte, à la caresse, à l'abandon de soi. La pire insulte qu'un tableau puisse vous faire c'est de vous laissez totalement indifférent. 

 

 

jeudi 16 mars 2017

17190399 10155066755734890 212957708687233655 n 1 17342541 10155066755739890 2790068445582195590 n 1

Je peins de moins en moins mais je peins de plus en plus. 
J'ai commencé l'année avec ces deux tableaux, ils forment un beau couple, élégant et discret. 
L'élégance, c'est un supplément à la beauté, un raffinement, une sorte de suprême simplicité, tout le contraire de l'arrogance, 
ce courage des faibles et des imbéciles, cette odieuse bassesse, qui pousse celui atteint de cette tare à vous refuser la
main de la réconciliation, c'est une manière pour certaine personne sans personnalité, de s'en donner une, c'est la bannière des snobs et des nouveaux riches ceux qui s'inclinent devant vous pour mieux se redresser ensuite et se figent dans une raideur grotesque et comique. Si peindre consistait seulement à peindre, il y a bien longtemps que j'aurais arrêté de peindre, ce qui me plaît à observer en moi c'est le regard que je pose sur les choses, sur les gens. Je dois avouer qu'à présent je ne regarde plus que les femmes, celles que j'aime, celles qui vous regardent avec tendresse.
J'ai toujours trouvé cette phrase idiote : " un jour, j'ai aimé une telle, un tel ".  J'aime toutes les femmes qu'un jour
j'ai pris dans mes bras. D'ailleurs, le plus beau vêtement pour une femme n'est-ce pas les bras de celui qui l'aime ? Parler d'amour à l'imparfait, c'est parler d'autre chose. J'aime une femme, je l'aime pour toujours. Le désir ne meurt jamais, il est incommensurable, éternel. Je me suis toujours amusé de ces gens qui désirent une chose, un être, et en même temps se l'interdissent au nom de tel principe, de telle croyance, cela m' est toujours apparu comme étant le comble de la stupidité, ne sommes- nous pas sur terre pour jouir de tout ce que la nature à créer pour nous et que la providence place sur notre chemin. Un jour, une femme  me dit alors que je la prenais dans mes bras " Mais c'est péché...", ce qu'elle ignorait encore sans doute à cet instant, c'est qu' il y a des péchés qui nous rapprochent de Dieu  et que l'enfer n'est pavé que d'hypocrites bonnes intentions. Je dis souvent à ceux qui suivent mes cours de peinture que " les seules limites que nous ayons sont celles que l'on se donne ". Quelle limite voulez-vous donc donner au désir, à l'amour, à la jouissance ? 
Toutes les limites que les hommes se donnent au jouir sont contre-nature et malsaine, elles l'enlaidissent en le frustrant et l'abêtissent méchammant.

 

 

Mercredi 15 mars 2017

Lorsque je peins,  je ne termine plus mon tableau, intentionnellement, je le laisse inachevé,
 je laisse la porte entre-ouverte sur le mystère, suspendu dans le temps, tout ne peut être dit en une seule fois. 
Aujourd'hui une toile finie, aboutie, me terrifie. Ce verbe, achever, achever un blessé, achever un animal meurtri, 
mettre un terme définitif, un point final à l'exécution capitale d'une oeuvre, je n'ai pas ce sang-froid là. J'ose à peine signer mes toiles, écrire son nom sur un tableau, quelle vulgarité! Signer, comme on signe un crime de lèse- majesté. 
J' ai offert bien plus de tableaux que je n'en ai vendu, sans regret, le pain que l'on mange grâce à la vente de ses toiles n'a pas le même goût que les autres, il a le goût des remords. J'ai toujours fui la notoriété, où l'inverse peut- être, mais qu'importe,
lorsqu'un artiste devient célèbre, il cesse de créer, il s'imite lui-même, il vend, il se vend, il est devenu stérile.
J'ai beau dire, j'ai beau écrire je suis bien comme tout le monde, entouré d'écran, d'écran d'ordinateur, d'écran de télévision, 
d'écran de téléphone portable, il y en a dans toutes les pièces de ma maison, je suis noyé d'informations,
 je n'ai plus de questions, que des réponses toutes faites, par d'autres, que je répète comme autant de lieux communs 
dans des conversations aussi plates que le trottoir de ma rue.
Voilà pourquoi je n'achève plus mes tableaux, c'est autant de questions qui resteront à jamais sans réponses. 

 

 

Mardi 14 mars 2017

La peinture, l'art en général, c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme, ce n’est pas seulement l’expression d’un sentiment, d'un ressenti, être soi- même demande une grande intelligence et beaucoup d'humilité. S'imaginer que l'on est ceci ou cela, n'est qu'un passe-temps de désoeuvré qui tue le temps en attendant que le temps le tue. Lorsqu'on me demande - Que peignez- vous ? -
 je réponds " Le même tableau depuis 50 ans, moi. " Chaque artiste a sa façon à lui de tenir son journal de peintre, je commence d'écrire le mien par la fin.
Je suis né par habitude, de cette fâcheuse habitude qu'ont les hommes de se reproduire, par conformisme, cette méchante maladie
qui vous empêche de vivre et vous fait exister à l'ombre des autres, suivant la foule ahurie des humains comme un boeuf suit le troupeau. Pour me soigner de cette infirmité incongrue, un jour j'ai lâché mes béquilles et mordant à pleine dents le citron amer de la vie, sans m'appuyer sur rien, ni me fixer nulle part, je me suis laissé porter par le courant des choses. 
Aujourd'hui lorsque je regarde par-dessus mon épaule, je ne ressens plus, ni colère, ni rancoeur, ni haine, ni amour pour qui que ce soit. De cette vie de nomade qui fut la mienne, je n'ai retenu qu'une leçon, pour bien voyager, il faut voyager léger, ne rien 
transporter avec soi, car je sais que bientôt il me faudra affronter cette vieillesse tant redoutée, traverser cet immense désert de solitude, avant que la nuit et le silence ne m'engloutissent à jamais.

 

Lundi 13 mars 2017

Tout est compris pour celui qui cherche à comprendre. Pas d'élément isolé, ni d'être désolé. Toutes les particules agissent et interagissent ensemble, les unes ne vont pas sans les autres, leur énergie est synergique. Leur logis cinétique, leur puissance dynamique, leur existence magnétique, tout est lié, relié, heureusement et dangereusement, le petit caillou et le grand astre, la libellule et son amant. Rien ne s'efface, parce que le moindre de nos gestes, laisse des traces. Comprendre que tout est compris, c'est rendre le monde sensible, un peu plus compréhensible, un peu plus intelligible. 

Des millions de gens ont passé avant moi, où pourrais-je être parmi eux? Tout le monde cultive une pose, s'affuble d'un costume, l'artiste, le bourgeois, le curé, le médecin, le commerçant, le soldat, l'homme politique, tous sacrifient la spontanéité pour l'effet, et s'immolent pour atteindre leur but. Tout le monde a le souci d'un résultat, et peur du spontané, car il les révèle à eux-mêmes et aux autres tels qu'ils sont. Mais la spontanéité est la seule clé qui ouvre la porte de ce qui est. Sans la spontanéité, il ne peut y avoir de compréhénsion, de création.

 

 

 

 

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